Interview Marie David (Gainsbourg, rue de Verneuil)

5, bis rue de Verneuil par Marie David

Un entretien de BRUCE LIT

VF : Plon

Lorsque Gainsbourg vit sa passion avec Bardot, c’est un peu la honte quand même : abriter ses ébats avec la femme la plus désirable de l’époque dans une piaule étudiante n’est pas à la hauteur de l’aspirant Dandy qui rêve de revivre ce qu’il a ressenti en faisant l’amour avec sa première femme dans la chambre de Dali : transformer sa maison en oeuvre d’art.
Alors qu’il achète un petit hôtel particulier Rue de Verneuil sauf que… Bardot se barre entaillant à jamais l’orgueil de l’homme à tête de choux.

L’appartement noir abritera le bonheur avec JANE B, entendra les accords de ses créations, généralement plaqués après une nuit de bringue vers 6 heures du matin puis la solitude et la dépression du beau Serge qui y mourra seul.

A la fois lampe d’Aladin et Peau de Chagrin qui l’inspire autant qu’elle le draine de son énergie vitale, il fallait tout le talent et la sensibilité de Marie David pour raconter les rapports entre cet appartement et Gainsbourg, une maison qui finira littéralement par le dévorer vivant.
C’est un grand honneur pour moi d’accueillir une biographe de Gainsbourg qui s’est prêtée le plus simplement du monde à mes questions via mail.

Bonjour Marie. Le nombre d’ouvrages sur Gainsbourg sont pléthores, la bio de Gilles Verlant fait autorité, pourquoi écrire sur Serge Gainsbourg en 2020 ?

Ce livre est le fruit du hasard. Je suis réalisatrice de documentaire. J’ai été sollicitée par une société de production pour réaliser un documentaire sur Serge Gainsbourg. J’étais ravie, mais à l’image des nombreux ouvrages parus sur Serge, les films et reportages sont abondants. J’ai cherché… Bouleversée par le livre de photos de Tony Franck sur la rue de Verneuil, j’ai compris que je tenais le fil d’une histoire qui me permettait de raconter beaucoup de l’intime et de l’œuvre de Serge. J’ai réalisé d’abord un documentaire, et le lendemain de sa diffusion, les Editions Plon m’ont contactée pour me proposer de faire un livre. Je ne suis pas écrivaine, mais je me suis jetée dans l’aventure.

La lecture de ton ouvrage est limpide et à l’image de l’œuvre de Gainsbourg : on y rit (l’épisode de Munkey, le singe de Jane oublié dans un hôtel) et on y pleure : la déchéance terrible d’un homme blessé qui fuit le bonheur de peur qu’il ne se sauve….

C’est sans doute le plus bouleversant et le plus troublant chez Serge Gainsbourg. Il était aussi solaire que sombre, aussi drôle que pathétique. C’est Gainsbourg et Gainsbarre. Et plus que tout, c’est la sensibilité de cet homme qui m’a le plus touchée, elle est plus à son image que son arrogance affichée pour cacher sa timidité.

As-tu visité la rue de Verneuil ?

C’était évidemment, au point de départ, LA condition, pour faire ce film, puis ce livre, visiter la rue de Verneuil sentir l’ambiance. Il aurait été possible de le faire, mais par des moyens bien peu « officiels » et je n’ai pas voulu. Sans l’accord de Charlotte, aujourd’hui seule propriétaire du 5bis, ce n’était pas imaginable. Et je n’ai pas réussi. Mais plutôt que de renoncer au projet, je me suis nourrie d’archives de Serge dans son antre (et il y en a tant !!), et des rencontres avec ceux qui ont connu l’homme, l’artiste, et surtout la rue de Verneuil.

Ta postface ne précise pas si tu as rencontré les actrices de la vie de Gainsbourg : Jane, Bambou, Charlotte…

J’ai rencontré Charlotte, échangé avec Jane et Bambou. Et eu la chance d’interviewer très longuement des très proches.

Gainsbourg et son livre d’or

L’amour et la tendresse pour Serge Gainsbourg resplendit à chaque page. Tu ne fais pourtant pas abstraction des failles de l’homme : manipulateur, tyrannique par moment et dépressif…

La rue de Verneuil, c’est une tranche de vie de Serge Gainsbourg. Et il y a des épisodes heureux, et malheureux, des rires, des larmes, un décor qui change aussi au gré de ses humeurs et de sa popularité.

Mais quand on décrypte et que l’on cherche un peu les raisons pour lesquelles il a pu se montrer provocateur ou vaniteux, on ne peut être que ému par cet homme si fragile, si précautionneux avec les autres, comme il l’était pour les objets de sa maison

Contrairement à la croyance populaire et à ce que véhiculait Gainsbourg à l’écran, ton livre m’a appris que Serge pouvait être lassé voire blessé par les graffitis sur sa façade…

La notoriété qu’il a tant cherchée, tant attendue l’a lassé. A la fin de sa vie, Serge Gainsbourg est fatigué, il est malade et il est incroyablement seul. Le 5 bis devient un bunker et il y cultive la mélancolie. Si les graffitis sur son mur sont un livre d’or, il aspire à plus de sérénité. C’est aussi ce qu’il ira chercher en Bourgogne en quittant la rue de Verneuil pour l’Etablissement de Marc Meneau.

Une question m’est venue en te lisant concernant Fulbert son majordome, un personnage aussi dévoué à la vie de son patron que le Nestor de TINTIN ou Anthony Hopkins dans LES VESTIGES DU JOUR. Qu’est-il devenu ?

Fulbert est décédé, quelques années après Serge. Il s’est occupé un temps après la mort de Serge du 5 bis. C’était son homme de confiance, sa maman, son ami. Serge savait qu’il pouvait compter sur lui à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Serge et Nana : une authentique histoire d’amour. Son décès plongera Gainsbourg dans une profonde dépression.

Gainsbourg étant ambigu en tout : à la fois conscient de son génie et affamé d’amour et de reconnaissance. Un simple compliment de l’homme de la rue pouvait le bouleverser. Comment l’expliques-tu ?

Serge était avant tout un homme très simple. Assoiffé de reconnaissance, certes, comme une revanche sur la vie, comme un pacte accompli pour son père qui a si longtemps épuisé ses doigts sur les claviers pour nourrir sa famille. Il avait sa revanche à prendre, pouvait claquer des Pascal sans compter, se montrait d’une générosité extrême. Mais il n’a jamais oublié ni renié ses origines.

Partager un moment avec un chauffeur de taxi, un éboueur, un anonyme de son quartier faisait partie de lui, de sa vie. Ce qui ne l’empêchait pas, avec son talent, de côtoyer des stars, qu’il pouvait, pour certaines, trouver profondément ennuyeuse d’ailleurs.

On sait que Gainsbourg commence à boire et fumer dès son service militaire. Sait-on à quel moment son entourage réalise son alcoolisme ? Au moment de son infarctus ?

Oui, il commence à boire et fumer avec excès, lors de son service militaire. Mais à l’époque, on ne parle pas encore d’alcoolisme… on avait une tolérance beaucoup plus grande avec le levage de coude… Et Serge, malgré un physique assez mince était d’une résistance incroyable…

On dit qu’il fumait jusqu’à 80 cigarettes par jour. Mais pour beaucoup d’entre elles, c’était un accessoire. Gainsbourg tenait une cigarette entre ses doigts, se cachait derrière ses volutes. Elles étaient des compagnes… Il aura assez tôt des soucis cardiaques et s’en inquiètera bien sur, sans parvenir à raisonnablement arrêter ces poisons.

Si timide qu’il se cachait derrière la fumée
 © Ed Illustratrice d’après une photo en Wiki Common de Claude Truong-Ngoc

Revenons à la rue de Verneuil que Gainsbourg conçoit comme une œuvre d’art à part entière. Il y a quelque chose de vampirique là-dedans, non ? Se nourrir de l’admiration de tous les visiteurs qui y pénétraient….

Vampirique, c’est tout à fait le terme. Serge voulait être peintre, mais, déçu par son talent, il se tournera vers la musique et la chanson. Si il ne reprend pas les pinceaux, il va, avec la rue de Verneuil façonner une œuvre d’art, jusqu’à sa mort. C’est tout à la fois un cabinet de curiosité, un musée. C’est tout à son image. Et tous ceux qui ont pénétré dans l’antre de Gainsbourg n’en sont pas ressortis indemnes.

Il aimait regarder ceux qui franchissaient le seuil de la porte du 5 bis. C’était hypnotique. Un génie ne peut s’accommoder de l’ordinaire. Serge l’a très vite compris, et ses amis ou ses connaissances qui entraient au 5bis l’ont constaté.

Tu racontes que Gainsbourg était très casanier et souffrait d’être éloigné de son antre. Lorsqu’il y revenait, il aimait contempler son intérieur. Peut-on assimiler cette contemplation au Flash que les héroïnomanes recherchent à chaque fix ?

Je comparerais ça plutôt au lien indéfectible, presque charnel que l’on peut avoir avec une vieille maîtresse. Quelqu’un que l’on connait par cœur, et réciproquement et dont on ne peut se séparer trop longtemps. Car si elle a été le témoin de beaucoup de vous tourments, elle a été le repère de vos plus belles aventures aussi et porte tous vos souvenirs.

Alors on se dit raisonnablement quelque fois qu’il est préférable de se quitter, de ne plus se voir un temps. Mais le lien est plus fort que tout… et vous revenez, même au prix d’une grande souffrance.

L’histoire de Gainsbourg prend un tournant dramatique au moment de l’écriture pour Vanessa Paradis. Il essaie de s’extraire des fantômes de Verneuil et de composer à l’hôtel Raphael sans succès. Verneuil est devenue une peau de Chagrin qui le nourrit et le dévore en même temps…

Serge aimait le luxe. Et il est par-dessus tout conscient de son état de fatigue. Pour l’écriture de l’album de Vanessa, il s’est battu pour être l’unique parolier, ce qui, au départ, n’était pas le projet des managers de cette « Lolita » comme Serge la surnomme.

Rue de Verneuil, il a ses habitudes, et pas les meilleures, bien ancrées… Le 102 au petit déjeuner (son double Pastis au réveil Ndr), les fans qui toquent à la porte. Il veut (re) devenir le meilleur et faire avec cet album un pied de nez avec ceux qui le pousse déjà dans la tombe. Alors, il s’éloigne et prend ses quartiers au Raphaël, comme il l’a déjà fait. Mais malgré les consignes qui sont passées au barmen, il retombe dans ses travers, et surtout, il n’est pas productif, ses textes ne sont pas bons.
C’est son retour Rue de Verneuil qui sera salvateur pour terminer ce projet d’écriture.

Le poète pleure chez Sebastien. Il paiera à bouffer à tous les gamins du plateau.

Tu te montres impitoyable envers Patrick Sabatier et les interviews que Serge lui a donné. Pourtant, il posait les bonnes questions : pourquoi avait-il besoin de souffrir pour créer ? Pourquoi se détruire alors qu’il adorait ses enfants ?

Impitoyable, je ne sais pas. Je trouve que le jeu des médias a été très cruel. Inviter Serge Gainsbourg, c’était à coup sûr faire le buzz. Il n’était pas du genre à rester sagement assis et attendre qu’on lui donne la parole. Et il a donné le change… Il a choqué, volontairement, bêtement. Mais les complices qui ensuite se sont offusqués, alors qu’en coulisses ils ont tiré les ficelles de ce jeu machiavélique, je ne les aime pas beaucoup, non.

Serge était un homme fragile, et certaines des interviews qu’il a données me mettent mal à l’aise. Les présentateurs TV qui se muent en psy de comptoir, je n’aime pas trop… Mais c’était le fonds de commerce de certaines émissions, et Serge y est allé.

Tu reviens également sur sa souffrance de ne pas avoir vu grandir ses deux premiers enfants Natacha et Paul. Ceux-ci ne se sont jamais exprimés publiquement…

Je crois que porter un nom comme celui-là n’était pas simple. Et surtout, le contexte familial était très compliqué.

Sa dernière demeure, avec ses parents qu’il adorait
©Wikicomons

J’ai toujours pensé qu’après L’HOMME A TETE DE CHOU, Gainsbourg capitule. Ses albums reggae et funk cartonnent mais sont d’avantage l’initiative de Philippe Lerichomme que la sienne. Il y vide ses fonds de tiroir juste au moment où arrive le succès. C’est désormais pour Jane qu’il se montre brillant. Partages-tu cette opinion ?

Oui, tout à fait. Il a tant cherché le succès avec des albums qui lui ressemblent, sans y parvenir qu’il va « lâcher l’affaire ». Sans se compromettre non plus avec Lerichomme, mais c’est lui qui devient un peu l’homme de main, celui qui connait les tendances et qui va embarquer Serge dans ses aventures.

L’écriture des albums de Jane est à la marge. Il reste le chef d’orchestre et personne d’autre que lui ne peut et doit prendre la main… C’est à chaque chanson un message d’amour, une lettre de désespoir. C’est d’une beauté cruelle…

Serge Gainsbourg finit sa vie romanesque en mourant chez lui, seul, apparemment sans douleur dans son sommeil. Verlant se demandait s’il ne s’agissait pas d’un suicide : il se savait condamné et n’avait pas pris ses médicaments pour le cœur…

Oui, beaucoup se posent la question. Il a demandé et insisté pour que Fulbert parte en We, N’a pas souhaité de visite cette fin de semaine là. Il était un homme épuisé, rongé par la maladie. Il avait fait en sorte de gâter ceux qu’il aime quelques jours ou semaines avant son décès. Ça peut questionner. Il n’a laissé aucune lettre, mais il a laissé la Rue de Verneuil.

Christophe nous a quittés cette année. Il y aurait beaucoup écrire sur son antre Boulevard Montparnasse… Tentée ?

Beau personnage en effet… A réfléchir.

Ton album de Gainsbourg préféré ?

MELODY NELSON

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

J’espère que vous prendrez plaisir à découvrir, à travers ce livre, et son adresse, un homme raffiné et drôle qui a laissé un héritage musical incroyable et intemporel.


La BO du jour,

Quel meilleur guide que Charlotte pour visiter la rue de Verneuil ?

30 comments

  • Jyrille  

    Ah et très belle illustration de Ed comdab !

  • Bruce lit  

    @Cyrille : je ne garde pas un souvenir marquant de Rock Strips 2.
    Avec le recul, on pourrait assimiler la polymorphie de Gainsbourg à celle de Bowie.
    Quand l’époque le nécessite il est classe (années 50), pop (années 60), rock (les 70,s et non je ne parlerai pas de ses albums reggae que je déteste), trash (années 80).
    Gainsbourg était un homme de son temps qui aura su en capter comme personne le Zeitgeist avant d’en être victime.

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