A la recherche du testicule perdu

The Rifle Brigade par Garth Ennis, Carlos Ezquerra

1ère publication le 02/06/18- MAJ le 01/10/18 pour la mort de Carlos Ezquerra

Toute l'ironie de Brian Bolland

Toute l’ironie de Brian Bolland©Vertigo

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : Vertigo

VF : /

Ce tome regroupe les 2 miniséries consacrées à cette équipe hors du commun. Il s’agit d’histoires indépendantes de toute autre, écrites par Garth Ennis, dessinées et encrées par Carlos Ezquerra, avec une mise en couleurs de Patricia Mulvihill pour la première, et de Kevin Somers pour la seconde.

Adventures in the Rifle Brigade (2000, 3 épisodes, couverture de Brian Bolland) – Cette brigade des Fusiliers est composée du capitaine Hugo (Khyber) Darcy, Cecil Milk, sergent Crumb, Caporal Geezer, Hank the Yank, et The Piper. Alors que le récit commence, les membres de cette équipe sont dans un avion militaire, en route pour Berlin, en juin 1944. Ils s’y font parachuter pour une mission ultra secrète, et se font choper par les SS.

Operation: Bollocks (2001, 3 épisodes, couvertures de Glenn Fabry) – En 1944, la Brigade des Fusiliers vient de terminer une mission (avec un succès tout relatif, bon, sur une grosse boulette), et chacun rentre chez lui. Le capitaine Hugo Darcy est convoqué par le colonel Frigpipe. La nouvelle mission de la Rifle Brigade est de récupérer le testicule perdu d’Adolph Hitler (caractéristique anatomique historiquement non prouvée, mais pas totalement exclue), dans un pays qui s’appelle Semmen. La Brigade débarque dans un nid d’espions.

L'objet de toutes les convoitises : le testicule perdu

L’objet de toutes les convoitises : le testicule perdu©Vertigo

Le principe de ces 2 histoires est celui de la parodie, tendance graveleuse et absurde (au cas où le résumé de la deuxième histoire n’aurait pas été assez parlant). Donc, c’est du Garth Ennis énorme, avec des moments Ennis comme lui seul sait en concevoir. Le scénariste a mitonné 6 personnes énormes, grotesques et caricaturales. Il ne s’agit pas de développer des profils psychologiques étoffés et pénétrants, mais des ressorts comiques. À ce titre, c’est chargé et unidimensionnel, et tellement efficace que cela confine à l’efficience. Le capitaine Hugo Darcy est un anglais pur souche, avec un art consommé de la dérision et de l’humour à froid. Le sergent Crumb est un gros balaise, mais plus massif que musclé, avec une propension marquée à briser des nuques à main nue. C’est toujours un plaisir de le voir tordre le coup à des nazis unidimensionnels.

Le capitaine Geezer ne sait prononcer qu’une seule phrase et tire sur tout ce qui bouge. Piper est un écossais qui porte le kilt et qui joue de la cornemuse en en tirant des sons qui font saigner les oreilles des ennemis, voire qui les rendent fous. L’effet comique est anticipé par le lecteur qui se délecte des grimaces de douleur des soldats allemands et de leur réaction disproportionnée pour échapper à ces dissonances insoutenables. Piper est toujours affublé d’un kilt, même quand il revêt un uniforme allemand pour passer inaperçu. Il y a donc une dimension absurde dans la narration qui privilégie l’intégrité monolithique des personnages, sans même chercher à être vraisemblable.

Un petit air de cornemuse pour adoucir les mœurs

Un petit air de cornemuse pour adoucir les mœurs©Vertigo

Cecil Milk est un jeune de bonne famille, un excellent second pour le capitaine, avec un trait de caractère marqué : il est homosexuel, dans un environnement que l’on peut qualifier d’homophobe, à commencer par le capitaine Darcy qui considère l’homosexualité comme étant contre nature, et les homos comme étant des sous-hommes. Cela n’empêche pas Milk de tenter d’extorquer une petite gâterie au capitaine par des subterfuges éhontés. Il s’agit d’un comique de répétition qui joue sur la rigidité des mœurs de l’époque, sans condamner l’homosexualité. Tout est bon pour faire des gags que ce soit l’orientation sexuelle ou une caractéristique régionale exagérée (Ah ! Cette cornemuse !).

Garth Ennis s’amuse également beaucoup à écrire les propos des uns et des autres avec un langage fleuri à base d’argot des plus inventifs. Pour un anglophone d’adoption cela requiert un peu d’imagination pour interpréter certaines expressions. Cela laisse supposer également qu’il s’agit d’un mélange d’expressions régionales, et d’une dose d’inventivité facétieuse. Le scénariste s’amuse également à faire ressortir la force de caractère de certains personnages par le biais des dialogues. Le lecteur jubile de voir le capitaine Darcy remettre à sa place la pulpeuse Gerta Gash par des réparties à la logique irréfutable. Il peut juste s’étonner que tous les personnages semblent parler une langue unique, sans difficulté de compréhension entre anglais et allemands.

Un hommage à Ilsa la louve

Un hommage à Ilsa la louve©Vertigo

Les ennemis opposés à la Brigade des Fusiliers appartiennent eux aussi au registre de la caricature et de la farce, qu’il s’agisse d’Hauptman Venkschaft (de la Gestapo), ou de l’interrogatrice allemande aux formes plantureuses que son chemisier d’uniforme a bien du mal à contenir. Ils fonctionnent donc sur le même schéma que les membres de la Brigade. Malgré tout, Garth Ennis construit son récit sur une intrigue, certes linéaire, mais bien réelle, avec une mission, et une résolution en fin d’histoire. Ces missions s’inscrivent aussi dans un registre absurde, que ce soit la première (si on peut vraiment parler de mission), ou la seconde dans toute l’énormité du testicule et de ses propriétés. Ces missions dépassent le simple prétexte (mais pas de beaucoup) en fournissant matière au scénariste pour parodier les films de guerre de tout genre.

Même un lecteur à la culture limité en matière de films de guerre ne pourra pas passer à côté des clins d’œil au colonialisme anglais (d’actualité à l’époque où se déroulent ces 2 récits), de la scène obligatoire où un soldat touché par une balle est à l’article de la mort dans les bras d’un de ses camarades, des ennemis se pavanant dans le luxe, de la scène de torture pour arracher des informations essentielles, de l’agent double sur le terrain à l’allégeance incertaine, etc. Ce récit comporte donc cette dimension parodique supplémentaire.

Un hommage méchant à Indiana Jones

Un hommage méchant à Indiana Jones©Vertigo

En outre, Garth Ennis est dans une forme éblouissante pour créer des moments énormes, d’un éléphant sodomisant un blindé, à la peau de la cornemuse, en passant par des blessures aussi atroces que grotesques. Fort heureusement, il bénéficie du travail remarquable de Carlos Ezquerra. Tout commence magnifiquement avec les couvertures de Brian Bolland, aussi délicates dans leur rendu, qu’imprégnées d’une dérision discrète irrésistible. Puis le lecteur découvre le travail d’Ezquerra, avec un avion de l’armée anglaise dans le ciel au-dessus de Berlin. L’authenticité historique est bien présente, à la fois dans le modèle d’avion, dans l’uniforme des soldats, dans l’exiguïté de la carlingue, et sa pénombre. Tout du long de ces 6 épisodes, Carlos Ezquerra accomplit un excellent travail de reconstitution historique, fidèle dans les armes, les véhicules, les tenues.

Ensuite, le lecteur découvre les personnages, par le biais de cases occupant la moitié de la page, avec une petite fiche militaire à côté. Ces portraits sont eux aussi irrésistibles dans leur légère exagération caricaturale, et leur expressivité. Cecil Milk apparaît comme un individu sensible, sans pour autant que l’artiste joue dans le registre de la grande folle. Le regard illuminé du sergent Crumb permet de comprendre immédiatement qu’il manque une carte dans son jeu et qu’il ne fait pas bon essayer de s’opposer à cette masse énorme (avec juste quelques gouttes de salive non essuyées sur la lèvre inférieure), à la fois inquiétant et parodique. Le portrait de The Piper montre une autre forme de névrose obsessionnelle, tout aussi angoissante, avec le même deuxième effet (celui de la parodie). Le lecteur peut à la fois prendre ces dessins au premier degré (dans toute l’horreur qu’inspirent ces individus aux pulsions non maîtrisées), et au deuxième degré, comme une bande de sacrés dégénérés.

La scène obligatoire : Adolph sur le trône

La scène obligatoire : Adolf sur le trône©Vertigo

Tout au long de ces épisodes, le lecteur apprécie également l’expressivité du langage corporel, capable de rendre plausibles les situations les plus énormes. C’est un délice que de voir la posture rigide et digne du Capitaine Darcy, remettant à sa place Gerta Gash, alors qu’il est son prisonnier et qu’elle s’apprête à le torturer. Le sourire est assuré en voyant Cecil Milk jouer la comédie du soldat blessé pour manipuler le capitaine Darcy à lui accorder une gâterie. Il y a une caricature d’espion renvoyant à James Bond et à d’autres, rayonnant de classe et d’assurance, parfait gentleman viril, issu des couches privilégiées de la société.

Carlos Ezquerra insère également des petits détails qui font toute la différence. Lorsque le capitaine Venkschaft explique à l’Oberst Flaschmann qu’il ne lui rendra pas ses prisonniers, il est en train de se tailler les poils du nez avec des ciseaux et un miroir. C’est un comportement aussi inattendu qu’un gage de son assurance face à son interlocuteur. Impossible d’oublier le regard du colonel Frigpipe alors qu’il indique avec toute la dignité possible qu’il vient d’être victime d’un dysfonctionnement de sphincter, ou encore la mère du capitaine Darcy, complètement torchée, avec sa culotte sur la jambe ! Attention ces moments ne sont pas pour les délicats ou politiquement corrects.

Avec ces 2 miniséries, le lecteur trouve Garth Ennis et Carlos Ezquerra au meilleur de leur forme. Ils ne se contentent pas de 2 pochades rapidement exécutées. Ils racontent une histoire avec une intrigue, en mettant en scène des personnages au point d’équilibre entre caricature et individus plausibles, en jouant sur des stéréotypes multiples sans se contenter de les aligner mais en les mettant au service des situations. L’action se déroule dans un contexte historique respecté et bien retranscrit. L’humour est aussi bien absurde qu’énorme, pétri de culture des films de guerre, avec un comique qui donne le sourire.

Juste pour le plaisir de Brian Bolland

Juste pour le plaisir de Brian Bolland©Vertigo

40 comments

  • Vindicator  

    C’était une question sans point d’interrogation

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