L’écran fantastique

Dômu –Rêves d’enfants par Katsuhiro Otomo

 Les enfants ne font pas toujours de beaux rêves…

Les enfants ne font pas toujours de beaux rêves…

AUTEUR : JP NGUYEN

VO : Kodansha

VF : Les Humanoïdes Associés

Attention, cet article comporte quelques éléments « divulgâcheurs ».

Avant de mettre en scène des ados rebelles aux pouvoirs psychiques surnaturels dans le futur post-apocalyptique d’Akira, Katsuhiro Otomo avait réalisé Dômu, manga pré-publié en 1980-81 dans Weekly Young Magazine puis en édition intégrale en 1983 par Kodansha. La première VF ne paraîtra qu’en 1991. Quand à moi, j’ai découvert cette œuvre au début des années 2000 et ce fut une assez grosse claque.

Par certains aspects, Dômu préfigure Akira, mais le récit plus ramassé (240 pages, quand même) permet des relectures plus fréquentes que pour le monumental Akira (plus de 2000 pages). Encore faut-il être singulièrement tordu pour revisiter régulièrement ce récit angoissant.

C'est arrivé près de chez vous…

C’est arrivé près de chez vous…

A Tokyo, dans une barre d’immeuble semblable à tant d’autres, une recrudescence de suicides spectaculaires (chutes de grande hauteur) et d’incidents mystérieux mobilisent les investigations des forces de police. Les enquêteurs se révèleront particulièrement inefficaces, certains devenant à leur tour victimes de l’étrange pouvoir de l’inquiétant bâtiment. Ce n’est que par les enfants que viendra le salut, et en particulier de la petite Etsuko. Elle va se dresser contre le mal qui ronge les lieux, et qui est l’œuvre de Chô-San, un vieillard accusant un certain retard mental mais capable, tout comme Etsuko, d’user de télépathie et de télékinésie.

C'est beau, une ville la nuit ?

C’est beau, une ville la nuit ?

L’intrigue de Dômu démarre assez doucement et on pense tout d’abord assister à une enquête policière classique, mâtinée d’étude sociologique sur la banlieue Tokyoïte, lorsque défilent les divers habitants de la cité (étudiant laborieux, chômeur alcoolique, vieillard désoeuvré…). Mais plus le récit avance et plus l’ambiance devient glauque, alors que Chô-San attaque Etsuko en prenant possession de certains habitants de l’immeuble avant de se confronter directement à elle.
C’est alors un festival pyrotechnique, une expérience visuelle mémorable et une démonstration de la maîtrise graphique de Katsuhiro Otomo. Car, si l’on est tenté de relire périodiquement ce manga, c’est bien la faute d’Otomo, qui transforme de banals immeubles résidentiels en monstres de béton angoissants, dont les détails et l’aspect ordinaire sont si bien rendus que lorsque surgissent les éléments fantastiques et surnaturels, leurs manifestations sont d’autant plus impressionnantes.

 La peur derrière la porte…

La peur derrière la porte…

Dans les comics de super-héros, le paysage urbain (très souvent New-Yorkais) est souvent magnifié. Les belles tours de verre et d’acier offrent un décor grandiose pour les chocs de titans en collants et en capes. Les ruelles glauques et les allées sombres sont stylisées pour offrir leurs ombres protectrices aux Batman, Daredevil et autres Spawn. Dans Dômu, l’un des tours de force d’Otomo c’est de dessiner des immeubles hyper-réalistes, assez moches, sans fioritures, sans gargouilles ni grande originalité architecturale et de les rendre immersifs, oppressants, inquiétants.

Murs de pierre et belles mares de sang

Murs de pierre et belles mares de sang

Allons-y d’un petit aveu : je n’aime pas avoir peur (je sais, c’est indigne d’un fan de Daredevil, mais bon…). Je fuis les histoires de Vampires, Loups Garous et autres Zombies. J’évite le fantastique car ça n’est pas ma tasse de thé voire ça me fait parfois un peu trop flipper. Mais c’est pourtant de cela qu’il s’agit dans Dômu : du pur fantastique, l’irruption du surnaturel dans le quotidien. Mais c’est tellement bien fait, bien dessiné et raconté qu’on se laisse entraîner sans peine dans ce récit un peu claustrophobique, comme hypnotisé par la magie des cadrages d’Otomo, qui arrive à me rendre baba devant la simple image de la petite Etsuko assise sur sa balançoire.

On ne dirait pas, comme ça, mais Etsuko connaît des blagues tordantes…

On ne dirait pas, comme ça, mais Etsuko connaît des blagues tordantes…

La représentation de la télékinésie utilisée par les protagonistes est très réussie. Otomo ne dispose que du noir et blanc pour représenter ces manifestations d’énergie surnaturelle mais, avec de simples traits, tracés comme autant de lignes de forces, les planches résonnent et vibrent sous les impacts des joutes à distance que se livrent Etsuko et Chô-San, nous plongeant totalement dans l’affrontement entre l’enfant obligée de grandir un peu trop vite pour sauver le monde des adultes et l’homme-enfant attardé qui s’amuse avec les gens comme s’ils étaient de simple figurines.

Un dessin pareil, ça vous colle au mur, non ?

Un dessin pareil, ça vous colle au mur, non ?

Pouvoirs parapsychiques, cadre urbain étouffant, autorités officielles dépassées, tous ces idées seront reprises et développées dans la grande œuvre d’Otomo : Akira. Mais déjà, dans Dômu, bien que parfois seulement effleurés, tous les thèmes fétiches du maître sont là. Le relatif manque de profondeur du scénario est compensé par une maîtrise graphique virtuose. Comme fasciné, on est témoin de l’affrontement entre Chô-San et Etsuko. Ces deux-là peuvent bien essayer de se trucider allégrement, occasionner moult dommages collatéraux, maculer les murs de sang, le lecteur retiendra surtout un manga fantastique qu’Otomo éclabousse de toute sa classe.

Après Dômu, vous ne regarderez plus les petites filles sur leur balançoire de la même façon…

Après Dômu, vous ne regarderez plus les petites filles sur leur balançoire de la même façon…

17 comments

  • Matt & Maticien  

    Merci pour ce bel article sur un récit que je ne connais pas. J’ai le sentiment que Domu est assez éloigné d Akira même s’il existe une filiation. Je me souv

  • Bruce lit  

    « Halloween is coming » 2/6
    Après les têtes qui explosent de « Scanners », Bruce Lit persévère dans l’horreur « réaliste » à base de télékinésie avec « Domu », une oeuvre de jeunesse de Katsuhiro Otomo auteur du légendaire « Akira » ! Jean-Pascal Nguyen se rappelle de cette lecture parue aux « Humanoides associés ».
    La BO du jour : Domu, c’est l’irruption du surnaturel dans le quotidien, à l’instar d’une série télévisée culte :https://m.youtube.com/watch?v=LRb88V8L8us

  • Patrick 6  

    Comme tu le soulignes l’histoire est moins dense que celle d’Akira mais graphiquement c’est tout simplement époustouflant ! Un tel niveau de détail a rarement été atteint. Un grand moment du Manga !
    Bravo JP tu es désormais prêt pour les récits horrifique ;)
    En tous cas ton article me donne envie de relire cette BD, mais également Akira qui a finalement popularisé le manga en France !

  • yuandazhukun  

    Bel article JP ! Otomo est vraiment exceptionnel et tu lui rends bien hommage ! Akira restera gravé dans ma mémoire… Gamin quand j’allais faire les courses au supermarché je n’attendais qu’une chose…aller au libraire de la galerie commerciale pour aller voir si Akira était sorti (à l’époque c’est l’édition couleur qui sortait morcelé en 70 pages) rien que les couvertures par rapport aux autres BD me donnaient le frisson, tout de suite identifiable ! Dômu est aussi une superbe oeuvre et ce dessin aahhh ça manque des oeuvres comme ça aujourd’hui….Merci JP !

  • Bruce lit  

    En amateur d’horreur sociale et réaliste je prends pour une prochaine descente chez mes libraires.
    Akira : j’ai tenté de lire puis de voir l’animé. Les longues poursuites en moto m’ont dissuadé d’aller au delà du premier quart d’heure. Ceci n’est donc pas une opinion….

  • Présence  

    Merci pour cette présentation d’une œuvre « mineure » de Katsuhiro Otomo que je n’ai pas lue. J’ai lu Akira, le début dans la version colorisé par Steve Oliff (le Dave Stewart de l’époque), et publiée par Epic (branche adulte de Marvel), en petits bouts d’une centaine de pages, la seconde moitié dans l’édition de Glénat, toujours en couleurs.

    Je garde un très fort souvenir des premières scènes : les enfants avec des visages de vieillard, la course à moto, les mutations de Tetsuo, la première apparition de Lady Miyajo, le commandant de l’armée…, et le reste ne m’a pas transporté. Une fois n’est pas coutume, j’ai même vu l’anime qui manquait une peu de densité, par rapport au manga (mais ce n’est que mon avis personnel).

  • Lone Sloane  

    Quelque fois les esquisses marquent plus durablement que les oeuvres plus ambitieuses. C’est mon sentiment à propos de Dômu, peut-être comme tu l’évoques justement parce que sa taille modeste par rapport à Akira permet la relecture.
    Tu mets en évidence la grande réussite du manga qui est la densité horrifique du décor, un inquiétant béton urbain où du noir et blanc d’Otomo suinte la menace. Et l’utilisation du décor, c’est la base des récits d’horreur, encore faut-il avoir le talent d’Otomo pour que ce soit aussi manifeste.
    Et j’aime beaucoup le « divulgacheur », Guy Roux serait fier de toi…
    Dômo aligatô, mister JP

  • JP Nguyen  

    Merci à tous pour vos retours positifs, c’est toujours gratifiant.
    Maintenant, plusieurs questions restent posées :
    Aura-t-on droit à la fin du commentaire de Matt Maticien ?
    Qui dans la Team va s’atteler à Akira ?
    Et j’en rajoute une :
    Une dédicace à un présentateur télé se cache dans cette chronique, saurez vous la retrouver ?

  • Lone Sloane  

    L’honorable Pierre B serait à coup sûr ravi, JP-san

    • JP Nguyen  

      Le No-Prize est pour toi, Lone !
      (Désolé, on a les références d’auteurs à suspense qu’on peut… et puis ses titres de bouquins m’ont toujours fait rire par leur côté caricatural)

      • Lone Sloane  

        Tu as bon goût, une voix radiophonique reconnaissable entre 1000 et un self-made man à la française, héraut improbable du fait divers et du télê-achat.

  • comics-et-merveilles.fr  

    Même parcours et même « avis » que Presence avec tout de même un amour peut-être plus fort et resté intact que ce soit pour le film animé ou pour le comics, heu pardon manga^^
    Ma seule exception manga surtout grâce à EPIC…

  • Tornado  

    Ce n’est pas gentil, ça, de me donner furieusement envie d’acheter cette oeuvre d’Otomo que je n’ai jamais lue, et qui est épuisée chez l’éditeur. Et qui se vend désormais super cher !

    Otomo est un auteur qui m’impressionne plus que de raison. Son graphisme somptueux et cette minutie surhumaine. L’épaisseur thématique qu’il parvient à conférer à ses oeuvres (comme Miyasaki, facile). J’ai revu « Steamboy » récemment, en pensant faire le mariole et en faire un article pour le blog. Pfiou ! C’est tellement vertigineux et intimidant que je suis reparti la queue entre les jambes !

    Lorsque je vivais à Lille, j’empruntais les tomes de la série « Mother Sarah » parus chez Delcourt. Et j’adorais ça. Mais la série était encore incomplète à l’époque (5 ou 6 tomes) Je me disais : « Bon, tu achèteras l’intégrale plus tard, quand tu auras des thunes »… Pfff. Dégouté. Aujourd’hui la série est épuisée et se vend très cher…

  • JP Nguyen  

    Ah tiens, je n’aurais pas cru que le bouquin était épuisé… J’aurais pensé qu’un auteur comme Otomo était souvent republié. Sinon, j’ai fréquemment aperçu Domu en médiathèque.

  • Jyrille  

    Je l’ai lu et je ne m’en souviens plus du tout. Mais du coup, là, j’ai très envie de m’y remettre ! Très bon article, JP, merci de rappeler à quel point Otomo a un dessin puissant et angoissant, où l’on sent toute la masse des éléments qui nous entourent quotidiennement.

  • Bruce lit  

    Sob….je vais encore passer pour un chieur…mais là, la JP touch a pas marché….
    J’ai pas aimé du tout, mais alors pas du tout….Ceci est une oeuvre d’un dessinateur qui se fout totalement de son script : personnages réduits à l’état d’ébauche, enquête nulle, dialogues plus que bof. Les dessins sont superbes, je dis pas, mais le découpage m’a plus qu’agacé : trop haché, Ottomo semble pressé de raconter une histoire qui ne trouve jamais son équilibre entre lenteur et violence. Je comprends qu’il a voulu raconter l’histoire d’une tour, mais je ne me suis jamais laissé entraîner dans cette histoire.
    Désolé…

  • JP Nguyen  

    No offense, Bruce. I am JP Garcimore.
    « Des fois ça marche. .. »

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