ARTS MENAGERS (The Cure)

 

THREE IMAGINARY BOYS par The Cure

Par : 6 PATRICK FAIVRE

Cet article portera sur le premier album du groupe britannique The Cure réalisé en 1979.

1ère publication le 13/06/17 – MAJ le 24/07/20

Out of the blue and into the black

« Out of the black and into the pink »

 

Pour moi l’histoire commence en 1985, plus précisément à la rentrée scolaire de cette année.
J’entre en seconde et je m’éloigne avec grand soulagement de l’enfer du collège.
J’ai déjà entendu quelques morceaux de The Cure, dont notamment Let’s go to bed ou The Walk, qui m’avaient bien plu, sans pour autant que je puisse donner un nom à leurs auteurs (farfelus dans leurs clips).
Ainsi donc en ce beau mois de septembre un ami de ma sœur (de deux ans mon ainée) lui avait enregistré une cassette audio entièrement consacrée à The Cure (Ah la belle époque où l’on pouvait échanger des cassettes faites à la maison ! L’objet est disgracieux et peu fiable, mais cependant très conviviale).

Sur cette cassette se trouvait les deux aspects les plus extrêmes de la musique du groupe de Robert Smith : en Face A il y avait Pornography leur album de 1982. Le versant le plus sombre et le plus tourmenté. En face B on retrouvait Japanese whispers produit seulement un an plus tard et qui pourtant était leur album le plus pop et le plus joyeux !
Le feu est la glace réunis sur la même cassette.
La bombe était lancée, touché coulé, coup direct au but, en deux fois 45 minutes j’étais devenu fan et ma vie ne sera plus jamais la même !

A partir de là fini les bande dessinées, fini les comics, mon amour pour la BD passera au second plan (j’arrêterai d’ailleurs purement et simplement ma collection de Strange quelques mois plus tard).
Et pour cause ! Rappelez-vous, en ces temps reculés être Geek était loin d’être cool, comme c’est le cas aujourd’hui ! Au contraire cela vous désignait d’office comme un mouton noir et une bête curieuse (et arriérée). Bref avouer lire des Comics passé un certain âge revenait à peu de chose près à se dessiner une grande croix rouge sur le front en criant « frappez-moi ! ».

Tandis qu’avec la musique, la passion prenait une autre ampleur ! De gros Geek névrosé on devenait branché, sombre et mystérieux ! La vache je ne perdais pas au change ! (Bon il me faudra 4 ans environ pour comprendre que l’un n’empêchait pas l’autre et de revenir aux comics en découvrant les joies des VO en 1989… Mais ce ceci est une autre histoire).

La génération du regard est en marche

La génération du regard est en marche

Désormais ma mission consistera à réunir tous les albums de Cure et plus largement tous les disques portant le nom du groupe sur la pochette : singles, maxi, pirates, projets parallèles… et bien évidemment entasser toute la doc possible (magazine, fanzine, livres…) sur les messies de l’angoisse ! Bref le statuquo du fan quoi.

Dans la pile des magazines consacrés à Cure une couverture marquera durablement mon esprit : celle du Best de décembre 1985 où Robert pose en gros plan sur fond noir. Avant de rentrer en cours un camarade de classe interpellé par l’allure décoiffée du groupe s’esclaffa « Ahah tu t’imagines te pointer au bahut avec cette dégaine ?! ». Et oui coco je l’imagine tellement bien que j’adopterai ce look quelques semaines plus tard pour les 3 ou 4 années à venir !
La génération du regard était en marche.

Trois garçons dans le brouillard

Pour Cure évidemment l’histoire commence bien plus tôt dès 1977.
Un groupe se forme à Crawley (dans la banlieue de Londres) répondant au doux nom d’Easy Cure, leur groupe précédent (Malice) ayant fait long feu.
Ils donnent leur premier concert au St Edward’s Hall le 22 avril de la même année. Ils enregistrent ensuite leurs premières démos chez les parents de Robert Smith (qui n’est pas encore le chanteur du groupe !). Répondant à une annonce du label Hansa Records le groupe envoie ses premières compositions. Après une audition ils seront sélectionnés et obtiendront un contrat de 5 ans !

Pas de bol à peine signé le chanteur de l’époque (un certain Peter O’Toole – aucun rapport avec l’acteur) quitte le groupe pour aller vivre dans un Kibboutz en Israël (me demandez pas) ! Robert Smith chantant le moins mal des « survivants » prendra sa relève.

Le groupe commence à prendre confiance en lui notamment en enchaînant les concerts. Ils enregistrent parallèlement de nouvelles démos pour le label. Hélas le résultat ne convient pas du tout aux responsables qui les trouvent beaucoup trop Punks pour eux ! Le contrat est rompu en mars 1978 !
Des années plus tard Robert Smith déclarera à ce sujet « Je suis content de n’avoir rien sorti à cette époque, nous aurions passé pour des Punks ayant mal tourné ! ».

En mai 1978 Porl Thompson (futur beau-frère de Robert Smith) quitte le groupe, le réduisant à l’état de trio : Michael Dempsey (basse), Laurence –Lol- Tolhurst (batterie) et Robert Smith (guitare et chant). Le trio imaginaire est formé, prêt à rencontrer son destin !

 

Toujours en 1978, le groupe est repéré par un certain Chris Parry (ancien batteur du groupe Néozélandais Fourmyula) directeur artistique chez Polydor. A son actif : la coproduction du premier single de The Jam (excusez du peu). Le Punk explosant cette année-là il se tournera vers des sonorités plus brutales, notamment celles de Siouxsie & the Banshees. Il ne tardera pas à fonder son propre label (sous licence Polydor) : Fiction Records. La première référence du label sera le premier 45t de Cure Killing an arab ! Celui-ci inspiré, comme chacun sait, du roman d’Albert Camus L’étranger sera le morceau emblématique du groupe pour 3 décennies à venir.

Cette année-là Cure publiera pas moins de 3 singles dont nous ne parlerons absolument pas ici car… ils ne seront étonnement pas présents sur leur premier album dont je vais vous causer !

Catalogue Ikéa Post-Punk

Le premier album de Cure est finalement publié au mois de mai 1979.
La chose qui choquera le plus à la sortie du disque est bien évidemment son côté visuel ! Pensez donc à la fin des années 70 criardes et (faussement) glamoureuses, voici qu’un nouveau trio d’une jeunesse insolente illustre leur premier album d’objets ménagers d’une banalité affligeante ! Une lampe, un frigo et un aspirateur… Le tout sur fond rose ! C’est le catalogue des 3 Suisses ou quoi ? (Non non les 3 en questions sont bien Anglais et non pas Helvètes).

Tout d’abord clarifions les choses : au grand dam de Robert Smith le groupe n’a absolument pas été consulté ni sur le choix des titres ni sur celui de la pochette de l’album ! (ceci lui servira de leçon puisqu’à partir de là il prendra soin d’être seul maitre à bord pour le choix du contenant et du contenu). Pour l’heure l’artwork est l’œuvre de Bill Smith (un homonyme, ne cherchez aucun lien de parenté) directeur artistique chez Polydor. Si vous ne connaissez pas son nom vous connaissez sans aucun doute son œuvre ! Le gus a un palmarès impressionant de plus de 2.000 pochettes de disques ! De Genesis à Kate Bush, en passant par Black Sabbath ou Sigue Sigue Sputnik ! Incroyable.

Quelques pochettes réalisées par Bill Smith

Quelques pochettes réalisées par Bill Smith

Des années après les faits l’intéressé commentera ainsi la création de la pochette du premier Cure : « Quand j’ai rencontré les gars de The Cure pour la première fois, avant de créer la pochette de Three Imaginary Boys, ils étaient assez étranges, Robert Smith était très dynamique. Mais ce que je ressentais, c’est qu’ils représentaient une certaine classe moyenne banlieusarde anglaise. Pour cette raison, j’ai eu l’idée de faire une pochette qui ressemblerait à une page du magazine d’aménagement intérieur Ideal Home. J’ai mis des images d’appareils domestiques au lieu de photos des trois membres du groupe. Le plus drôle, c’est que les gens parlaient davantage de la pochette que du disque ! Ils se demandaient quel appareil était Robert, lequel était Michael Dempsey et lequel était Lol Tolhurst !»

A ce titre pour les fans cela ne fait pas de mystère : la lumière c’est Robert !

Quoi qu’il en soit le designer poussera son concept minimaliste jusqu’au bout puisque non content de ne pas faire figurer la photo des membres du groupe, il n’indiquera pas non plus le nom des morceaux ! En effet chaque titre est remplacé au recto de la pochette par des photos les symbolisant ! Le puzzle est reconduit sur l’autocollant central du 33 tours où les titres sont cette fois figurés par des pictogrammes ! (Un téléphone pour 10.15 Saturday night, un palmier pour Fire in Cairo, un crochet à viande pour Meathook, etc…)

En dehors de ces menus indices (indéchiffrables pour les non-initiés) c’est nuit et brouillard ! Le degré zéro de l’information !
De nos jours cet esthétisme froid et Arty aurait un tout autre nom : celui de Suicide commercial !

La plupart des fans durent attendre l’édition américaine de cet album l’année suivante (TIB n’étant pas sorti au pays de l’oncle Sam, les Yankees eurent droit à une version de l’album agrémenté des 3 singles et qui fut rebaptisé Boys don’t cry) pour découvrir le nom des morceaux !
Les titres sont désormais clairement indiqués sur la réédition CD ce qui est finalement assez regrettable tant le mystère et l’énigme font parties intégrantes du charme de Cure !

Même la cassette d’époque préservait le mystère

Même la cassette d’époque préservait le mystère

Les messages cryptés avaient du reste le vent en poupe en cette fin d’années 70, puisque le label Factory records (le label de Joy Division dont le premier album sortira un mois après celui-ci) lui aussi théorisera sur l’aura de mystère de ses groupes en ne faisant pas apparaitre les titres ni même, dans certains cas, le nom des groupes !

Dans la même idée les premiers albums du groupe Wire avaient eux aussi cet aspect minimaliste froid en ne faisant figurer sur leurs pochettes qu’un drapeau rose ou un pot de fleur…
En un mot comme en 100 le design de TIB était définitivement dans l’air du temps !

Le recto de la pochette : la liste des morceaux en photo !

Le recto de la pochette : la liste des morceaux en photo !

Difficile de nous jours, à l’heure d’internet, de faire naître un tel mystère ! Quoi qu’on en dise l’inconnu ne fait plus partie de l’équation musicale de notre époque. Finalement la pochette post-punk rose bonbon peut tout aussi bien être considérée, selon votre point de vue, comme une critique de la société de consommation que comme un manifeste surréaliste avant-gardiste et banlieusard !

Bien avant que Robert Smith ne devienne l’icône gothique (et obèse) barbouillé de rouge à lèvre que nous connaissons actuellement, le groupe portait au contraire une non-image absolue, délibérée et assumée. The Cure c’était un peu votre voisin de palier qui monte son groupe. L’anti Disco, l’anti strass, l’anti paillette. Monsieur Rock’n’tout-le-monde en somme. En réaction aux stars bariolées 70’s le groupe oppose la banalité de leur look et de leur pochette. Circulez il n’y a rien à voir mais tout à entendre !

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Bon et la musique dans tout ça me direz-vous ?
Sans remporter un succès foudroyant l’album est plutôt bien reçu par le public et la critique outre-manche. Dans l’hexagone par contre l’accueil est plus frileux. Un certain Philipe Manœuvre officiant déjà dans le magazine Rock’n’Fuck n’est manifestement pas emballé et prophétise que le groupe ne passera pas le cap du premier album ! (Bravo mon Philou ! avec toi la Nouvelle star n’est pas prête d’être trouvée).

En formation guitare basse batterie Cure représente parfaitement le minimaliste Post-Punk (qu’on n’appelle pas encore New Wave). Naissant sur les cendres de leurs ainés les Clash ou les Sex Pistols le groupe créé une musique qui ne peut être rattachée à rien de connu. Une sorte de Terra incognita musicale représentant le continent musical qui sera exploité durant la décennie suivante.

Petite sélection des détournements de la pochette de TIB

Petite sélection des détournements de la pochette de TIB

Sans doute du fait de sa non implication dans le choix des titres, Robert Smith regrettera pendant longtemps le coté trop dispersé et décousu de l’album et en effet on ne peut pas vraiment lui donner tort tant l’aspect hétérogène du disque est manifeste.

Pour faire court l’album semble hésiter entre trois directions musicales :
-Les morceaux ouvertement Post-Punk au minimalisme engagé et acide : Object, , Grinding halt, It’s not you…
-Les morceaux étranges et surréalistes mais immédiatement accrocheurs : 10.15 Saturday night, Accuracy, Meathook…
-Les morceaux mid-tempo beaucoup plus atmosphériques que les autres : Another day, Fire in Cairo, Three imaginary boys…
C’est cette dernière voie que le groupe choisira d’emprunter au détriment des deux autres sur les albums suivants. Bien que se cherchant encore pour ses débuts acides, on sent bien que le groupe est bien plus convaincant dans cette veine.

Un groupe majeur pour une BD majeure....

Un groupe majeur pour une BD majeure….

Malgré son jeune âge le groupe emprunte déjà le chemin de la mélancolie. Mélancolie qui ne tardera pas à se métamorphoser en tristesse existentielle sur Seventeen seconds en 1980, puis en franc désespoir sur Faith 1981, pour finalement exploser dans une rage destructrice sur Pornography en 1982.
Etape finale de leur descente aux enfers, le groupe n’y survivra d’ailleurs pas puisqu’il implose en cours de tournée…
Plutôt que le suicide (« Rien à voir avec Ian Curtis » dixit Romain Gary) Robert Smith choisira de se perdre dans la pop criarde et acidulée avec Japanese whispers en 1983.
C’est moins classe que le « Vivre vite et mourir jeune » cher à James Dean  mais c’est déjà plus positif.
Les Goths en seront finalement pour leurs frais : Robert Smith ne fera pas un beau cadavre !

Le jeune Patrick Faivre avant que le sketch des Inconnus ne mette fin à ses ambitions capillaires....

Le jeune Patrick Faivre avant que le sketch des Inconnus ne mette fin à ses ambitions capillaires….


« Comics’n’roll » 6/10
La saga des pochettes de rock les plus cultes et leurs influences sur la BD continue avec Patrick Faivre qui croasse pour les Corbeaux de The Cure. Sans ce frigo, ni cet aspirateur, « The Crow » ou le « Sandman » n’auraient sans doute jamais vu la nuit. Weird isn’it ?

La BO du jour :Rage Punk et désespoir existentialiste, dés le début Cure avait tout !

49 comments

  • Nikolavitch  

    Cure, c’est vraiment un groupe sur lequel je reviens régulièrement, tiens.

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