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Ikigami par Motoro Mase

Une série publiée jusqu'aux Etats-Unis

Une série publiée jusqu’aux Etats-Unis© Kazé

VO: Shogakukan

VF : Kazé

Ikigami est une série écrite et dessinée par Motoro Mase. Publiée en 10 volumes en France par les éditions Kazé, la série a une fin en belle et due forme. Kazé a sorti il y a quelques mois un coffret de la série intégrale. La lecture est publiée en sens japonais.

Cet article portera sur les 3 premiers tomes de la série. Un film réussi a mis en scène ces trois premières histoires. Chaque histoire est indépendante de la précédente mais il est conseillé pour apprécier l’évolution de la révolte de l’agent Fujimoto de lire la série dans sa chronologie. Pour les plus préssés, le bilan et la fin de la série sont ici.

En 2007, Courrier International se fendait d’un article sur un manga remarquable pour lequel il ne tarissait pas d’éloge. Il s’agissait pour le journal d’illustrer la thématique Japon : une décadence sociale illustrée et Ikigami en était, toujours selon le journal pourtant peu versé dans l’art populaire, le meilleur ambassadeur.  A l’époque je ne lisais aucun manga mais je sais que cet article m’avait furieusement donné envie de le faire. Il est de ces histoires, que, sauf incident, l’on aime avant d’en avoir lu la moindre page.

Chaque histoire commence par le rappel implacable de lIkigami

Chaque histoire commence par le rappel implacable de l’Ikigami© Kazé

Ikigami met en scène un Japon semi totalitaire qui, pour enseigner la valeur de la vie, injecte à un bébé sur mille une nano machine destiné à le tuer 20 après. Vous êtes alors libres de mener votre vie comme vous l’entendez jusqu’à votre majorité. Un fonctionnaire du gouvernement vient ensuite frapper à votre porte pour vous présenter votre avis de décès ( l’ikigami ). Il ne vous reste que 24 heures à vivre avant que votre coeur n’explose. Que feriez vous ?

Mase ne se contente pas de ce Pitch génial ; Ikigami raconte plusieurs histoire en une. Comme Brian Azzarello pour 100 Bullets,un type mystérieux débarque en plein milieu de votre vie pour la faire basculer dans l’horreur. Les victimes sont tous de jeunes gens en pleine force de l’âge. Chaque volume comporte deux arcs mettant en scène le passé des victimes, leurs espoirs, leurs ambitions avant que l’Ikigami ne vienne tout bouleverser. L’histoire est placée sous le signe de la tragédie. Il n’existe aucun recours administratif ou médical à l’Ikigami. Quoiqu’il arrive, les héros de ces nouvelles meurent à la fin.

Les agents Graves et Fujimoto et leurs mallettes maudites....

Les agents Graves et Fujimoto et leurs mallettes maudites….© Kazé/Vertigo

Mase est un portraitiste remarquable qui,en quelque page, brosse des personnalités attachantes et poignantes. Le lecteur est ému puis stressé car aucun Deux Ex Machina ne viendra interrompre la capsule fatale. A la manière de la série 24, un chronomètre apparaît en permanence pour mesurer le temps qu’il reste à vivre à nos héros. Mase raconte des destins brisés à l’originalité incroyable : un gamin molesté qui décide de se venger de ses tortionnaires, un chanteur qui a compromis son intégrité et qui pousse une chanson sublime à la radio avant de s’effondrer, un jeune réalisateur toxico qui va devoir choisir entre sa carrière ou assister son amie dans ses derniers instants.

Outre ces portraits vibrants d’humanité, Mase raconte l’histoire de Fujimoto, le jeune fonctionnaire qui délivre les avis de décès. Celui-ci s’interroge sur la finalité de son travail et alterne entre révolte intérieure et soumission à un état qui pourrait le tuer à la moindre rébellion.

Dès lenfance, les enfants savent quils mourront pour le Japon

Dès l’enfance, les gamins savent qu’ils mourront pour le Japon© Kazé

Enfin Mase prend le temps d’installer une description méticuleuse de son état totalitaire. Les dirigeants de l’Ikigami comme ceux de Battle royale ou de Suicide Island semblent avoir pensé à tout . En apparence, ces procédés criminels semblent humains, polis, nécessaire au bien être de la nation. Les habitants y semblent libres, heureux, capables de faire des choix. Les vaccins sont obligatoires. Personne ne se sait infecté. Les fonctionnaires déposent leurs condoléances au mourant, mettent à disposition une assistance psychologique et une pension de réversion pour la famille.

Dans les faits pourtant, on est bien dans le totalitarisme : toute personne se révoltant contre l’Ikigami est exécutée, aucun recours n’est possible et si la victime passe ses dernières 24 heures dans la violence, sa famille est attaquée en justice ! On pense alors à ces dictatures où la famille du condamné doit rembourser à l’état la balle utilisée pour la mise à mort !

En cas dabsence, lIkigami est tout de même délivré par recommandé ou par ...SMS !

En cas d’absence, l’Ikigami est tout de même délivré par recommandé ou par …SMS !© Kazé

Mase décrit enfin une organisation n’ayant rien à envier au nazisme : les fabricants du poison, les administrateurs civils, les décideurs du tirage au sort et les délivreurs d’Ikigami sont tous ignorants de ce que font les autres services. Ils ne sont que les rouages bien huilés d’une machine qui dilue les responsabilités de crimes de masse. Sauf que ces crimes sont commis sans colère, ni haine et par tirage au sort ! C’est ainsi que Fujimoto peut légitimement se plaindre du manque de considération de sa hiérarchie à lui balancer des avis de décès en dehors des temps réglementaires sans qu’il se rende compte de l’horreur qu’il perpétue.

A mille lieux de la paranoïa sophistiquée de Dick, Ikigami est un thriller réaliste, plausible facile à imaginer et à accepter. En racontant une histoire à la portée impressionnante, voici encore un manga qui flattera votre intelligence, votre maturité et votre sensibilité. Entre After Hours et Six Feet Under,  voici un art populaire qui propose de se questionner autour du sens de la vie et si la mort peut l’embellir ou non. Magnifique.

Un gosse frustré profite de ses dernières 24 heures pour assassiner sa mère !

Un gosse délaissé profite de ses dernières 24 heures pour assassiner sa mère ! Une histoire puissante et malsaine !© Kazé

19 comments

  • Tornado  

    Cet article me rappelle qu’il faut que je regarde le film. Effectivement je ne lirai hélas pas le manga à cause de mon aversion pour les lectures à l’envers !

    Je reste à chaque fois ébahi par la capacité des créateurs de manga à créer des concepts. Quel pitch !!!

    • Bruce lit  

      Tu ne fais aucun effort :). Il suffit de s’entraîner. J’ai même connu un ami qui apprenait le japonais pour pouvoir voir Les Chevaliers du Zodiaque en Japonais.
      Ikigami : voilà qui ferait une série Tv magnifique et très facile à adapter !

  • Présence  

    « Fujimoto peut légitimement se plaindre du manque de considération de sa hiérarchie à lui balancer des avis de décès en dehors des temps réglementaires sans qu’il se rende compte de l’horreur qu’il perpétue. » – C’est un des aspects les pernicieux du « système nazi » et qui nous oblige à nous interroger sur ce que nous-mêmes nous perpétuons dans notre participation à la vie en société, que ce soit à titre professionnel, ou même dans la vie en société à titre privé.

    En tant qu’individu, j’appartiens et je reproduit, j’alimente une structure préétablie et des façons de faire préexistantes. Qu’est-ce que je perpétue ? Quel est le sens de mes actions ? Je trouve que les mangakas sont particulièrement habiles pour questionner la structure de la société pour interroger le sens d’une vocation, ou des gestes de la vie quotidienne (c’était déjà le cas dans « L’âme du Kyudo », ou dans « L’homme qui marche », chacun à sa manière).

    Je présume que cette capacité à prendre du recul provient pour partie de la forme d’une partie des mangas : récits longs étalés sur plusieurs pages, juxtaposition de moments ou de lieux sans connexion apparente (par exemple le regard qui se fixe sur un nuage, ou encore le regard qui s’arrête sur un geste anodin).

    Comme toujours je reste confondu d’admiration devant ces images, devant la capacité des mangakas (et de leurs assistants) à réaliser des dessins aussi minutieux et réalistes, générant une immersion d’une rare intensité.

    • Bruce lit  

      Et le procès du comptable nazi est d’une actualité dérangeante et rappelle à quel point nos choix et nos non choix peuvent facilement avoir une influence sur la vie d’autrui. de part mon travail aussi, j’ai souvent en tête cette angoisse : ce que je perpétue est il bon ou ne suis je qu’un outil à la solde d’un gouvernement qui endort les masses laborieuses.
      Le mangaka d’Ikigami montre à quel point la révolte est difficile lorsque l’on est isolé et menacé. Fujimoto n’est ni très beau, ni plus intelligent qu’un autre. N’importe qui pourrait faire son travail et comme les dents d’un requin, il suffirait qu’il soit éliminé pour être remplacé immédiatement. Sa révolte grandissante parle alors d’autant plus au lecteur puisqu’il incarne ce que se demande l’homme depuis la nuit des temps : mais à quoi je sers.
      A tous les lecteurs : vous en allez en bouffer de l’Ikigami, je n’ai pas fait le tour de cette série sans laquelle ce blog n’aurait sans doute jamais vu le jour…

      • Présence  

        Il suffirait qu’il soit éliminé pour être remplacé immédiatement. – Il en est ainsi de chacun d’entre nous ce qui relativise notre importance en tant qu’individu, et l’importance également de nos actes. Il m’est aussi très difficile d’être juste critique, sans avoir d’alternative à proposer ou à laquelle participer. C’est bien beau de vouloir une réalité pure et parfaite, quand on est soi-même fini et imparfait. C’est facile de critiquer et de monter en épingle des travers, c’est beaucoup plus difficile de construire ou de participer à une meilleure alternative. Détruire est plus facile que construire.

        • Jyrille  

          Bon, ça a l’air génial. Vraiment envie de lire ce manga. Pour toutes les autres considérations philosophiques, je n’ai rien à ajouter à vos commentaires, Présence et Bruce. Je vous rejoins total(itair)ement.

  • Bruce lit  

    Très belles lignes Présence qui me rappellent que les commentaires sont parfois des lecteurs sont sûrement plus passionnants que l’article même ! Je te rappelle que tu peux squatter les Ikigami à ton fiston. J’aimerais beaucoup avoir ton avis sur la série. Comment qualifiiez vous les dessins les copains ?

  • JP Nguyen  

    Les dessins sont très détaillés mais il ne faut pas oublier que les mangakas bossent la plupart du temps en studio…

  • Bruce lit  

    Et toi JP, tu n’es pas tenté ?

    • JP Nguyen  

      J’ai un pote qui les a mais je pense jamais à les lui emprunter…

  • Matt  

    Hum…10 tomes ce n’est pas rien.
    J’ai bien envie de me faire une idée avec le film déjà. ça semble intéressant.
    J’ai déjà découvert Manhole (et par extension Prophecy en me renseignant sur l’auteur) grâce à vos articles (et je vous en remercie car ce sont des mangas de qualité, et qui ne font pas 40 tomes, et ça c’est cool !)

  • Yuandazhukun  

    Une série très intéressante sur bien des points…Même si pour moi ce qui est un point fort peut aussi être une faiblesse…L’aspect répétitif des histoires rend le jugement de l’histoire plus dure pour le lecteur, si l’histoire est un temps soit peu moins prenante j’aurais tendance à lire plus vite pour terminer ce qui au final rend ce manga plus inégal (eh oui comme un bon japonais qui le lit dans l’allée d’un conbini en 10mn ). Malgré cela je suis d’accord avec vous tous la critique du fonctionnement sociétale est bien faite.Le perso principal se rebelle contre le système, ce qui dans la société japonaise est toujours aberrant. Pas de place à l’individualisme dans un système conçu pour l’unité de groupe, pour y avoir vécu le Japon est déroutant socialement. Le mangaka critique aussi cette pensée unique qui écrase les personnes dès leur plus jeune âge. Merci pour cet article Bruce !

    • Bruce lit  

      @ Matt : les 10 tomes passent comme un rêve et sont facilement dénichables en occaz’. Le film est une excellente première approche encore plus sombre que le manga.
      @ Yuan ( désolé, hein, ton pseudo, quoi !) : Comme 100 Bullets, la livraison de l’Ikigami devient surtout gonflante dans les deux derniers volumes alors que l’étau se resserre autour de l’agent Fujimoto et que l’on a envie de passer + de temps avec lui. Mais Mase est sans pitié : les meurtres de la jeunesse doivent conitnuer quoiqu’il advienne ! Tes remarques concernant la mentalité japonaise sont intéressantes.

  • Patrick 6  

    Je dois confesser ne pas être fan de manga (surtout à cause du format Pocket noir et blanc sur du mauvais papier, qui la plus part du temps ne mettent pas du tout les dessins en valeur)
    Je ne suis non plus fan du coté parfois simpliste de certains manga, les yeux qui prennent toute la tête, les culottes apparentes, tout ça tout ça…

    Le fait est de constater qu’ici (tout comme pour « I am hero » autre manga cultissime) on est loin de tout ça ! Je dirais même que les quelques cases que tu as utilisées, tant sur le plan du dessin que sur les angles de prise de vue, me font un peu penser aux comics et en particulier au style de Jim Cheung (qui a dessiné les Young avengers) Très travaillé et pointu tout en restant très clair et lisible.
    Donc graphiquement c’est une franche réussite.

    Le thème si j’en juge par ton article me semble tout aussi atypique…
    Oui comme tu le disais il y a un peu de Prisonnier la dedans, j’ai pensé aussi au film Cube (ou chacun a construit sans se poser de question une partie de la machine infernale qui sera finalement leur perte) bref une belle illustration de notre époque à travers la métaphore du fantastique…

    Bravo mon gars tu nous l’as très encore bien vendu (même si j’en crois ce que me disais la libraire vu tout à l’heure, les premiers numéros sont introuvables…)

    • Bruce lit  

      Patrick, tu n’as plus d’excuses , tu peux te les procurer à Gibert, regarde ici

      • Patrick 6  

        Merci de l’info M’sieur 😉

  • Bastien  

    Bonjour,
    Je viens donner mon avis sur ce manga que j’ai découvert sur ce site.
    Pour ma part je n’ai lu que le premier tome, malheureusement celui-ci est très inégal.
    Si la première histoire est intéressante et que la présentation de cette société m’a plu, la deuxième histoire m’a lassé ce qui ne m’encourage pas à continuer cette lecture.
    Les dessins sont très détaillés mais du coup n’incitent pas à la compassion ils restent très froid.
    Je suis du coup beaucoup plus mitigé que vous sur ce titre même si la société mise en avant est très intéressante et que les dessins sont de bonne qualité.
    Bonne journée.

    • Bruce lit  

      3 avions, 5 heures de route, 15 heures de vol, 4 heures d’escale, 7 heures décalage horaire, un avion air france pourave, 48 $ deux burguers en Colombie et 24 heures sans dormir…Still, It’s good to be back ! Le temps d’oublier les habitudes des claviers espagnols et Bruce Lit ‘ ll strike again d’ici à peu près 48 heures ! Merci à Présence pour son animation du Facebook. Et à toute la team et aux lecteurs ; you know who you are.
      Bastien : le ton Ikigami est effectivement très froid mais colle parfaitement au propos. Ne le revends pas tout de suite; d’autres articles arrivent !

      • Jyrille  

        Welcome back !

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