American Flagg : c’est l’Amérique !

American Flagg par Howard Chaykin

1ère publication le 24/04/14- MAJ le 24/07/18

Quel beau gosse !

Quel beau gosse !©Dynamite

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : Dynamite

VF : /

Ce tome contient les épisodes 1 à 6 d’une série indépendante, parus en 1983/1984. Les scénarios, dessins et encrages sont réalisés par Howard Chaykin, le lettrage par Ken Bruzenak, et la mise en couleurs par Lynn Varley (épisodes 1 & 2) Leslie Zahler (Prologue, et épisodes 3 à 6).

En 1996 (l’année du Domino), une crise économique sans précédent s’étend sur le monde. Le gouvernement des États-Unis choisit de se délocaliser provisoirement sur Mars et de gouverner depuis cette planète.

L’histoire commence en 2031 alors que Reuben, Flagg (ex premier rôle de la série télé « Mark Thrust, Sexus Ranger ») débarque à Chicago dans l’Illinois.

Il s’est engagé dans les Plexus Rangers, la police mise en place par le gouvernement martien, gérée par le Plex, une entreprise tentaculaire.

Sur place, il est accueilli par Hilton Krieger (le chef de la police), Amanda Krieger (la fille d’Hilton, contrôleuse aérienne pour 2 vols par semaine), Gretchen Holstrum (responsable locale de la chaîne Love Canal, et péripatéticienne), et Raul un chat qui parle.

Dès son arrivée, il doit participer à la défense du centre commercial Plexmall, qui est attaqué comme tous les samedis soirs par un gang de bikers anarchistes (appelé Gogang, ce soir là les Genetic Warlords, mais ça aurait pu être les Ethical Mutants), juste après la diffusion du dessin animé « Bob Violence ».

Bob Violence : le dessin animé d'une société

Bob Violence : le dessin animé d’une société©Dynamite

Sexe, violence, satire, critique au vitriol, et bien plus encore. Avec cette série, Howard Chaykin s’émancipe de ses influences et crée son propre style. Dès les premières pages, le lecteur découvre un mode de narration à la fois immédiat et exigeant, sardonique, moqueur et dévastateur. La première scène se déroule à bord de la navette spatiale qui amène Flagg.

L’un des 2 pilotes est en train de s’envoyer en l’air avec une des hôtesses, pendant que l’autre prouve son incompétence professionnelle en détruisant au passage quelques satellites, par inattention. Lorsque le premier revient en cabine de pilotage, il extorque quelques crédits à son collègue pour ne pas dénoncer son insuffisance professionnelle aux autorités, pendant ce temps la vidéo débite des pubs pour des armes à feu, entre 2 matchs illégaux de basketball.

Dès cette scène, l’attention du lecteur est mise à rude épreuve. En y regardant de plus près, les dialogues et textes racontent une histoire complémentaire de celle montrée dans les dessins.

Pendant ces 6 épisodes, Chaykin produit un récit d’une densité narrative impressionnante. Pratiquement chaque case apporte une information nouvelle, ou en contredit une précédente, ou apporte un nouvel éclairage. Il faut faire attention à tout pour suivre l’histoire. Les spots télé vont apporter des informations directes (une nouvelle émeute en cours), mais aussi des informations indirectes (la nature des publicités renseignent sur les valeurs de cette société déformées par le prisme de ce média).

L'insertion d'écrans télé : Frank Miller s'en souviendra.

L’insertion d’écrans télé : Frank Miller s’en souviendra.©Dynamite

Au fil des épisodes, Chaykin bâtit cet environnement de science-fiction sur le plan culturel, politique, géopolitique, architectural, technologique (les armes et les moyens de déplacements), etc. à chaque page, le lecteur doit absorber une grande quantité d’informations, ce qui conduit à un environnement très développé, et une plus grande immersion.

À un premier niveau, le lecteur reçoit une gratification immédiate et intense, en se contentant de découvrir les aventures de Reuben Flagg. Voilà un monsieur avec des valeurs morales affirmées, un regard lucide sur la vie, un sex-appeal irrésistible. Il est policier dans ce futur dégénéré, il doit résoudre des cas tordus, il se bat régulièrement, il est au milieu de l’action et elles sont toutes à ses pieds (son ancienne carrière d’acteur n’y étant pas pour rien). Sexe & violence, une recette aussi basique qu’imparable.

D’un point de vue graphique, les scènes d’action sont inventives et brutales, sans tomber dans le sadisme ou le gore. Les coups portés font mal, mais Chaykin ne se vautre pas dans les dents qui volent, les chairs qui se déchirent, ou le sang qui gicle.

Il s’agit d’une violence plausible, sans être vicieuse ou complaisante. Il en va de même pour les relations sexuelles : les scènes sont sans ambigüités sur ce qui est en train de se passer, mais il n’y a pas de nudité frontale, pas de représentation des organes sexuels. Chaykin préfère dessiner ces dames en tenues affriolantes, avec dentelle ou latex.

Une fente et un joystick bien placés

Une fente et un joystick bien placés©Dynamite

À un deuxième niveau, le lecteur doit investir du temps de cerveau disponible, car Chaykin livre les pièces du puzzle qu’il faut assembler au fur et à mesure. Par exemple, Flagg et Krieger servent de comité d’accueil officiel lors de l’arrivée d’Ester de la Cristo, une diplomate à l’aéroport, avec l’aide d’Ernesto Klein-Hernandez, le représentant de l’union brésilienne des Amériques.

Le lecteur doit déjà absorber ces titres ronflant, en supputant sur la nature de l’organisation politique qu’ils sous-entendent. Suite à un concours de circonstances hautes en couleur, Flagg perd connaissance. Ester et Ernesto poursuivent leur progression en marchant et en enjambant son corps inconscient, tout en devisant, avec la progression en arrière plan de C.G. Marakova.

L’attention du lecteur est donc partagée entre le suivi de la perte de conscience de Flagg, la progression d’Ester, d’Ernesto et de Marakova, mais aussi le dialogue tout en sous-entendus entre Ester et Ernesto. Or ce dialogue évoque l’évolution d’une situation géopolitique complexe connue uniquement de manière très partielle.

Il faut donc retenir ces informations (sans en saisir toutes les significations) pour pouvoir les interpréter quand les compléments d’information arriveront. Le dialogue en question fournit des informations à 2 niveaux : sur le plan de la situation actuelle, et sur le plan des magouilles ourdies par Ester et Ernesto.

AF Raul

Comment chat va pour toi ? Ça Raul !©Dynamite

La compréhension de ces éléments s’avère indispensable pour comprendre les enjeux des interventions de Flagg, leurs répercussions sur les autres protagonistes, et leur impact sur les relations politiques et économiques des nations en place.

Quand on prend en compte que la majorité des individus jouent double, voire triple jeu, on comprend que cette bande dessinée mérite une deuxième lecture. En cela, Chaykin est le digne héritier des auteurs de polar comme Raymond Chandler (Le grand sommeil), avec intrigue complexe.

Il l’est d’autant plus qu’il se sert de sa bande dessinée pour dresser le portrait d’une Amérique malade de ses excès, à commencer par l’obsession de l’apparence, la corruption généralisée, la recherche du plaisir comme seul but dans la vie, un gouvernement au dessus des lois et déconnecté du peuple, une addiction pour la violence. Ces thèmes sont toujours autant d’actualité qu’en 1983/1984, et Chaykin fait preuve d’un discernement époustouflant, pour toujours être pertinent 30 ans après.

Son récit est d’autant plus prenant qu’il le raconte avec un style virtuose mêlant panache, vantardise, second degré et élégance. En prêtant attention aux arrières plans, il est possible de repérer Errol Flynn (peut-être dans Capitaine Blood). Chaykin a l’art et la manière de dessiner des hommes qui ont la classe, qui savent s’habiller avec chic, qu’il s’agisse de l’uniforme très seyant des Plexus Rangers, d’un habit de soirée, des tenues de sport des joueurs de basket, ou même d’un déguisement de maquereau évoquant les années 1920.

Un autre aspect saisissant de cette bande dessinée est que tous les personnages se comportent en adulte. S’il subsiste quelques bulles de pensée (peu nombreuses) et quelques bastons primaires héritées des comics de superhéros, le reste constitue un divertissement à destination d’adultes.

L'intégration des bruitages comme élément graphique

L’intégration des bruitages comme élément graphique©Dynamite

Les protagonistes ont des motivations plausibles, les confrontations ne sont pas manichéennes. Chaykin utilise un humour sarcastique, maniant la dérision et le cynisme avec légèreté, sans tomber dans la noirceur. Il ne recule pas devant la provocation qu’il s’agisse de Flagg viré de Mars parce que trop bohème (comprendre juif), ou de nom de famille aux alliances douteuses (Desiree Deutsch-Marx Overholt).

Sous des dehors de comique frivole, il est souvent question de tolérance et de fanatisme qu’il s’agisse de pureté de la race, ou de convictions politiques d’une rare intolérance, doublées d’une rare idiotie. D’ailleurs ces groupuscules se font invariablement berner par les crapules de la pire espèce, ceux qui ne cherchent qu’à maximiser leurs profits.

Il ne s’agit là que de quelques aspects de ces 6 épisodes. Il serait encore possible de parler de plusieurs références culturelles émergeant discrètement de ci de là, telle l’évocation de Crystal Gayle, ou encore de l’usage si particulier du lettrage. Chaykin a trouvé une perle rare en Ken Bruzenak qui intègre les effets sonores aux dessins comme jamais auparavant, à tel point que le lettrage devient une partie graphique, et réussit à reproduire les ambiances sonores.

La réédition des aventures de Reuben Flagg se poursuit dans American Flagg! 2 (épisodes 7 à 14).

11 comments

  • Présence  

    Je vois que le nom du chat qui parle t’a inspiré.

    • Bruce lit  

      Ben oui, il me manquait la légende pour celui là. Preuve que je te lis !

  • Matt & Maticien  

    Très beau commentaire d’une précision implacable qui révèle, comme dans une enquête policière, la mécanique complexe de cet ouvrage. Les intentions les plus intimes des scénaristes et des dessinateurs sont révélés au lecteur. Voilà qui donne envie de lire. Merci.

  • Présence  

    Je n’avais jamais regardé mes commentaires sous cet angle là. C’est trop d’éloges.

  • Marti  

    Voilà une oeuvre que je voudrais absolument pouvoir lire dans une belle édition VF. Y a pas eu une annonce à propos de ça récemment chez Urban ou Delcourt justement ?

  • Présence  

    Je n’ai aucune idée s’il y a eu une annonce ou pas. Cela me semble un peu étonnant qu’un éditeur français songe à sortir une série aussi âgée, sans fin réelle.

  • Eddy Vanleffe  

    J’aimerais y jeter un œil…

    • Présence  

      Je suis un fan inconditionnel d’Howard Chaykin, à qui j’avais consacré une séquence assez longue de dessins sur le facebook méridien.

  • Jyrille  

    Tout pareil… C’est étrange je pensais avoir commenté cet article à l’époque.

    • Présence  

      Je serais bien en peine de dire si c’était le cas. 24 avril 2014 : c’était dans les premières semaines d’existence du blog. Peut-être était-ce sur un article consacré à une autre œuvre d’Howard Chaykin ?

      • Jyrille  

        Tout à ait possible Présence… Je vais faire une petite recherche.

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