Verlaine on Television (Interview Xavier Martin)

Discogonie : Television – MARQUEE MOON par Xavier Martin

Propos recueillis par BRUCE LIT

Discogonie est une collection de textes monographiques, consacrés à des albums qui ont marqué l’histoire du rock. Nous avions déjà accueilli Palem CANDILLIER, coupable d’une excellente monographie sur Nirvana.
C’est aujourd’hui à Xavier MARTIN, rédacteur en chef de LONGUEUR D’ONDES (le journal consacré à la chanson française rock où sévit actuellement un certain Bruce TRINGALE) de passer sur le grill pour son livre consacré à un album culte : MARQUEE MOON par Television.

Pour acheter le livre de Xavier, c’est ICI.

©Editions Densité
Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Je suis un réel passionné de musique depuis que j’ai 14 ans, principalement du rock sous toutes ses formes, ce qui m’a conduit à être aujourd’hui le rédacteur en chef et directeur de la publication du magazine Longueur d’Ondes, et ce depuis 3 ans. J’ai également publié deux livres avant ce “Marquee Moon”, l’un sur The Cure et l’autre sur Archive, tous deux chez Camion Blanc.

Que représente pour toi le MARQUEE MOON de Television ? 

Il est quasiment impossible de l’appréhender sans essayer de comprendre l’environnement qui entoure sa genèse : un New York en ébullition, galvanisé par un maelstrom artistique comme on en a peu connus. Patti Smith, Andy Warhol, Lou Reed, Alan Vega, Robert Mapplethorpe, John Giorno, Mark Rothko, Williams Burroughs sont les héros de ces années-là. Pour moi, Marquee Moon, est plus qu’un disque, c’est un véritable marqueur d’une période qui va changer la trajectoire du rock, un témoignage qui permet de comprendre un virage culturel majeur, et pas seulement dans la musique. Il m’a ouvert sur le mouvement punk qui ne va pas tarder à suivre, d’ailleurs McLaren futur manager des Sex Pistols n’est pas très loin alors. Il m’a donné envie de lire ou relire les auteurs qui ont influencé Tom Verlaine, et plus généralement à m’intéresser aux écrivains et peintres contemporains de Marquee Moon. C’est d’une richesse incroyable.

Je crois savoir que l’accouchement de ce livre a été difficile…

Difficile n’est pas le mot, très studieux plutôt. Tom Verlaine n’énonce que rarement les choses comme elles sont. D’ailleurs il disait : « Tu n’as pas à écrire ce que tu penses pour te faire comprendre ». Ainsi, il faut chercher, décoder des paroles souvent cryptiques mais jamais dénuées de sens. Le travail s’apparente souvent à celui d’un archéologue, allant chercher des témoignages sur les traces du groupe. Tâche d’autant plus difficile que Marquee Moon est sorti en 1977 avant Internet, donc l’accès aux archives est d’autant plus difficile. Mais surtout, cette œuvre est d’une telle richesse que le souci était vraiment d’arriver à en restituer la quintessence.

Le punk de Verlaine a toujours été très littéraire : Rimbaud, Baudelaire, Huysmans…

Tom Verlaine – Miller pour l’état civil – vit par la poésie. Comme je le dis dans le livre, il ne fait pas de la musique, il met la poésie en musique. Il est vraiment totalement imprégné des auteurs français, Verlaine bien sûr à qui il emprunte son patronyme, mais aussi Baudelaire et Rimbaud, tout comme Richard Hell dont le nom d’artiste vient d’Une Saison en Enfer. Verlaine a également publié un recueil de poésie avec Patti Smith, avec laquelle il entretenait alors une relation.

Ton livre me révèle que Verlaine choisit le nom de son groupe pour ce jeu de mot : Television/Tell a Vision !

En fait ce n’est pas lui qui propose le nom, mais Richard Hell. Ce qui n’empêchera pas Verlaine de le virer un peu plus tard… Bien qu’il ne soit pas un grand fan de ce media qu’il considère comme assez vulgaire par la nature des programmes qu’il diffuse, Television séduit tout de suite le chanteur, non seulement par le jeu de mots que sa prononciation peut provoquer – Tell A Vision – mais également parce que – et là il s’agit d’une hypothèse – parce qu’ils partagent le même acronyme : T.V.

J’apprends également que le teint blafards des musicien sur la cover de MARQUEE MOON est dû à une mauvaise photocopie !

À l’époque la technologie n’est pas ce qu’elle est aujourd’hui et c’est effectivement un accident de photocopie qui est à l’origine de cette pochette aux contrastes quelque peu approximatifs. Verlaine aimait bien cette imperfection dans le rendu qui donnait un côté arty et brut. Un comble pour lui qui était perfectionniste et voulait toujours tout contrôler.


Tu écris que MARQUEE MOON fustige aussi bien le microcosme de Warhol que les loups de Wall Street.

Verlaine est un pur, à plusieurs reprises dans le disques, il appuie sur l’importance de se désolidariser de la misérable vie terrestre. C’est d’ailleurs quelque part son mantra. Il déteste l’agitation et la flagornerie qui entourent le milieu arty qu’il trouve superficiel, sans pour autant, je pense, avoir de griefs vis à vis de Warhol en particulier. Il fait partie d’un lot. Quant à Wall Street, le capitalisme est à l’opposé de sa pensée pour les raisons précédemment évoquées. Le salut est dans l’élévation de l’esprit pas dans la recherche cupide de profits.

L’écriture de Verlaine visait à décrire un état de conscience… On ne peut pas dire qu’il faisait dans la facilité. Tu la rapproches de celle des existentialistes.

Oui, on retrouve traces de la pensée existentialiste dans certains des titres de Marquee Moon, en particulier dans le morceau titre. La question de l’être et de l’essence que Sartre analysait dans L’Être et le Néant se retrouve dans les questionnements de Verlaine, créant des forces contraires au milieu desquelles le musicien tentera sans relâche de trouver un sens. Peut-être même un sens à la vie. Je pense que cela constituait pour le lui une riche matière à réflexion philosophique qu’il complétait par la beauté du romantisme que les mots des poètes maudits – Verlaine, Baudelaire, Rimbaud – lui offrait. Deux sources totalement complémentaires qu’il aura merveilleusement réussi à réconcilier dans sa musique.  Ce que, sans doute, très peu auraient pu faire.

Tu évoques la misanthropie de Verlaine. A quoi était-elle due ?

C’est difficile à dire, on peut chercher dans son enfance les raisons profondes de cela, mais je ne les connais pas. Verlaine détestait la médiocrité, tout en étant assez dur avec lui-même. Peut-être est-ce là qu’il faut chercher une explication. En tant que « control freak » il était assez intolérant aux comportements inappropriés, lorsque les personnes n’arrivaient pas à garder le contrôle : à cause de l’alcool, de la drogue ou par avidité. Richard Hell pourrait en témoigner. On peut également émettre l’hypothèse que Verlaine avait un sentiment de supériorité.

Que retenir du deuxième Television et de la carrière solo de Verlaine ?

Bizzarrement, j’ai connu Television avec Adventure, le deuxième album, avant de découvrir Marquee Moon. Beaucoup considèrent ce deuxième disque comme largement en-dessous de Marquee Moon. Je ne suis pas d’accord du tout. Musicalement, certains titres – déjà composés – auraient pu être sans aucun problème dans Marquee Moon. Verlaine a dû faire des arbitrages, mais typiquement “Glory” n’aurait pas déséquilibré ce premier opus. Maintenant, comme je le disais, Marquee Moon est plus qu’un disque, c’est un marqueur et à ce titre il reste unique. Concernant les albums solos, Verlaine reste Verlaine même si ces albums permettent de se rendre compte – de par son absence – de l’apport d’un Richard Lloyd sur les disques de Television. Mais pour revenir aux disques solo, j’ai une préférence pour Tom Verlaine, le premier en 1979, dans la lignée directe de Television, et News from the Front.

Verlaine est mort il y a 3 ans. Qu’as-tu ressenti ?

En fait, c’est le jour de l’annonce de sa mort que j’ai eu envie de faire ce livre, et dès le départ je m’étais dit que je voudrais qu’il soit édité dans la plus belle collection que je connaisse, Discogonie. Je ne sais pas si je l’aurais écrit si Hugues Massello, le directeur et créateur des éditions Densité, ne m’avait pas fait confiance. Pour revenir à sa mort, il y a des disparitions qui te touchent plus que d’autres – comme celle de Chester Bennington de Linkin Park  – sans que l’on sache immédiatement l’expliquer. Petit à petit des souvenirs liés à Marquee Moon sont remontés à la surface et j’ai senti comme un besoin de m’y replonger ce qui m’a permis de mesurer, en tout cas je l’espère, la portée incroyable de cette œuvre, qui va bien au-delà de la musique. Peut-être l’ai-je fait comme un remerciement en forme d’hommage à un musicien qui m’aura permis de m’échapper de mon quotidien lorsque j’étais adolescent et qui aura, j’en suis certain, forgé mes futurs choix musicaux.

On te retrouve bientôt avec un livre sur Richard Hell ?

(Rires) Non ,c’est déjà fait, il existe un excellent livre sur Richard Hell chez Camion Blanc, autre éditeur français.

©Ed Illustratrice

3 comments

  • Bruno. ;)  

    Hé ben je connais évidemment pas du tout, et me sens très loin de la « vérité » artistique de l’ensemble, mais merci pour la Kultur !
    Sinon, le portrait est particulièrement réussi aussi dans sa sobriété : j’aime boucou.

  • Jyrille  

    Je crois que je vais acheter ce livre. J’apprends des choses dans cette interview car j’ai très rapidement occulté l’aspect paroles et sens de Television. Je sais que Verlaine était un poète dans l’âme (« into the arms of Venus de Milo », ça en dit déjà beaucoup non ?) mais comme très souvent, la musique m’intéresse plus que les paroles. Je me souviens les avoir découverts grâce à un ami de fac bien plus érudit que moi, c’était pile en même temps que la sortie du premier album de Oasis : pas étonnant que je n’ai donc pas pu aimer ce groupe tant Television ouvrait des perspectives et des univers bien plus alléchants, mystérieux, originaux et vastes que les resucées rock d’Oasis.

    Mon préféré restera le Live at The Old Waldorf, ressorti vers 2010 dans une version complète et bien plus soignée que mon pirate des années 90. En fait il s’agit d’un enregistrement d’une émission de radio en direct qui date de 1978.

    trhansat.blogspot.com/2013/01/avant-lavenement-du-numerique-avant-les.html

    Je suis assez d’accord pour dire que Adventure a de bons titres qui ne détonneraient pas dans Marquee Moon, ce live en est la preuve. Quant au troisième disque sorti en 92, il a quelques bons titres également. Le live de l’époque avec la version longue de Little Johnny Jewel, The Blow Up, a vraiment une prise de son trop pourrie. Et je ne sais plus d’où sort la reprise Fire Engine du groupe 13th Floor Evelators, mais je dois l’avoir quelque part.

    Un énorme merci Bruce, car je ne m’attendais pas du tout à voir un jour ce disque sur ce site.

    L’illustration de Ed est splendide.

  • Jyrille  

    Deux oublis : en ce moment, dans ma playlist fourre-tout que je mets lorsque je n’écoute pas d’albums ou des autres playlists, les morceaux de Marquee Moon ressortent souvent, la coïncidence est donc un peu étrange. Et la pochette du disque, très classique et peu attirante dans sa composition, devient immédiatement bizarre et marquante grâce à ce contraste inattendu, comme si des fantômes avaient pris possession de l’image, qu’elle venait d’ailleurs, qu’elle avait été transformée par un voyage mystique, surgie d’un oubli millénaire.

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