Des Questions Existentielles et des Clowns

Warlock par Jim Starlin

AUTEUR :  PRESENCE

Première publication le 08 mars 2014. Mise à jour le 29 novembre 2014

Couverture

Un peu plus près des étoiles…©Marvel Comics

Comme son titre l’indique, ce recueil comprend tous les épisodes de Warlock, écrits et dessinés par Jim Starlin dans les années 1975 à 1977 : « Strange Tales » 178 à 181, « Warlock » 9 à 15, « Avengers » annual 7 et Marvel two-in-one » annual 2.

Il y a également 16 pages au stade de crayonnés, dessinées par Alan Weiss, sur un scénario de Starlin « Just a minor incident », et les couvertures des différentes rééditions successives, soit 12 couvertures.

Par rapport aux rééditions de 1982 et 1992, l’épisode « Marvel team-up » 55 n’a pas été inclus car il avait été réalisé par Bill Mantlo (scénario), John Byrne (dessins) et Dave Hunt (encrage).

Quelque part sur un planétoïde non identifié, une jeune femme en tenue de cosmonaute court, avec 3 poursuivants à ses trousses. Elle s’écroule aux pieds d’Adam Warlock qui lui accorde sa protection.

Malheureusement l’un des séides réussit à l’abattre. Warlock absorbe son âme et apprend qu’elle souhaitait lui demander son aide pour lutter contre une entité à la tête d’une église omnipotente et colonisatrice : le Magus et l’église universelle de la Vérité.

Permanente afro©Marvel Comics

Une fois la question du Magus réglée, l’épisode 12 de Warlock est consacré à une aventure de Pip le troll. Les épisodes 13 et 14 mettent Adam Warlock face au voleur d’étoiles (Star thief). L’épisode 15 permet à Warlock d’en apprendre plus sur son joyau de l’âme (Soul gem). Les 2 numéros annuels racontent son affrontement contre Thanos, avec l’aide des Avengers et de Spider-Man. Les histoires comprises dans ce tome peuvent se répartir en 3 parties. La première partie (la plus longue, de « Strange Tales » 178 à « Warlock » 11, soit 7 épisodes) est entièrement consacrée au devenir d’Adam Warlock. Jim Starlin s’attache au personnage, à son état d’esprit, ses questionnements (il lui fait même dire à un moment que son destin est de toujours poser des questions, sans jamais obtenir de réponse) et son devenir hors du commun.

La première découverte de ces épisodes plonge le lecteur dans un mode de narration aujourd’hui oublié, peut-être dépassé. Pour les créateurs de l’époque, chaque comics se devait d’être un opéra sur papier. Il n’y avait pas de limite sur le budget : Starlin en profite pour un environnement de science-fiction, des vaisseaux spatiaux, des effets spéciaux, des centaines de figurants, etc. Il utilise un mode narratif courant à l’époque : un mode d’expression emprunté au théâtre, avec un fort élan romantique.

À ce titre la scène d’ouverture avec la belle jeune femme s’écroulant aux pieds du héros perdu dans ses pensées mélancoliques est un archétype du roman d’aventure, de la bande dessinée de type « Flash Gordon » illustrée par Alex Raymond. Adam Warlock est très bavard, il se lance dans des soliloques copieux, exposant son état d’esprit, ses angoisses existentielles, son mal être, soit à haute voix, soit dans des bulles de pensée.

Ma vie a été un échec

Ma vie est un échec©Marvel Comics

Il s’agit à la fois d’un mode d’exposition explicatif (avec résumé de l’épisode précédent obligatoire au début de chaque épisode, Captain Marvel intervenant le temps de 3 pages pour expliquer qui est Thanos en s’adressant directement au lecteur), mais aussi d’une forme d’introspection assez écrite (par opposition au langage parlé). Warlock (et les autres) s’exprime dans un phrasé grandiloquent empreint d’élan romantique, dans des postures shakespeariennes. C’est à la fois le modèle imposé par Stan Lee, mais aussi (pour ces épisodes) un réel vecteur d’interrogations philosophiques.

Starlin dispose d’assez de bagage intellectuel pour que ces envolées lyriques et ces postures emphatiques dépassent une forme de communication ridicule, et deviennent le reflet des transports de l’âme du personnage, de ses tourments. Il faut un peu de temps pour s’habituer à cette forme pleine d’emphase, très codifiée, à l’opposée d’un naturalisme.

Thanos, bientôt au cinéma...

Thanos, bientôt au cinéma…©Marvel Comics

Adam Warlock est le produit d’une expérience génétique, habillé d’un costume de superhéros (mais sans masque), voyageant de planète en planète, côtoyant des extraterrestres aux morphologies étranges, ayant joué le rôle de messie (avec résurrection) sur une Terre alternative (Counter-Earth), et ayant découvert que dans l’avenir il deviendra le dieu d’une religion totalitaire et expansionniste. La direction d’acteur de Starlin décontenance aussi régulièrement car Adam Warlock prend souvent la pose, dans des postures empruntées à des danseurs de ballet ou des danseurs disco. Sous ces dehors artificiels, Jim Starlin invite le lecteur dans une intrigue hors du commun, et dans un voyage de découverte existentielle basé sur de solides préceptes philosophiques.

Adam Warlock est confronté à ce qu’il souhaite devenir, à ce qu’il refuse de devenir, à ce que les autres veulent qu’il devienne. Face aux prisonniers sur le vaisseau, il refuse d’être leur chef, en leur racontant une parabole. Face à un procès inique, il refuse de se taire. Face à l’ennemi, il refuse de l’occire. Face au destin inéluctable, il refuse de plier. Adam Warlock, c’est le refus de se conformer. Alors que Warlock subit un lavage de cerveau par le biais d’une réalité virtuelle, il déforme les visuels pour faire apparaître ses endoctrineurs sous la forme de clowns. Il déforme leur explications en les réduisant à « C’est comme ça ! ». Il fait apparaître que ces donneurs de leçon incitent les individus à bâtir des montagnes de déchets qui finissent toujours par s’écrouler, et il leur montre que la cause de leur échec est la présence de diamants dans les ordures. Il subsiste quand même quelques maladresses de scénario, tel Pip accompagnant Warlock sur la planète mère de l’église alors qu’il sait que les trolls y sont abattus sur place.

Même boire une bière semble compliqué pour Warlock....

Même boire une bière semble douloureux pour Warlock….©Marvel Comics

Les 4 épisodes suivants sont moins intenses, l’un servant de pause humoristique mettant en scène Pip (avec une saveur comique très relative), les 2 suivants essayant de trouver un adversaire à la hauteur de Warlock, et le dernier fait de bric et de broc pour faire avancer différentes intrigues secondaires, à commencer par la véritable nature du Joyau de l’âme, pour lequel Starlin s’est inspiré de la relation entre Elric des Dragons (1961) et son épée Stormbringer. L’apparition de Lord Chaos et Master Order dans le numéro annuel de « Marvel two-in-one » évoque également la dichotomie entre Ordre et Chaos existant dans le cycle du Champion éternel.Les numéros annuels délaissent l’aspect philosophique pour se concentrer sur l’intrigue et apporter une résolution satisfaisante aux machinations de Thanos.

Pour des raisons évidentes de visibilité (= pour attirer plus de lecteurs), Starlin embringue Spider-Man dans ces aventures cosmiques. Peter Parker se sent tellement étranger à ces affrontements qu’il préfèrera prendre la fuite plutôt que de combattre Thanos (on le comprend).

Dans l'espace, personne ne vous entend brailler...sauf l'araignée !

Dans l’espace, personne ne vous entend brailler…sauf l’araignée !©Marvel Comics

Malgré la plus grande part dévolue à l’action et à l’intrigue, Starlin continue de glisser quelques notions philosophiques, à commencer par une illustration très originale (you can’t go home) de la maxime d’Héraclite « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », ou encore une certaine idée de l’état de sérénité. D’un point de vue graphique, Starlin utilise une approche descriptive assez détaillée de ses dessins, tout en étant fortement influencé par les conventions graphiques des comics de superhéros, à commencer par les postures à la Jack Kirby (mais au lieu de tirer vers l’abstraction, il préfère le figuratif).

Au fil des épisodes, il dispose de moins de temps pour tout faire, Steve Leialoha (et Joe Rubinstein pour les 2 annuels) venant en support pour d’abord encrer, puis pour peaufiner les dessins (ou les embellir). Dans les 3 premiers épisodes, il se charge du scénario, des dessins, de l’encrage et de la mise en couleurs. En y prêtant attention, le lecteur constate que Starlin expérimente de temps à autre avec la mise en page, et avec les arrières plans. Ainsi page 38, Adam Warlock se déplace furtivement dans les couloirs d’un vaisseau spatial pour neutraliser un à un les gardes armés, en 17 cases.

Quel bonheur de parler seul dans l'espace !

Quel bonheur de parler seul dans l’espace !©Marvel Comics

Page 54, le lecteur observe que Starlin a transformé les façades d’immeuble en une composition abstraite de losanges sur fond noir, alors que Warlock vole entre eux. Page 67, il remercie Steve Ditko pour ses paysages surnaturels dans  Doctor Strange. Dans les annuels, il dépeint les Avengers en ordre de bataille, comme une véritable force de frappe) affrontant des hordes d’extraterrestres belliqueux.

Au-delà de toutes ces qualités, ces épisodes restent mémorables des décennies plus tard pour 2 passages ahurissants. Dans l’annuel des Avengers, Starlin tient la promesse faite au lecteur, en reprenant mot pour mot le dialogue de Warlock de l’épisode 11 de « Warlock », réalisant cette prophétie dans toute son horreur.

Warlock face à Stan Lee, au pays de Steve Ditko

Warlock face à Stan Lee, au pays de Steve Ditko©Marvel Comics

Dans l’épisode 181 de « Strange Tales » (déjà évoqué plus haut), Starlin se paye le luxe de ridiculiser Stan Lee (le personnage appelé Lenstea, une anagramme transparente), puis John Romita senior (qui peint un nez rouge à Warlock). Ensuite Len Wein et Marv Wolfman se prennent chacun une tarte à la crème pour avoir compromis leur intégrité artistique en accédant à la pression éditoriale (de Marvel) et Warlock découvre que les responsables éditoriaux font bâtir des tours d’ordures aux créateurs (des comics industriels sans valeur) en se plaignant qu’il se trouve parfois un diamant (une véritable réussite artistique). Tout ça dans un comics Marvel, validé par Len Wein, le responsable éditorial.

Effectivement, ces épisodes présentent un mode narratif qui peut rebuter un lecteur contemporain. Toutefois, Starlin propose une aventure cosmique dont la première partie correspond à un voyage existentiel honnête, et la deuxième à une intrigue de grande ampleur qui permet à Thanos de prendre toute son envergure.

1 page 17 cases

1 page 17 cases©Marvel Comics

4 comments

  • Bruce lit  

    Présence,
    Parmi tes milliers de commentaires, pourquoi avoir choisi celui là ?

  • Présence  

    Lorsque j’ai lu ces épisodes pour la première fois il y a 30 ans, j’ai été marqué (entre autres) par cette page de 17 cases, tout en affrontements sous-entendus (une preuve de sophistication inédite pour moi, à l’époque), et par la déclaration de Warlock « My life has been a failure ». Il ajoute dans la case suivante (que je n’ai pas trouvée en scan propre) : « I welcome its end ». Et il meurt (à une époque où les résurrection de superhéros de fin de liste n’existait pas). Dialogue concis à l’opposé de ceux ampoulés de Stan Lee, constat d’échec sans espoir de seconde chance, mal être jusqu’au suicide. J’étais loin de m’attendre à découvrir ce genre de thème dans un comics de superhéros. Il y a quelques autres moments tout aussi intenses qui finissent par aboutir à une œuvre introspective à la forte personnalité.

  • Présence  

    @Jord – Je les avais également lus dans les éditions Arédit petit format noir & blanc, dégotées sur un marché. En rachetant une réédition VO, j’avais été très surpris de constater que l’éditeur Arédit avait dû procéder à des rajouts de bandes noires en bas des cases pour faire concilier le format comics avec le sien.

    Cette histoire de Warlock m’a à ce point marquée que je l’ai relue plusieurs fois et que j’ai suivi le travail de Starlin tout au long de sa carrière et encore maintenant.

    Dans les années 1980, Arédit avait publié, en format magazine, 12 numéros d’Epic Illustrated (sous le nom d’Epic magazine) dans lesquels figurait l’Odyssée de la Métamorphose réalisée par Jim Starlin, prélude à sa série Dreadstar.

    Pour un commentaire : http://www.amazon.fr/JIM-STARLINS-DREADSTAR-THE-BEGINNING/dp/1606901192/ref=cm_rdp_product_img

  • Jyrille  

    J’avais lu l’article à l’époque mais sa relecture m’intrigue encore plus, de même que les nouveaux scans. A l’occasion, je me souviendrai de ce nom.

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