I don’t wanna be your dog ! (Kirihito)

Kirihito par Osamu Tezuka

Première publication le 18  04/14. Mise à jour le 28/09/19

VO : Big Comic

VF : Delcourt

Kirihito est une histoire complète en 4 tomes écrite et dessinée par Osamu Tezuka en 1970.  Le sens de lecture est japonais. Delcourt a réédité ce chef-d’oeuvre absolu en édition prestige. Vous n’avez donc aucune raison de passer à côté ! 

Le prestige ! (c) Delcourt

Le prestige !
(c) Delcourt

Dans les années 70 au Japon sévit un mal mystérieux : la Monmô. Les plus brillants médecins ne savent pas si cette maladie qui transforme des hommes en animaux est un virus contagieux ou non.
Les rares spécimens sont traités comme des animaux voire des cobayes à l’hôpital alors que ceux ci gardent leurs souvenirs et leurs capacités intellectuelles. Alors que leur apparence change, ils restent des hommes aspirant à leur liberté et leur dignité.

Notre héros Kihirito est un jeune médecin brillant et ambitieux. Lorsque son patron l’envoie chercher des échantillons du virus dans un village reculé, voire arriéré, du Japon, il est loin de se douter qu’il entame une Odyssée tragique qui le conduira jusqu’en…Palestine. Nous sommes chez Tezuka, un auteur qui a sans doute écrit l’une des tragédies les plus bouleversantes du siècle dernier : Ayako.  Et naturellement notre héros va se transformer en chien pour son plus grand malheur.

Profil animal

Profil animal ©Delcourt

Vous pensiez que John Merrick, Elephant Man, avait souffert ? Attendez de lire les épreuves, tortures, humiliations que notre medecin va vivre sous sa nouvelle apparence ! A combien de niveaux peut on lire cette histoire ? Tout d’abord le récit principal d’un type se transformant en chien, luttant contre l’instinct animal en tentant de garder dignité et morale humaine. Non ! on est pas chez Wolverine mais presque ! Car nous voilà dans la même métaphore raciale des Xmen sans les bastons super héroïques ! Pourtant de l’action, il y’en a dans Kihirito : chasse à l’homme, paranoïa, complots, cirques, esclavagistes voulant récupérer leur spécimen d’homme-animal.

A côté de cette action haletante, et de la vengeance  inévitable du héros maudit envers ses bourreaux, Tezuka se régale à disserter sur la condition humaine : comment vivre en harmonie avec celui nous traitant de monstre ? Notre apparence détermine t’elle notre existence ?
On pense bien sûr aux hommes de couleurs, aux homos, aux juifs, aux confessions minoritaires et autres freaks rejetés par des sociétés qui trouvent toujours des arguments scientifiques,historiques ethniques, sociaux ou racistes pour jeter l’autre à la poubelle.

Tezuka se déchaîne sur les seconds rôles qui complètent une intrigue brillante pour explorer les perversions humaines : une nymphomane traumatisée par la vie en cirque, un village pratiquant la consanguinité, une religieuse transformée en renarde qui va déclencher la libido de ses admirateurs, un marchand d’esclave moderne protégé par des partis politiques

Une sensualité irrésistible   et dangereuse !

Une sensualité irrésistible et dangereuse ! © Delcourt

Le plus que Tezuka propose est une vision scientifique de la Monmô. Et pour cause, avant de devenir le Mangaka le plus populaire du monde, Tezuka était…médecin ! Kirihito est donc parsemé d’hypothèses scientifiques passionnantes autour de l’origine du virus. Et peint une galerie de méchants aussi dangereux qu’humains : le docteur Urabe aussi brillant que sexuellement frustré, le docteur Tatsugaura, piégé par son orgueil et son ambition.

Tezuka attaque ici le corps médical dont il a fait parti. Indirectement, la Monmô, ce virus qui menace de décimer l’humanité a une origine : la désertification des provinces rurales par des médecins trop ambitieux pour rester au service des pauvres  dans des villages oubliés même des cartes géographiques. Les 800 pages de Kirihito ne parlent que de cela : les médecins sont garants d’une égalité sociale. Qu’ils abandonnent leurs responsabilités et c’est tout l’écosystème de notre société qui en est bouleversé. Kirihito est entrecoupé de références politiques du Japon de l’époque, notamment autour des relations japonaises avec les pays producteurs de pétrole en pleine crise financière.

C'était un homme...

Si c’est un homme… © Delcourt

Le trait de Tezuka, hérité de Walt Disney qu’il vénérait, n’ a jamais été si dur, si appuyé. Il faut dire qu’il continue à aborder des thématiques tabous : la violence sexuelle des hommes à l’égard des femmes, le désir féminin, la lâcheté intellectuelle, la lutte pour l’honneur et la vie de paria.

Tout cela est entrecoupé d’humour, d’action, de suspense et d’authentiques histoires d’amour. De manière surprenante, le récit se termine plutôt bien quant on sait ce que le dramaturge réservait à Ayako et aux 3 Adolfs. Entre Homère et Hugo, Tezuka fait de nouvelle fois montre d’un talent de dramaturge inégalable entre noirceur et humanisme le plaçant comme le premier parmi les plus grands.

 

Les monstres ne sont pas ceux que l'on croit !

Les monstres ne sont pas ceux que l’on croit ! © Delcourt

 

—-
La BO du jour : Une histoire de chien créé l’Iguane et chantée par la belle Emilie.

5 comments

  • mlle prudence  

    Moi j ‘aime les couvertures elles sont simples mais très efficaces, une couleur un visage une transformation, on voit l’expression , elle raconte dèja quelque chose, tu as raison Tesuka et le japon n’arrête pas de me surprendre……

  • Nina_hime  

    Ah sa me tente bien ça :) je vais le rajouter dans ma liste à lire ! Merci du conseil

  • Présence  

    En (re)découvrant cet article, je suis à nouveau frappé par l’humanisme d’Osamu Tezuka, et par sa capacité à traiter de problème complexe comme l’égalité de traitement dans l’accès aux soins, par le biais d’un récit fantastique.

    • Bruce lit  

      Un visionnaire ce Tezuka : la désertification des territoires médicaux étant ô combien d’actualité.

  • Patrick 6  

    Voilà une histoire kafkaïenne en diable ! Avec des chiens en guise de cafard….
    L’histoire a l’air sombre et profonde ce qui tranche grandement avec les dessins à priori simples et minimalistes.
    Je suis intrigué mais pas sur que j’arrive à passer outre le graphisme…

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *