La tête et les jambes (Le poème Ozymandias dans les Comics)

Encyclopegeek : Ozymandias de Percy Shelley

Un article exhumé du sable par JP NGUYEN

 Si, si, il y a un rapport entre tous ces personnages !

Si, si, il y a un rapport entre tous ces personnages !

Cet article se penchera sur le poème Ozymandias de Percy Shelley et passera en revue quelques citations dont il a fait l’objet dans le petit monde des comicbooks.

Attention, certains spoilers enfouis sous les sables solitaires pourraient ressurgir.

Ecrit en décembre 1817 et publié en janvier 1818 dans le cadre d’un concours d’écriture, Ozymandias est un poème considéré, à l’origine, comme relativement mineur dans l’œuvre du poète britannique Percy Bysshe Shelley (1792-1822). Toutefois, il figura dans de nombreuses anthologies et fait à présent partie des classiques de la littérature anglaise. Ce sonnet est inspiré d’une citation rapportée par Diodore de Sicile, historien de la Grèce Antique, qui, en voyage à Thèbes, avait relevé l’inscription suivante au pied d’une fort imposante statue: « Je suis Ozymandias, Roi des Rois ; si quelqu’un veut connaître ma grandeur et où je gis ; qu’il essaie de surpasser l’une de mes œuvres ».
Si Ozymandias ne vous parait pas sonner très égyptien, c’est normal, il s’agit de la forme grécisée de Ouser-Maât-Rê, le nom de couronnement du pharaon Ramses II. Non, ce n’était pas son identité secrète mais une simple traduction de son nom, mais ne vous inquiétez pas, on arrivera bientôt aux liens avec la culture geek ! Patience…

Easy, Ozy, on parlera de toi, c’est promis !

Easy, Ozy, on parlera de toi, c’est promis !

Mais d’abord, prenons le temps de lire les lignes de Percy Shelley :
Ozymandias

I met a traveller from an antique land
Who said: « Two vast and trunkless legs of stone
Stand in the desert. Near them, on the sand,
Half sunk, a shattered visage lies, whose frown,

And wrinkled lip, and sneer of cold command,
Tell that its sculptor well those passions read,
Which yet survive, stamped on these lifeless things,
The hand that mocked them and the heart that fed,

And on the pedestal these words appear:
« My name is Ozymandias, king of kings:
Look on my works, Ye Mighty, and despair! »

Nothing beside remains. Round the decay
Of that colossal wreck, boundless and bare,
The lone and level sands stretch far away. »

L’Ozymandias des X-Men, par Joe Madureira, plutôt bien ciselé mais qui me laissait de marbre…

L’Ozymandias des X-Men, par Joe Madureira, plutôt bien ciselé mais qui me laissait de marbre…

Et voici une traduction (dont je n’ai point trouvé l’auteur officiel) :

J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui m’a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le sourire de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! »

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »

Puissant Pharaon ou despotique Robot, même destin !

Puissant Pharaon ou despotique Robot, même destin !

La réinterprétation de l’inscription sur la statue est assez éclairante sur les orientations politiques de Shelley, plutôt marqué à gauche dirons-nous. Il signa des écrits révolutionnaires qui lui valurent des ennuis avec les autorités et un exil en Italie. Ainsi les mots solennels sur la statue de Ramses II se parent d’ambigüité et d’ironie. Les « Puissants » doivent-ils désespérer devant l’ampleur de la tâche pour égaler l’œuvre du roi des rois ou bien devant la vacuité de son accomplissement, voué à la ruine et à l’oubli? Dans le poème, le monumental pharaon de pierre ne se dresse plus fièrement. Il git, brisé en morceaux recouverts par les sables du désert. Plutôt que de mettre en valeur la déclaration pleine de suffisance de l’inscription originelle, Shelley en a souligné l’hubris. Après l’apogée vient forcément le déclin, puis la décadence et la disparition. La ruine succède à la gloire.

Les vestiges d’une statue géante, aux jambes immenses mais brisées, perdus au milieu du désert, avec un visage fracassé progressivement enseveli par les sables du temps. Ozymandias évoque une image très forte qui se prêtait fort bien à des réutilisations dans la culture comics, jamais en reste pour recycler les mythes.

 De la culture geek à la culture tout court…

De la culture geek à la culture tout court…

Ma première rencontre avec ce poème fut dans le magazine Strange Spécial Origines 214, d’octobre 1987, avec la réédition d’Avengers 57, par Roy Thomas et John Buscema. Ce numéro, lui-même daté d’octobre 1968, marquait la première apparition du personnage de la Vision, l’androïde créé par le robot Ultron, ennemi juré des Vengeurs. Trahi par sa création, Ultron finissait l’épisode décapité mais sa tête, gisant dans un terrain vague, conservait un pouvoir de nuisance… Hélas pour lui, un gamin de passage s’amuse avec ce qu’il prend pour un jouet et abîme définitivement les précieuses électrodes entourant son visage… Bon ok, pas « définitivement », vu que le père Ultron n’arrêtera pas de revenir pour atteindre, à ce jour, un nombre de version supérieur au Windows de Microsoft, c’est dire… Mais toute la scène sus-évoquée était affublée d’une narration parallèle entre textes et images, utilisant, vous l’aurez compris, le poème de Shelley pour illustrer la grandeur et la décadence du tyrannique robot assoiffé de pouvoir. Sa figure grimaçante fait écho au visage de la statue, à demi-enfoui dans le sable.

Il est à noter que la traduction utilisée dans SSO 214 était quelque peu imparfaite :
« Mon nom est Ozymandias, Rois des Rois
Ainsi finissent toutes choses ici-bas ! »
On perd ici toute l’ironie de la citation originale, où l’arrogance du Roi est opposée à la déchéance qu’il a subie suite au passage du temps. Cette VF commettait un fâcheux contresens, en conférant au monarque une certaine humilité. Mais cette première approche du poème était tout de même assez marquante, grâce à ce nom de roi si particulier et ces images de ruines légendaires et tragiques qu’il avait suscitées dans ma tête de jeune geek. Dans mon imaginaire, ce texte se mélangerait bientôt avec d’autres déserts de fin du monde comme ceux de Mad Max ou de Ken le Survivant

Encore un peu de patience Ozy, ça va être ton tour !

Encore un peu de patience Ozy, ça va être ton tour !

Bien des années plus tard, je recroisais ce nom dans Uncanny X-Men #332 (1996), par Scott Lobdell et Joe Madureira. Ce personnage était une sorte de statue vivante, jouant le rôle d’éminence grise auprès du vilain Apocalypse et veillant sur son maître entre deux résurrections. Comme de nombreux personnages introduits dans les séries mutantes des années 90 (Exodus serait un autre exemple), cet Ozymandias-là… ne servait pas à grand-chose. L’aura de mystère qui l’entourait, ses pouvoirs assez mal définis, servaient surtout à masquer un certain manque d’inspiration ou de vision du côté des scénaristes, qui alignaient les persos aux noms prétendument « cools », faisant miroiter une méta-intrigue, un grand dessein, qui n’existait pas vraiment.

Au tournant des années 2000, 15 ans après sa parution, je découvrais le Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. Bien qu’entre le scénariste de Northampton et moi, ce ne soit pas l’A-Moore fou, je lui reconnais un très grand talent et Watchmen est une œuvre à l’importance considérable dans l’histoire des comics de super-héros. Les « Gardiens » (en VF) sont des héros sur le retour dans un monde dystopique qui enquêtent sur l’assassinat d’un de leurs anciens frères d’armes, le Comédien. Et parmi ces anciens héros, il y a Adrian Veidt, reconverti en businessman, à la tête d’un grand empire industriel et financier (il produit même des action-figures à son effigie !). En tant que héros, son nom était… Ozymandias !

Maintenant que tu as été cité sur Bruce Lit, tu peux vraiment dire que tu as réussi ta vie !

Maintenant que tu as été cité sur Bruce Lit, tu peux vraiment dire que tu as réussi ta vie !

Veidt nourrit de grands projets pour le monde, il veut le changer et il y parviendra. Mais le choix de son nom de code n’est pas du tout anodin de la part d’Alan Moore. En baptisant ainsi le personnage qui symbolise le triomphe du capitalisme au sein de son histoire, Moore critique implicitement cette « réussite » et dénonce sa vacuité. A part le Docteur Manhattan, qui jouit de pouvoirs prodigieux, aucun autre personnage « humain » de Watchmen n’arrive à égaler Adrian Veidt. Il est le plus intelligent et le meilleur au combat rapproché. Dans le chapitre 11, il défait facilement Rorscharch et le Hibou et dans le 12, il arrête un tir par balle à mains nues.
Le poème de Shelley est cité à la fin du chapitre 11, alors que Veidt vient de mettre son plan à exécution.
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! »

Mais alors que Veidt semble avoir accompli son dessein, le chapitre 12 vient instiller le doute sur la pérennité de son triomphe. « Rien ne finit jamais . » lui assène le Docteur Manhattan avant de disparaître. A la fin du récit, Alan Veidt est parvenu à ses fins, il se croit arrivé au bout de ses peines. Mais les dernières cases du récit peuvent augurer l’échec de son plan. Et cet échec se devinait déjà dans son nom de code. Aussi fort et puissant que deviennent Ozymandias, son œuvre est vouée à la ruine et à l’oubli. La recherche et l’exercice d’un grand pouvoir ne sont que vanités.

Bruce Banner semble avoir été très assidu en cours de littérature…

Bruce Banner semble avoir été très assidu en cours de littérature…

Une dernière référence pour la route, avec le numéro 467 (août 1997) de Incredible Hulk. C’est le dernier numéro du très long (12 années !) run de Peter David sur la série du colosse de jade et il est joliment dessiné par Adam Kubert. Il met en scène une interview avec une version vieillie de Rick Jones, qui relate les péripéties de Hulk au fil des années, après la mort de Betty Banner dans le numéro 466. Une manière assez roublarde pour le scénariste de raconter « ce qu’il se serait passé » s’il était resté aux commandes de la série.
Entre son départ de la série et le destin tragique de Banner, dont la femme est morte et qui cherche en vain à se suicider, sans cesse empêché par Hulk, cet épisode baigne dans une sourde mélancolie. Et le rapport avec notre poème de Shelley ? Ce dernier occupe une place centrale dans l’histoire puisque Bruce Banner en parle avec Rick Jones lors de leur dernière entrevue avant qu’il ne s’échappe du complexe où il est retenu prisonnier.

« On croit que tout est éternel, mais c’est faux. Tout est transitoire, comme dans le poème de Shelley. »
Après une période d’errance, lorsqu’un Banner apaisé revoit Rick, il y fait de nouveau référence.
« Comme dans le poème, Rick. On se croit puissant, on pense avoir fait la différence. Puis j’ai compris qu’un jour je partirais et que de mon héritage il ne resterait que cendres et poussières. »
La citation est réitérée jusque dans la dernière page, qui révèle le titre de l’ultime histoire du run : « The lone and level sands ».
Après avoir fait vivre moult aventures au Titan Vert, lui avoir redonné son intelligence et l’avoir porté à la tête du Panthéon, Peter David a brisé la vie de Bruce Banner et l’a laissé dans un champ de ruines. Une étendue de sables solitaires évoquant le désert qui a vu naître Hulk suite à l’explosion de la bombe Gamma.

 Bruce et Rick ; des personnages aux jambes brisées, au propre ou au figuré

Bruce et Rick ; des personnages aux jambes brisées, au propre ou au figuré

Quelle que soit la grandeur de nos accomplissements, à l’échelle de l’univers, ils resteront toujours dérisoires. L’oubli nous attend tous, que ce soit sous les sables du désert ou comme « les larmes dans la pluie » évoquées par Roy Batty/Rutger Hauer dans Blade Runner . Faut-il pour autant se morfondre ? Pour redonner un sens à l’aventure humaine, Percy Shelley glisse un indice dans son sonnet, avec l’œuvre d’art que constitue la statue. Même en ruines, elle est la seule à avoir subsisté. Survivant à son sculpteur et à son modèle, elle propose une voie, celle de l’art, pour magnifier la vie. Shelley reviendra sur ce thème dans un de ses derniers textes, Défense de la poésie, publié en 1821, dont d’amples extraits sont consultables sur le net, par exemple ici .

Je vous en glisserai juste une phrase :
« Une histoire des faits particuliers est comme un miroir qui obscurcit et déforme ce qui devrait être beau; la poésie est un miroir qui embellit ce qui est déformé. »
Cela me servira d’alibi pour ne pas rentrer dans les détails de la courte mais riche vie de Percy Shelley, poète romantique à l’influence certaine, qui épousa en secondes noces une certaine Mary Godwin. D’ailleurs, Ozymandias fut publié la même année qu’un roman préfacé par Percy et signé par son épouse : Frankenstein ou le Prométhée moderne… Les geeks ont indubitablement une dette envers la famille Shelley !
Bien des grains de sable se sont écoulés depuis le début de cet article et je dois à présent vous laisser. J’espère que la lecture de ces lignes ne vous aura pas trop fait désespérer !

 Puisqu’on parle de désert, ne soyons point trop disert…

Puisqu’on parle de désert, ne soyons point trop disert…

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La BO du jour :

Nous retournerons tous à la poussière :

25 comments

  • Jyrille  

    Fantastique article JP. Je ne savais même pas que Ozymandias était un poème ! Pourtant je connais bien Watchmen… je n’avais jamais relevé la référence, qui est pourtant citée ! C’est étrange. En tout cas, voilà un article qui nous en apprend beaucoup, je ne savais strictement rien de tout ça.

    J’ai adoré tes légendes (notamment celle sur la réussite de Veidt) et l’iconographie, un sacré beau boulot que voilà. Et quelle idée originale encore une fois !

    Je pense que Shelley a raison, y compris pour l’art comme seule détentrice de l’immortalité et de la vérité (ou presque) puisque de toute façon, nous sommes incapables d’avoir une vision objective de tout acte.

    La BO : j’écouterai plus tard, je n’ai jamais tenté Kansas.

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