Interview Cyril Bonin

Interview Cyril Bonin

Par : JP NGUYEN

Cet homme va vous révéler ses super-pouvoirs ! Cet homme va vous révéler ses super-pouvoirs !

Cet homme va vous révéler ses super-pouvoirs !

Cyril Bonin est un auteur dont nous avions chroniqué deux BD, L’homme qui n’existait pas et Amorostasia , il y a quelques temps sur le blog. Contacté via Facebook, il a gentiment accepté de répondre à nos questions. Les images illustrant cet article sont issues des archives de son blog ou de son compte FB.

Nous adressons tous nos remerciements à Cyril, qui s’est montré très disponible pour répondre de manière détaillée à nos questions, malgré son emploi du temps bien rempli. Cette interview a été réalisée par mail entre fin novembre et mi-décembre 2016 (il faut le temps au temps- Ndr).

Bruce Lit étant un blog avec une forte sensibilité comics, pourrais-tu te présenter en dévoilant ton identité secrète et tes super-pouvoirs ?

Ouh la, mais c’est dangereux ça de dévoiler son identité secrète, en général ça tourne mal…
Bon allez, comme vous êtes sympas, je veux bien lever un coin du masque.
je suis donc originaire de Montceau les mines, une petite ville du sud de la Bourgogne. J’ai eu une enfance très heureuse mais un peu particulière notamment due au fait que j’ai grandi dans une cité HLM et que je ne suis jamais parti en vacances jusqu’à l’âge de 18 ans… mais ça ne me manquait pas car je voyageais par procuration, à travers mes lectures et surtout les dessins et les histoires que j’inventais.
J’ai commencé à dessiner dès que j’ai su tenir un crayon et je n’ai jamais arrêté depuis. J’étais fasciné par le trait et je le suis encore.
Du coup, je passais presque tout mon temps libre à dessiner et à réaliser des bandes-dessinées pendant que les enfants de mon âge jouaient au football.
Je suis plutôt solitaire, mais au-delà de ça, je pense que j’ai un petit côté autiste.
J’ai longtemps essayé de paraître normal (si tant est que la normalité existe) mais j’ai enfin accepté de ne pas l’être.

Mes « Super pouvoirs » ont d’abord été des handicaps (comme tous les « super-pouvoirs ») et il m’a fallu apprendre à vivre avec (comme dans la série X-Men)…
1: D’abord il y a l’IMPATIENCE. C’est à cause d’elle que j’ai décidé de faire de la bande dessinée et à présent, elle m’aiguillonne et me pousse dans la réalisation de mes albums.
2: Ensuite il y a le DOUTE, le questionnement face au monde qui nous entoure et que j’essaye de développer dans mes histoires.
3: Et enfin, je dirais qu’il y a un certain sens du rythme, de la mise en scène et de l’ambiance… (mais je n’en suis pas sûr à cause de mon super-pouvoir N°2…)

Couvertures des albums sortis entre 2011 et 2016 : Cyril ne chôme pas !

Couvertures des albums sortis entre 2011 et 2016 : Cyril ne chôme pas !

Tu as déclaré dans certaines interviews avoir lu pas mal de comics dans ta jeunesse. Quels étaient tes personnages préférés ? Les auteurs ou les histoires qui t’ont marqué ?

J’ai découvert la bande-dessinée avec les classiques franco-belges mais effectivement les comics américains ont eu une importance capitale puisque ce sont eux qui m’ont décidé à en faire mon métier. J’avais 11 ans et comme je le disais plus haut, j’étais d’un naturel impatient, alors plutôt que d’attendre la parution mensuelle de Strange, Nova, Titan et autres  je me suis dit que j’allais inventer mes propres histoires.
J’étais fan de Jack Kirby (dont le dessin est très emblématique des comics de cette époque-là) et de John Byrne (dont le trait est d’une rare élégance) .
J’avais créé ma propre galerie de personnages, mais mes héros préférés étaient Spiderman, Captain America et les X-men (avec une prédilection pour Diablo). Bien sûr, j’aimais bien les combats acrobatiques et les costumes bariolés, mais ce qui me plaisait le plus, c’était la dimension psychologique de ces histoires (davantage développée chez Marvel que chez DC). Je me souviens particulièrement d’une série d’histoires dans lesquelles Steve Rogers (Captain America) retrouve la mémoire. Il avait oublié son rôle pendant la seconde guerre mondiale et il redécouvre son passé (Bucky, Peggy Carter…). Il a été remplacé pendant un temps par un imposteur et on aborde alors aussi des questions d’identité.
Il y a aussi la dimension fantastique, ce pas de côté par rapport à la réalité qui nous amène à une réflexion quant à la condition humaine.
On peut retrouver cela en littérature, chez Kafka avec La Métamorphose, Ionesco avec Rhinocéros ou Marcel Aymé avec Le Passe Muraille ou La Belle Image
Hulk ou la Chose, c’est un peu Gregor Samsa qui serait sorti de sa chambre…

Relis-tu des comics à l’occasion ?

C’est très rare. Il m’arrive d’en feuilleter, par nostalgie et aussi parce que c’est une imagerie très forte
Mais j’ai adoré la série Marvels D’abord, il y a le travail graphique extraordinaire d’Alex Ross, mais aussi une idée géniale de Kurt Busiek, celle de nous montrer les exploits des Super-héros du point de vue d’un simple journaliste humain.
Mais à part ça, je ne lis plus de comics depuis longtemps et d’ailleurs, je lis assez peu de BD.

 Un dessinateur français avec une vraie culture comics !

Un dessinateur français avec une vraie culture comics !

Et si… Cyril Bonin devait signer une histoire de super-héros, ce serait ?

J’ai déjà l’impression de raconter des histoires de Super-héros…
Un homme change de visage dans La belle image un autre devient une sorte de fantôme vivant dans L’Homme qui n’existait pas un autre encore possède le moyen de voyager dans son propre passé et de changer le cours des événements dans The Time Before
Mais mes héros ont des pouvoirs qui se révèlent être des handicaps.
Un super-héros, c’est quelqu’un qui, au-delà de ses supers-pouvoirs, a aussi une « super-faculté de juger » et qui sait mieux que quiconque ce qu’il faut faire.
Mes héros, eux, sont plutôt perdus… ils doutent.

Revenons à présent aux BD récemment chroniquées sur le blog. L’homme qui n’existait pas est un one-shot, format que tu sembles affectionner. Faut-il y voir une autre manifestation de ton impatience évoquée plus haut ? Le désir de boucler rapidement tes récits car tu as beaucoup d’autres histoires à raconter ?

Il y a de ça, effectivement. J’ai d’ailleurs l’impression que je mourrai avant d’avoir pu tout raconter. Disons que j’ai envie de pouvoir aborder des thématiques différentes et que je ne pourrais pas le faire dans le cadre d’une série, ou alors plus difficilement.
Il se trouve que ma motivation première pour écrire une histoire est la thématique. J’observe le monde autour de moi, je m’étonne et me pose des questions et ce sont ces questions que j’ai envie d’aborder, de mettre en scène. C’est peut-être une tentative pour y répondre, même si je préfère les questions aux réponses. En tout cas, c’’est presque une nécessité, un besoin vital. Avant de raconter une histoire, je ne cherche pas ce que je vais pouvoir raconter, non, les idées sont là et me poussent à écrire, à dessiner. Par contre, je dois choisir parmi les idées qui me trottent dans la tête, celle qui est la plus mûre ou la plus urgente.

 Parfois les récits évoluent beaucoup au fil du processus créatif : ici une planche d’Amorostasia dans sa version « années 50 » puis la planche finale, plus contemporaine…

Parfois les récits évoluent beaucoup au fil du processus créatif : ici une planche d’Amorostasia dans sa version « années 50 » puis la planche finale, plus contemporaine…

Dans ton processus créatif, apportes-tu beaucoup de changements entre ta première ébauche de pitch et le récit final ? Qu’est-ce qui fait bifurquer un album par rapport à tes plans initiaux ?

Tu mets le doigt sur un aspect douloureux du processus créatif. Au départ, il y a toujours une idée forte et claire, un thème, un cadre, quelques scènes, des personnages. Mais c’est comme un rêve et ça ne suffit pas à faire une histoire. Il faut la développer, l’enrichir d’autres scènes et d’autres personnages et parfois, on perd un peu de la pureté originelle de l’histoire. Je m’efforce donc de toujours garder à l’esprit l’idée centrale et que tout soit lié à elle d’une manière ou d’une autre. Et puis, parfois, on a des possibilités de développement qui sont incompatibles entre elles et il faut alors faire des choix. Cela a été le cas notamment sur The Time Before qui met en scène différentes vies possibles du héros et qui lui aussi, doit faire des choix.

Il me semble que Amorostasia était aussi conçu comme un one-shot avant que tu n’en écrives la suite. Le tome 2 est sorti, le scénario du 3 est prêt, combien de tomes envisages-tu au total ?

Effectivement, Amorostasia était prévu pour être un One-shot et en général, ce format me suffit pour exprimer une idée. Mais cette fois-ci, alors que j’étais en train de dessiner les dernières pages de l’album, d’autres idées sont venues et je me suis rendu compte qu’il y avait encore bien d’autres choses à dire sur la question du sentiment amoureux. J’ai donc proposé un tome 2 à l’éditeur et cette fois-ci, j’avais prévu une suite dès l’écriture de ce second tome.
Il y en aura donc trois au final.

Un Ex-libris réalisé pour Amorostasia 2

Un Ex-libris réalisé pour Amorostasia 2

Le point commun entre les 2 BD est un pitch assez fort et original, qui touche à des questions existentielles. Certains de mes camarades blogueurs y ont vu une analogie avec les mangas, capables eux aussi de développer en art séquentiel des questions de société sur plusieurs volumes. Comment te viennent ces inspirations ? Aurais-tu des anecdotes à partager sur la création de certains éléments que tu as fini par inclure dans tes histoires ?

Comme je le disais plus haut, les idées viennent de mon étonnement face au monde qui nous entoure et aux questions que cela suscite. Pour L’Homme qui n’existait pas c’est ma situation de dessinateur solitaire associé à mon goût pour le cinéma qui m’ont inspiré. Mais l’anecdote du personnage qui se fait doubler dans la file d’attente m’est arrivée plusieurs fois (à qui cela n’est-il pas arrivé ?) et j’ai eu le sentiment alors de ne plus exister…
Pour Amorostasia, il m’est arrivé de regretter de ne pas pouvoir ralentir le temps ou de prolonger les moments heureux de la vie et je me suis mis à imaginer une épidémie qui pétrifierait les personnes dans des moments de bonheur. Lorsque je me suis mis à l’écriture du scénario, je me suis dit qu’il valait mieux réduire le champ de l’épidémie à une des formes de bonheur qui est celle du sentiment amoureux.
Mais de petits clins d’oeils personnels émaillent les albums comme par exemple la soupe de lentilles corail du tome 2 d’Amorostasiaqui est un plat que l’on prépare souvent chez nous à la période de Noël… ou bien encore le jardin dessiné à la fin de La délicatesse qui est celui de mes beaux-parents…
On peut peut-être faire un parallèle entre mon travail et le monde des mangas en ce sens qu’à la base il y a souvent un questionnement existentiel. Toutefois il y a une énorme différence dans le mode de narration. En manga, le rythme est assez lent. On peut avoir des dizaines de pages sur une même scène entre deux personnages qui parlent ou qui se battent.
De mon côté, lorsque je construis une histoire, je me dis dès le départ, « voilà, je prends le lecteur par la main et à présent je ne vais plus la lâcher jusqu’à ce qu’on soit sortis de là », ce qui m’entraîne vers un rythme plus soutenu qu’en manga.
Mais je dois avouer que je suis tenté par la lenteur…

 Du crayonné à la case finale : un dessin qui s’étend au-delà des bords du cadre…

Du crayonné à la case finale : un dessin qui s’étend au-delà des bords du cadre…

Abordons à présent le domaine de la technique. Sur ton blog, tu postes fréquemment des making of de cases de tes albums. Désolé si ma question te semble bête mais… tu construis tes planches case par case que tu assembles au final ? Tu ne dessines pas (ou plus ?) l’intégralité de la planche sur une seule feuille ?

En fait, lorsque je démarre un projet, j’écris d’abord le scénario puis le découpage entier de l’album de manière assez détaillée (dialogues, indications de plans, de cadrages, de mise en scène, de décor, d’action…) presque comme si l’album devait être dessiné par quelqu’un d’autre.
Je ne commence à dessiner que quand tout est écrit.
A partir du découpage écrit, je travaille page par page (en prenant bien sûr en compte l’ensemble de la scène). Je réalise d’abord un découpage dessiné de la page avec des cases vides (mais je sais, mentalement ce qu’elles vont contenir, d’autant plus que les images sont décrites dans mon découpage écrit). Puis, effectivement, je réalise les croquis de chaque case séparément sur des feuilles volantes. Enfin, je reprends au propre mon découpage sur ma feuille définitive au format A3 et finalise chaque case par transparence sur table lumineuse. Les cases se retrouvent donc finalement sur la même planche. Je travaille ainsi car je n’aime pas dessiner directement dans les cases. Je m’y sens à l’étroit. Je préfère faire mes croquis séparément et les recadrer après. D’une certaine manière, cela se rapproche un peu de la photo : Il y a la réalité, et on cadre dans cette réalité. Bien sûr, je suis raisonnable et je ne vais pas dessiner toute une rue avec des piétons, la circulation, les bâtiments… pour cadrer sur le petit chat qui passe.
Je n’ai fait qu’une fois le storyboard complet d’un album avant de le dessiner. C’était pour le tome 1 de FOG et je me suis dit que jamais plus je ne le ferai. En fait, une fois ce travail accompli, on pouvait lire l’album et la réalisation des dessins définitifs devenait presque superflue et donc douloureuse.

La table lumineuse où s’assemble la planche finale.

La table lumineuse où s’assemble la planche finale.

Pour l’encrage, il me semble que tu n’encres pas et pousses seulement le contraste de ton crayonné (avec un peu d’aide informatique ?) pour coloriser par-dessus, c’est ça ? Et dans ce cas, tenons-nous là une nouvelle preuve de ton impatience ;-) ? J’ai vu des planches de Fog ou de Chambre Obscure encrées. A quel moment as-tu opté pour le « sans encrage » (ou l’encrage numérique, si tu préfères) ? Est-ce un choix définitif ?

En fait, j’aime bien tenter des petites expériences graphiques (sans pour autant tout bouleverser).
J’ai réalisé les deux premiers tomes de FOG avec de vieux feutres usés, puis les tomes suivants au pinceau et encre de chine, parfois en graissant mon papier pour obtenir des effets de matière dans les noirs… Cela se prêtait bien à l’ambiance sombre et torturée de la série. C’est en 2009, lorsque j’ai commencé à travailler sur l’adaptation de La Belle Image que j’ai opté pour un dessin sans encrage. C’était une histoire sentimentale et intimiste et je voulais un trait doux et sensible. Il se trouve que depuis, j’ai eu envie de creuser cette veine à la fois scénaristique et graphique. Techniquement, je procède comme je le faisais avec un encrage : je réalise d’abord les croquis et finalise mes planches à la table lumineuse… simplement, le trait est réalisé au porte-mine ce qui permet de jouer sur les pleins et les déliés et aussi avec le grain du papier.
Ce n’est pas tellement un signe de mon impatience car cette technique ne permet pas de gagner beaucoup de temps.
Je ne sais pas si cette approche graphique sera définitive… c’est vrai qu’une certaine cohérence commence à apparaître au fil de mes derniers albums et que je me sens bien avec cette technique.
Mais cela dépendra des thématiques et des univers abordés.

Tu assures aussi la mise en couleurs de tes albums et, à part Amorostasia qui était en niveau de gris, les couleurs que tu choisis participent vraiment à ton style. Des tons un peu pastels, des couleurs assez peu saturées… mais comme je suis assez nul pour parler couleurs, comment définirais-tu ta colorisation ?

Pour moi, la couleur en bande-dessinée, c’est un peu comme la musique au cinéma : elle est porteuse de l’ambiance et des sentiments.
Elle ne doit pas décrire la réalité (le ciel est bleu, les feuilles sont vertes, les cerises sont rouges…) mais participer pleinement du ressenti des personnages et au final des lecteurs.
Mes couleurs sont en général assez peu contrastées car j’aime bien donner l’impression que l’on voit les choses à travers un filtre (comme si on était sous l’eau ou à travers un brouillard…)
En fait, Amorostasia, c’est un peu un album en couleurs mais avec un filtre gris très prononcé.

Autre exemple de recadrage : finalement, avec tout ce travail supplémentaire dans sa composition, Cyril n’est pas si impatient que ça !

Autre exemple de recadrage : finalement, avec tout ce travail supplémentaire dans sa composition, Cyril n’est pas si impatient que ça !

Imaginons que tu es dans un bar, et que tu as 5-10 minutes à tuer, un crayon et du papier, que dessines-tu ?

Je ne dessine pas pour tuer le temps. Enfant, je ne dessinais pas dans mes marges de cahiers. Le dessin n’est pas chez moi un acte compulsif que je ne peux pas refréner. Il ne m’aide pas à réfléchir non plus… En fait c’est un aboutissement. Quand je dessine, c’est que j’ai une idée, une image en tête et qu’il faut qu’elle s’exprime. En général, comme mes idées sont des situations qui évoluent dans le temps, elles prennent la forme d’histoires.
Si je dessine dans un café, alors c’est que j’ai un projet en cours et que je suis en train de chercher quelque chose, un détail sur une chaise, sur la machine à expresso ou les traits d’un personnage.

Tu l’as dit plus haut, le dessin est ta passion depuis l’enfance et il me semble que tu arrives à en vivre, je l’espère en tout cas, décemment. Mais sur le blog, nous avons eu l’occasion d’interviewer d’autres auteurs faisant état de réelles difficultés à vivre de ce métier. De ton point de vue, comment se porte le métier de créateur de BD en France ?

Depuis que j’ai commencé ce métier, j’ai la chance de ne faire que ça. Il m’arrive de répondre à des travaux de commande d’affiches ou d’illustrations, mais c’est très rare.
Je me permets aussi de refuser de très nombreux projets d’albums. Pourtant, en général, les éditeurs ou les scénaristes qui me les proposent voient juste et il s’agit de projets intéressants, ambitieux et tout à fait dans mes cordes. Mais comme j’ai la hantise de ne pas avoir le temps de raconter tout ce que j’ai dans la tête…je dis non.
Je vis donc relativement bien de ce métier et j’en vivrais certainement mieux encore si je disais oui plus souvent. C’est là mon petit luxe, celui d’être libre de dire « non ».
Pour ce qui est du contexte général de la bande dessinée, il s’agit d’un engrenage complexe.
Quand j’ai démarré professionnellement, il y avait 500 nouveaux albums par ans. Actuellement, il y en a plus de 5000 (plus de 10 par jour). Tous les ans, des centaines de nouveaux auteurs potentiels sortent d’écoles d’arts et sont prêts à vendre leur chemise pour être publiés. Les lecteurs ont du mal à suivre, les libraires ont du mal à suivre…
Se faire une place dans la profession n’a jamais été simple, mais c’est à présent un parcours du combattant.

Néanmoins, la production actuelle est d’une richesse graphique et thématique incroyable. Tous les sujets peuvent être abordés ( biographies, autobiographies, récits historiques, philosophiques, scientifiques, documentaires, adaptations littéraires…) ce qui était loin d’être le cas dans les années 80/90 par exemple (le monde de l’édition était plongé dans le marasme et la frilosité).
C’est à chacun de trouver son équilibre bien sûr, mais même s’il faut se résoudre à voir les chiffres de vente de chacun revus à la baisse, nous avons la chance de nous exprimer et d’être lus (même quand ce n’est qu’à quelques milliers d’exemplaires).
A mes yeux, la seule attitude possible est de faire preuve de passion et de persévérance.
Il faut aussi savoir refuser les contrats indécents de certains éditeurs par exemple.

Une journée de travail et 6 compositions différentes avant de choisir celle de la couverture définitive de L’homme qui n’existait pas.

Une journée de travail et 6 compositions différentes avant de choisir celle de la couverture définitive de L’homme qui n’existait pas.

Parlons de tes sorties « récentes », alors… The Time Before, publié chez Bamboo en début d’année et La Délicatesse, sorti fin 2016 chez Futuropolis. Soit une histoire purement de ton cru et une adaptation. Avec toutes les histoires que tu as en tête, comment choisis-tu celle dont tu vas « accoucher » ? Et lorsqu’il s’agit d’une adaptation, quelle marge de manœuvre t’autorises-tu ?

Les idées sont là, en moi, comme des petites graines amenées par le vent. Certaines provoquent des réflexions qui tiennent en quelques lignes et d’autres doivent être développées. En général, elles viennent et reviennent plusieurs fois, suscitent d’autres idées, des scènes et des images. Lorsqu’une idée est mûre, je ressens alors une certaine urgence à la développer, un besoin, une nécessité.
En ce qui concerne les adaptations il s’agit d’une « rencontre »…avec un sujet, une histoire, des personnages, une écriture… un auteur.
J’ai littéralement eu un coup de cœur pour La belle image de Marcel Aymé et La délicatesse de David Foenkinos. En lisant ces romans, j’ai été séduit par le fond et par la forme et j’ai ressenti une grande proximité avec l’écriture de ces auteurs. Ils ont suscité en moi des images que je ne pouvais me contenter de garder pour moi. Dans les deux cas j’ai voulu être fidèle aux récits et rendre hommage à l’écriture de leurs auteurs. Néanmoins, je les ai « interprétés à ma manière »…
Mais je suis tenté d’adapter d’autres romans qui seraient davantage une base ou une source d’inspiration… mais ce n’est pas d’actualité pour l’instant.

Making of d’une case de The Time Before

Making of d’une case de The Time Before

Tu as plusieurs projets d’adaptation de tes BD au cinéma ; comment appréhendes-tu le passage du papier à l’écran ? Considères-tu que ce sont « tes » bébés et qu’il y a des points clés des histoires qu’il ne faudrait surtout pas changer ? Ou bien penses-tu que l’œuvre, une fois engendrée, vit sa propre vie et que l’adaptation sera forcément une variation voire une déviation de l’original ?

En ce qui concerne les projets d’adaptation cinéma de The time before et Amorostasia, ces histoires existent à présent sur le papier, telles que je voulais les raconter. Je respecte l’approche des auteurs qui vont s’emparer de ces univers, l’essentiel étant de respecter le concept et les réflexions qui sont à la base des albums. Pour The time before, un artefact permet au personnage principal de voyager dans son propre passé et de changer le cours de certains événements ce qui entraîne une réflexion sur les choix que nous faisons dans la vie et la possibilité de mener une vie « parfaite ». Pour Amorostasia, une épidémie fige les personnes amoureuses ce qui entraîne une réflexion sur ce qu’est le véritable amour, la passion, le désir, la séduction, l’amitié…
C’est surtout cela que j’espère voir à l’écran.

Sur quel projet travailles-tu actuellement ?

Je travaille actuellement sur le tome 3 d’Amorostasia.
Le scénario et le découpage sont écrits et j’ai dessiné près de 40 pages.
Cet album viendra conclure l’histoire, apporter de nouvelles réflexions, de nouveaux points de vue sur le sentiment amoureux…
Parallèlement, je vais bientôt commencer l’écriture d’un nouveau projet qui devrait prendre la forme d’un récit d’anticipation…
Affaire à suivre…

Sur Bruce Lit, tous les articles sont accompagnés d’une BO. Des suggestions pour celle de cette interview ?

Gainsbourg : L’eau à la bouche , Baudelaire, La javanaise :
Brigitte : L’échappée belle
Deluxe : Making Music
Last shadow puppet : Aviation
Chet Baker : But not for me
Anita O’day : An occasional man

Merci beaucoup, Cyril, pour nous avoir accordé cette interview et nous te souhaitons encore plein de réussites en 2017, sur papier et sur écran !

Merci pour cette belle interview ;-) !

Merci pour cette belle interview ;-) !

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Sur la route 5/7
Il a adapté « La délicatesse » en BD, mis en scène des personnages avec des supers-pouvoirs qui doutent,il est fan de comics époque Lug et distille dans ses Bds sa vision philosophique du temps qui passe : l’homme pressé Cyril Bonin se confie à Jean-Pascal Nguyen pour une interview exclusive.

La BO du jour : Bonin donne sa playlist en fin d’article mais oublie l’essentiel : on ne peut pas parler délicatesse sans évoquer la divine BO du film éponyme signée Emilie Simon :

16 comments

  • Matt & Maticien  

    Passionnant. J’ai dévoré cette interview sincère et rythmée. Le crayon est finalement l’outil ultime de la pensée magique évoquée hier dans les commentaires sur The time before avec sa gomme (le talisman des dessinateurs). On ne parle pas assez des gommes !

    Un grand merci à Jp pour ces très belles questions et à Cyril pour l’ouverture de son arrière boutique qui semble réserver encore beaucoup de merveilles.

    Je vais essayer un saut chez mon libraire de quartier aujourd’hui pour continuer l’aventure de cette découverte.

    • JP Nguyen  

      Je ne peux que t’encourager à découvrir l’œuvre de Cyril Bonin, Matt&M !
      Pour ce qui est des gommes, oui, sans doute qu’on en parle pas assez… tu va nous proposer un article dessus, prochainement ? ;-)

  • Matt  

    Une belle interview, bien technique même vu le temps passé sur les questions relatives aux techniques de dessin. Un truc que j’avais oublié d’approfondir avec Eric Liberge. Car j’aurais été curieux de savoir comment il obtient ces résultats avec des particules partout, des lignes et points blancs, etc.

    Je sais qu’Emmanuel Civiello obtient des choses similaires en peignant sur toile par exemple.

    Sinon c’est marrant mais je me retrouve un peu dans ces aspects de doute, de besoin de dessiner. Bon…pas au point d’en faire un métier, mais j’ai souvent ce besoin de coucher des idées sur papier. L’ennui c’est que ça ne forme pas souvent des histoires. Des débuts parfois, puis non…c’est le découragement, manque d’idées; ou trop d’idées peu abouties, du coup c’est frustrant.

    • JP Nguyen  

      Même si je ne prends plus trop le temps de dessiner, cela a longtemps été un hobby pour moi. Du coup, je reste curieux de savoir comment travaillent les pros…
      Et puis, quand je parle d’encrage, c’est pour intéresser certains visiteurs occasionnels comme Phil Cordier (là, il se trouve que Cyril Bonin ne s’encre plus, mais bon…)

      Lorsque Cyril évoque les idées de départ d’un récit qui subissent des transformations pour aboutir au récit sur papier, je le comprends plutôt bien, puisque, à ma modeste échelle, lorsque je boucle un Figure Replay, il ressemble rarement à ce que j’avais imaginé au départ…

  • Bruce lit  

    Moi j’aime bien publier des interviews, ça permet d’aérer l’esprit, d’ouvrir un peu la fenêtre vers autre chose, l’univers d’un créateur vu par lui même par exemple. Les considérations techniques ne m’intéressent absolument pas. Peu m’importe de savoir si David Gilmour jouait sur Fender ou Gibson. Ces détails ont une importance cruciale. Le son de Black Sabbath n’aurait pas pu exister sur Les Paul par exemple, mais au final ce qui me plaît avant tout c’est la personnalité de l’artiste et elle m’est définitivement acquise avec Bonin. Je trouve très touchant ses aveux d’impatience, de créateur pressé de livrer son oeuvre dénotant à la fois de son excitation mais aussi de son angoisse.
    C’est tout à son honneur de refuser des projets, de ne pas se compromettre. S’il peut se le permettre, c’est formidable.
    Concernant sa playlist, c’est du tout bon mise à part les Last Shadow machin que je ne supporte pas, ni les artic monkeys et encore moins Miles Kane. Bcp de bruit pour presque rien.

    Merci à Jp et à Cyril pour avoir patienté si longtemps avant publication.

  • Cyril  

    Je profite de ma pause de midi pour faire un petit tour sur le forum et pour dire que l’attente a aussi du bon (même quand on est impatient)… je redécouvre cette ITV un peu comme si c’était celle d’un autre du coup :-)
    D’ailleurs je ne cesse de m’étonner de l’impact que le temps peut avoir sur notre perception des choses. Il m’arrive de faire un dessin et de me rendre compte une heure plus tard qu’il n’est pas terrible (ou alors l’inverse)…
    En ce qui concerne le crayon et la gomme, quand j’étais enfant on me disait que les professionnels ne gommaient pas… moi je gomme beaucoup (au stade des croquis…) et l’important c’est le résultat final, les planches et surtout l’album.
    (En disant ça, je me rends compte que c’est un peu réducteur, le résultat compte bien sûr, mais également la manière dont on fait les choses, l’état d’esprit…)
    En tout cas toutes ces questions étaient super intéressantes et on voit que le sujet (le dessin, la narration, tout ça…) vous intéressent et qu’il y a derrière une certaine « pratique » (même si c’est en amateur… « amateur » ça veut d’abord dire « qui aime »)
    Un tout grand merci donc pour cet entretien, vos remarques et commentaires sur le forum qui sont toujours pertinents…

    • JP Nguyen  

      Merci à toi Cyril, tu as rendu l’exercice de l’interview très plaisant. Du point de vue du lecteur et chroniqueur occasionnel que je suis, c’est toujours délicat de frapper à la porte (ou plutôt à la boîte mail) des auteurs. J’ai toujours peur de déranger ou de reposer des questions déjà posées 100 fois…
      En ayant envoyé mes questions par paquets de 3-4, je m’étais donné la possibilité de rebondir sur certaines réponses et, dès la première salve, j’eus le plaisir de constater ton approche bienveillante et aussi ton souci de rédiger des réponses fournies et bien tournées.
      Allez, petite question bonus : combien de pages restantes pour Amorostasia 3 ?

      • Cyril  

        La plupart de tes questions étaient assez différentes de celles que l’on me pose en général (notamment celles qui tournent autour des comics…).
        Et tes rebonds étaient les bienvenus. :-)
        Sinon, pour répondre à ta dernière question, j’ai réalisé 87 pages sur 110 d’Amorostasia. Et si tout va bien, à la fin de la semaine j’aurais atteint les 90. :-)
        Je devrais donc finir début juillet mais pour des raisons de planning d’éditeur, l’album ne sortira pas avant novembre, peut-être même janvier…

  • OmacSpyder  

    Une interview toute en fluidité et délicatesse, à l’image de la trajectoire en bande dessinée de cet auteur que je découvre davantage ici. Ça donne fortement envie d’aller y voir de plus près.

    Comme j’ai trouvé intéressante cette approche du temps dans The Time Before autour du doute, formant une belle mise en abyme du doute de l’auteur, je trouve ici très intéressant cet exercice qui consiste à créer de la science fiction en isolant un élément du quotidien pour l’extrapoler et en raconter un bout. Ainsi cette impression de transparence dans le regard qui devient « inexistence » et le sentiment amoureux qui devient « cristallisation », littéralement. Ce dernier m’intéresse d’autant plus que cette cristallisation est bien le nom donné à l’ »installation » psychique du sentiment amoureux.

    Bravo JP pour avoir mené cette interview qui dévoile avec pudeur et honnêteté un auteur dont je connaissais le nom mais qui s’associe maintenant à de belles images et une démarche très inspirée! Chaque projet paraît correspondre au fait de saisir un trait (y compris graphiquement, ratés et gommages compris) d’humanité au sens noble. Et l’on sait combien nous avons plus que jamais besoin de ça!

  • Présence  

    La vache ça c’est de l’interview ! Je ne sais pas par où commencer. Par le petit bout de la lorgnette : ainsi donc, j’ai déjà lu du Cyril Bonin, à savoir les premier tomes de Fog.

    L’aspect technique : c’est passionnant de découvrir comment se construit une page. Les images du crayonné à la case finale donne un autre sens au fait qu’on a parfois l’impression de pouvoir voir au delà de la case. L’assemblage des cases par la table lumineuse m’a rappelé le mode de travail de Chester Brown qui dessinait une case pas une case sur des petits bouts de papier qu’il collait ensuite sur une page blanche. L’explication sur le choix de la colorisation était également très enrichissant, y compris la comparaison avec la BO d’un film.

    J’ai également beaucoup apprécié l’iconographie très riche et pédagogique, avec le joli remerciement en fin d’article.

  • Matt & Maticien  

    Je viens de dévorer The time before et l’ouvrage tient ses promesses avec une construction narrative solide. La référence à Cantor, et l’allusion à ce que je reçois comme des mondes quantiques ne pouvaient que me plaire. Mais j’ai beaucoup aimé le lien fait avec le tissu quotidien de nos doutes et errements. Une oeuvre littéraire rythmé et inspirante.

    Un grand merci pour ce beau livre qui restera une lecture marquante et je crois douloureux mais sage de ne pas avoir de talisman. La réalité reste indélébile.

    • Bruce lit  

      Ouiiiiinnnn…..
      Chez mon vendeur préféré, j’ai trouvé Amorstasia, mais en noir et blanc ! J’aime pas le noir et blanc…..

      • JP Nguyen  

        Euh… je comprends pas… Amorostasia est publié en NB. Il n’y a pas de version couleurs… Et tu lis bien des mangas ?

  • Jyrille  

    Quelle belle interview JP ! Vraiment passionnante, avec une partie technique très intéressante. Le cadrage notamment m’a impressionné, je ne sais pas si beaucoup d’auteurs travaillent de cette façon. Je sais que Larcenet a travaillé presque ainsi sur ses derniers albums, ceux qui composent le rapport Brodeck, mais encore différemment, puisque il dessinait des paysages ou des séquence complètes qu’il recadrait ensuite et remontait pour faire toute la planche. Mais je crois encore que ce qui m’intéresse le plus avec ce qu’en dit cet auteur au si joli prénom, c’est la conception et les thèmes qui lui sont chers. Comme Bruce, j’adore lire ce genre d’interview.

    Pour les BO, je ne connais ni Deluxe ni Anita O’Day, mais ma foi, cela semble aller avec le personnage et ses styles d’histoires : racé et élégant. Même le nouveau Last Shadow Puppets porte un raffinement travaillé. Superbe boulot, et superbes réponses.

    • JP Nguyen  

      « cet auteur au si joli prénom » : arf, je me demandais si tu profiterais de l’homonymie pour te jeter des fleurs ;-) T’as raison, faut pas attendre les autres pour dire du bien de soi !

      • Jyrille  

        J’ai hésité mais je n’avais pas le choix finalement :D

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