Le décalogue

 

Julius Corentin Acquefacques par Marc-Antoine Mathieu

album-cover-large-

Décalage horraire…©Delcourt

 AUTEUR : CYRILLE M

J’ai eu beaucoup de chance : j’ai connu Marc-Antoine Mathieu dès son premier Julius Corentin Acquefacques.

Le décalage est un inespéré sixième tome de cette série, vingt-trois ans après le début.

Et ce avant même d’entendre parler de l’Oubapo* ou de l’Association, uniquement lié à mon amour de la bd et des jeux de rôles (était-ce dans Casus Belli ou Oxygen, magazine multi-culturel original mais qui n’a malheureusement pas duré très lontemps ?).

Comme beaucoup, je suis immédiatement tombé amoureux de ce noir et blanc expressionniste, de cet humour non-sensique, des jeux de mots plus ou moins subtils, des détournements des codes de la bd, comme pouvait le faire Edika.

Coup de maître, personnalité directement reconnaissable, un nouvel auteur majeur était né.

Et ainsi commence une histoire sans héros, ou alors invisible !©Delcourt

Julius Corentin Acquefacques est un prisonnier des rêves comme le souligne le sous-titre de cette série. Dans ce sixième tome inespéré, il fonce dès la couverture vers une nouvelle aventure onirique, dans son lit volant.

Chaque épisode est complètement indépendant et comme dans les rêves, il n’y a ni de vrai début ni de vraie fin.

Le premier, l’Origine, tordait la perception du quatrième mur. La Qu… ouvrait une nouvelle dimension inédite du monde de Julius.

Le processus s’amusait avec le temps, Le début de la fin avec le palindrome, La 2,333ème dimension invitait des lunettes 3D dans le fil même de l’histoire.

Ici, il est question de raconter une histoire et d’en déformer les codes. Le calage des lettres d’imprimerie y ont un rôle essentiel.

Qui dit rêve dit association d'idées

Qui dit rêve dit association d’idées©Delcourt

Tous les autres tomes de la série suivent avec plus ou moins de bonheur cette Origine, et même les travaux annexes de Marc-Antoine Mathieu partagent ce style d’univers onirique, mystérieux, poétique, si subtil et drôle.

Et ce malgré l’absence quasi absolue de femme ; peut-être pour approcher Acquefacques au plus près de Kafka ?

Depuis son Dieu en personne, Mathieu se fait de plus en plus philosophe, comme s’il voulait faire co-exister dans une même oeuvre les encyclopédistes et ses inspirateurs poétiques et artistiques : Fred, Moebius, McKay.

Ajouté à sa fascination des mathématiques (présente depuis L’Origine), Julius se retrouve désormais hors de son histoire.

Poussant les idées conceptuelles, Le décalage est une histoire sans héros, puis une histoire de héros sans histoire. Celle-ci existe, mais ne nous sera pas contée : l’aventure, on en a déjà assez comme ça ailleurs.

Bonne nuit, Windsor McKay !

Bonne nuit, Windsor McKay !©Delcourt

Je devrai faire une analyse du rien qui se déplace, des cités enfouies qui racontent le verbe ancien (comme des arts rupestres sous le sable), des idées d’impression qui déchirent l’objet du livre lui-même.

Mais je serai incapable d’aller au bout tellement les références me manquent. Sachez simplement qu’ici, on bouscule, on interroge, on étonne.

Pas étonnant que MAM soit une sorte de gourou suivi par une horde de fans prêts à acheter ses oeuvres les yeux fermés. C’est ce que je fais depuis plus de vingt ans en tout cas.

*L’OUvroir de BAnde dessinée POtentielle a été fondée en 1992 à travers la maison d’édition de l’Association.

Elle s’inspire de l’Oulipo, ouvroir de littérature potentielle, créée par Raymond Queneau, et essaie de faire évoluer le medium via l’écriture et le dessin d’une bande dessinée, le plus souvent par l’application de contraintes formelles. Par exemple, écrire une bande dessinée complète qui soit un palindrome, lisible depuis la fin.

Tout est normal, pas de panique !

Tout est normal, pas de panique !©Delcourt

6 comments

  • Matt & Maticien  

    Excellent voilà qui pique ma curiosité au plus haut point. J’ai une affection particulière pour les travaux de Fred et je ressens une veine similaire avec une ouverture sur un monde plus sombre. La dernière illustration est facétieuse certes mais saisissante. Je n’avais encore jamais vu de pages déchirés… et pourtant j’aime les ouvrages qui interrogent leur propre forme. Merci !

    • Bruce lit  

      Alan Moore n’est donc pas le seul à jouer avec les formats de BD. Je ne suis pas sûr de vouloir me lancer là dedans. Esprit peut être trop rationnel !

  • jyrille  

    Merci, mais il faut tenter, vous ne serez pas déçu tellement c’est virtuose et absolument pas hermétique ou ennuyeux. Le dessin, une histoire totalement indépendante hors Julius Corentin du même MAM peut être un bon début pour commencer cet auteur.

  • Tornado  

    Je me souviens d’un temps où l’on s’échangeait le premier tome en criant à la révolution !
    Je na savais pas que l’auteur avait poursuivi sa série (c’était l’époque où je ne lisais plus de BDs) et j’avais presque oublié son existence !
    Merci de me la rappeler !

  • Présence  

    Ce commentaire m’a convaincu : il faudra que je tente l’aventure d’un de ces albums. Merci.

  • jyrille  

    Merci infiniment ! Présence, tu vas sans doute adorer. Tornado, fonce sur toute la série. Mais je vous rappelle que Le dessin, Mémoire morte, Les sous-sols du révolu (dans la collection des bds sur le Louvre), 3″ valent le détour.

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *