Les innocents (Marilyn Monroe par De Metter + interview)

Marilyn, de l’autre côté du miroir par Christian De Metter

Black Mirror

Black Mirror

Un pou-pou-pidou signé BRUCE LIT

VF: Casterman

Marilyn, de l’autre côté du miroir est une bande dessinée de 90 pages écrite et illustrée par Christian De Metter. Nous avons déjà consacré deux articles à cet auteur singulier : un best of de ses oeuvres phares et un autre sur Figurec.

Marilyn, de l’autre côté du miroir est sorti en 2009 chez Casteman.  Il s’agit d’une histoire fictive à teneur fantastique mettant en scène Marilyn Monroe, la fameuse actrice décédée en 1962 dans des circonstances mystérieuses. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une biographie à proprement parler, De Metter utilise dans son récit des éléments dramatiques ayant marqué la vie de Norma Jean Baker. Il est cependant tout à fait possible d’apprécier cette histoire sans ne rien connaître de sa vie. C’est quand même la plus célèbre actrice de cinéma au monde hein….

De Metter lui même m’a fourni les illustrations de l’albums rarissimes sur google. L’occasion pour moi de l’interroger sur la confection de cet album. Une interview exclusive que vous trouverez après cette review.

Il y’ en a qui n’apprécient pas les spoilers.  Ici, pourtant on les aime chauds…

Truman Capote rencontre une Marilyn déguisée dans une ambiance à la Hopper

Truman Capote rencontre une Marilyn déguisée dans une ambiance à la Hopper

Nous sommes en 1959. Après une série de quiproquos, Norman un jeune écrivain sans inspiration va sympathiser avec Marilyn Monroe croisée dans Greenwich Village. La star qui rêve de s’envoler loin de New-York s’embarque avec le jeune homme pour un voyage à la campagne. Suite à une panne, ils suivent une petite fille dans un manoir mystérieux. Au cours de cette nuit vont s’enchaîner des phénomènes étranges dans une maison que l’on devine hantée mais par quoi ? Les démons de son propriétaire qui a perdu son enfant ? Ceux de Marilyn prise d’angoisse durant la nuit ? Ou ce pauvre Norman qui trop respectueux de la star Hollywoodienne doit quand même supporter de partager le même lit qu’elle sans la toucher ?

Il est quand même énervant ce De Metter ! Comme  Hergé, Pratt ou Miller, il fait partie de ces auteurs bons en tout : sa mise en scène est brillante, quasi cinématographique mais ses dialogues et les pistes de lecture lancées dans ce thriller le sont tout autant !  Mais reprenons….Marilyn est avec James Dean  et Elvis une icône de la culture populaire. Une artiste qui aura dépassé son propre médium, le cinéma, pour entrer dans la mythologie du XX ème siècle, celle qui, après le carnage de la seconde guerre mondiale, l’avènement de la psychanalyse et du rock, aura fabriqué son panthéon païen.

Un gentleman. Une blonde platine. Un manoir mystérieux. Lombre d Hitchcock plane sur Marilyn

Un gentleman. Une blonde platine. Un manoir mystérieux. L’ombre d Hitchcock plane sur Marilyn

De ce panthéon, Marilyn en est incontestablement la Déesse.  A la fois pute et femme enfant, muse et esclave, Marilyn était une femme magnifique dont le monde s’obstinait à ne pas voir l’intelligence.  Les dollars et la célébrité n’y feront rien : celle dont la  mère était folle, une folie qui la terrifiait et qu’elle pensait héréditaire,  était un être que le bonheur fuira tragiquement. Cette femme que les hommes voulaient dans leur lit finira effectivement seule dans un lit mal bordé de théories en tout genre, notamment l’assassinat politique.

De Metter n’avait donc qu’à choisir la facilité : piocher dans les grandes lignes de la tragédie Monroe pour un biopic illustré de ses mariages malheureux, de ses amants sulfureux (de Brando à Kennedy, il y aurait de quoi dire…) avec quelques extraits de films et le tour était joué. L’histoire bouclée. Et les albums vendus….

Au lieu de ça, De Metter opte pour la même démarche que Dufaux avec Céline dans Son chien de Dieu : faire de Marilyn une héroïne autre que celle de sa propre vie.  Une vie qui lui échappe progressivement pour appartenir aux autres. Une scène est très forte au milieu du récit : Marilyn marche de nuit dans la maison et sursaute face à son reflet qu’elle ne reconnait pas.

Voyage au bout du miroir pour Marilyn

Voyage au bout du miroir pour Marilyn

Le dessin de De Metter est sans équivoque : Au premier degré, on peut juste arguer qu’il fait nuit, que Marilyn a peur et qu’elle sursaute simplement face à ce reflet inattendu. La réalité est plus subtile. Elle rappelle celle d’une autre star, Jimmy Dean qui, à l’aube de son succès planétaire éprouve le besoin de partir…à la ferme où il a grandi avec le photographe Dennis Stock. Lors de ce reportage, Roth immortalisera l’acteur à la campagne sous la neige.   Il s’agissait d’un pèlerinage-volontaire- d’un acteur qui sentait qu’il n’y aurait pas de retour possible à cette simplicité une fois la gloire éclose.  Une gloire qu’il ne connaîtra pas de son vivant et immortalisée dans le film Life de Anton Corbjin.

Comme un miroir inversé (décidément !), Marilyn ne choisit pas cet exil volontaire mais le subit. Au fil de ces événements, elle se dévoile comme une fleur fragile pleine d’humanité et de compassion pour les autres.  Pour soulager le chagrin du père endeuillé, elle improvise et joue le rôle d’une enfant décédée dans une scène absolument bouleversante où la simplicité des mots choisis par De Metter crèvent le coeur.

Le Marilyn Code

Le Marilyn Code

Cette Marilyn crève le quatrième mur. C’est une femme à la fois espiègle et mélancolique, pleine d’esprit et hantée par des angoisses irrationnelles, consciente de son sex-appeal mais sans aucune envie d’en jouir. De Metter écrit une belle relation de confiance entre un jeune homme idéaliste qui voit la femme au delà du miroir de la vanité.

Christian De Metter opte pour une approche photoréaliste qui ne laisse aucune place à la caricature ou la terreur. Le rendu de ces planches est très propre, son découpage attire immédiatement l’oeil. Il rend justice au glamour de Marilyn tout en la rendant crédible dans la vie de tous les jours. Le lecteur parvient à placer sur un pied d’égalité la star avec des personnages forcément de second plan, même si notre héros n’est pas sans rappeler un jeune Anthony Perkins.

De Metter a travaillé sur des photos de la star et on retrouve dans ses dessins certaines de ses poses célèbres. Si la plupart du temps, le résultat est superbe, on pourra chipoter sur quelques fautes de script  : De Metter ne semble pas avoir eu connaissance la cicatrice proéminente qu’elle portait sur le ventre en la dessinant nue. Il triche en début d’album en gommant  son grain de beauté sur la joue droite pour mieux mettre en scène l’imposture d’ouverture.  La forme des bulles et lettrage ne sont pas des plus appropriés à l’histoire. Il écorche parfois son vrai prénom : Norma Jean Baker. Et le temps d’une séquence,  peine à rendre le mouvement naturel de Monroe lorsqu’elle chante.

Marilyn a un poids variable en fonction des cases. Les vraies raisons de son suicide ?

Marilyn a des formes variables en fonction des cases. Les vraies raisons de son suicide ?

Pour le reste, c’est un récit qui joue sur l’innocence de ses protagonistes dans un monde en trompe-l’oeil où Hollywood n’a rien à envier aux fantômes du manoir : tout n’ y est qu’illusions, apparences jusqu’à se demander si ce ne sont pas les vivants qui évoluent dans un monde de spectre et non l’inverse.

Pourtant cette histoire de De Metter n’est jamais glauque. Elle est au contraire pétrie de bons mots doux-amers et d’une grande tendresse pour sa femme jamais objet. Si la trame de la maison hantée par les traumatismes d’une famille décédée reste plutôt classique voire peu surprenante, le paramètre Monroe  est suffisamment audacieux pour tout relire avec des yeux neufs, et  grand ouverts sur cette femme qui attira nos regards jusque son lit de mort.  On raconte que la photo de sa dépouille ornait les murs noirs de Gainsbourg qui y voyait immortalisée la beauté piégée par la mort. Une mort qui continue de nous hanter depuis…mari_1

10 questions à Christian De Metter

1/ Parmi toutes les actrices d’Hollywood pourquoi Marilyn et pourquoi 1959 ?

Marilyn m’a toujours touché par sa personnalité complexe et fragile. Je voulais faire une sorte de portrait au plus juste car il me semblait l’avoir rarement vu en bande dessinée. Généralement on nous montre la star, glamour et instable ou Norma Jane mais rarement le mix des deux. Quant à 1959 c’était l’époque où elle était à New York, où elle s’épanouissait un peu, une ville verticale et non horizontale comme Los Angeles. Symboliquement c’était important. Elle y côtoyait des écrivains comme Capote ou Carson Mccullers, lisait beaucoup. J’ai même appris après cette bande dessinée qu’elle avait un fan un peu comme mon personnage avec qui elle allait se balader en taxi pour discuter de temps en temps.

2/ Mettre en scène la plus grande légende du cinéma, ce n’est pas trop intimidant ?

Si on se pose ce genre de questions, on ne fait jamais rien. J’ai lu beaucoup sur elle, regardé tous ces films et si à l’écriture je pensais ne pas avoir trouvé ce qui me semblait juste pour la dépeindre, j’aurais laissé tomber. Là, je pensais avoir, par différentes scènes, la possibilité de m’approcher assez justement de ce que j’imaginais de Marilyn.

C'est mon coeur qui bat pour toi Norma-Jean....

C’est mon coeur qui bat pour toi Norma-Jean….

3/Comment écrit-on Marilyn ? Elle semble si vivante…Quelle a été votre part de travail de documentation ?

C’est une personne qui a beaucoup été photographiée, cela aide. Pour la partie visuelle, il fallait d’abord comprendre la forme de son crâne, de sa mâchoire, de son nez. C’est un visage délicat, un détail raté et on se retrouve vite avec l’impression d’un travesti maquillé, déguisé, en Marilyn. Les films m’ont aidé pour sa manière de bouger y compris pour les expressions de son visage. Pour sa personnalité, j’ai lu beaucoup de livres la concernant.

4/ Il existe un fil conducteur entre vos œuvres, seriez-vous d’accord pour considérer Marilyn et Figurec comme un diptyque sur les faux semblants et les actrices ?

L’identité. C’est un thème récurent dans mon travail. Comment une personne est construite et détruite par ses rencontres, par ses choix, ceux qu’on l’ont fait sans même s’en rendre compte et qui peuvent changer totalement notre vie comme dans Piège nuptial  un simple « oui » qui change toute sa vie. Ces dernières années je l’associe beaucoup à la notion de vérité et je tente d’élargir mon observation au delà d’un personnage pour poser le même genre de questions mais sur une nation, une société.

4/bis : Shutter Island, Marilyn et Scarface, là c’est une trilogie sur l’amérique des années 50 !

Je ne suis pas un grand voyageur, par contre aller visiter le passé ça me plait beaucoup. C’est agréable de quitter le présent, surtout ces temps-ci. Quand je m’installe à ma table je pars en 1920, 59, 68, 78, etc. J’aime beaucoup ça. Et puis cela me force à beaucoup lire sur les époques que je visite et j’apprends plein de choses que j’utilise ou pas mais qui peuvent me servir pour d’autres histoires. Et puis, définitivement, je trouve que le passé éclaire le présent. Si nous connaissions un peu mieux notre passé nous serions sans doute plus apte à comprendre notre présent. C’est un peu la voie que j’ai choisi d’emprunter sur mes derniers albums.

L'enfer sur terre : dormir et juste dormir avec Marilyn

L’enfer sur terre : dormir et juste dormir avec Marilyn

5/ Connaissez-vous le travail de Peter Milligan ? Il a beaucoup écrit comme vous sur la construction et la désagrégation de l’identité….

Non, désolé, je ne connais pas du tout. En fait j’ai choisi, pour vivre de la bande dessinée de ne pas avoir un travail à côté et donc de faire plusieurs albums par an. Cela fait des journées assez chargées. Le peu de temps qu’il me reste est consacré à la lecture de livres qui alimentent mon travail de scénariste. Ce ne sont pas toujours des livres agréables à lire mais ils abordent des sujets et des époques sur lesquels je travaille. Donc, la lecture plaisir s’est faite assez rare ces dernières années pour moi.

6/ J’ai souvent pensé à Jimmy Dean pendant la lecture. Le mettre en scène ne vous intéressait pas ?

Pas plus que cela. Je me souviens de La fureur de vivre  que j’ai vu enfant et qui m’avait marqué mais j’ai été beaucoup plus marqué par Marlon Brando dans Un tramway nommé désir. Je pense avoir vu la majorité de ses films ensuite. Cela me fait penser que j’ai un scénario genre comédie romantique  où les personnages auraient les traits de Marlon Brando, Jack Lemmon, Marily,  Shirley Mclane et Walter Matthau. Peut-être le dessinerai-je un jour.

7/ Casterman place votre travail dans la droite lignée d’Hitchcock. J’ai aussi pensé aux Innocents avec Deborah Kerr. Quelles références cinématographiques aviez-vous en tête au moment de l’écriture ?

Je voulais avoir surtout un aspect « technicolor » donc oui, Hitchcock un peu. Après cela s’arrête là. Je cherche à faire mon truc avec ses qualités et défauts, pas vraiment à refaire ce que j’ai aimé au cinéma ou ailleurs. Et je ne suis pas assez cinéphile pour cela. J’ai surtout beaucoup lu sur Marilyn bien sûr mais aussi presque tout Truman Capote et comme je vous le disais, sur l’époque. Après je me sers sans doute de très peu de chose au final mais j’ai l’impression d’être prêt à vivre cette époque et cette histoire.

8/ L’histoire évoque des contes à la Edgar Poe. Vous n’avez pas été tenté de marcher sur les plates-bandes de Corben ?

Vraiment, je ne me place pas du tout en référence. Et je vais vous étonner mais je n’ai jamais lu Corben. Ce qui m’intéresse c’est de partir dans ma tête, m’évader, alors il y a forcément des références mais tellement mixées que ce serait difficile de vous dire lesquelles, elles sont en moi mais comme la langue française, les musiques entendues, les films que j’ai vus ou encore l’Histoire. C’est là sans être là, c’est précis et flou à la fois, imparfait, etc. A partir de tout ça je vis cette histoire que je raconte comme si j’y étais et j’essaye de vous retranscrire les ambiances et émotions que j’y perçois.

Le bonheur en une séquence

Le bonheur en une séquence

9/ Truman Capote apparaît en début d’album. Que représente t’il pour vous ?

Pour Marilyn je crois qu’il a été très important. Un grand écrivain qui lui accordait du crédit, de l’attention, de l’amitié, je pense que c’était plus que précieux et comme il était homosexuel il n’y avait pas ce rapport habituel aux hommes qu’elle pouvait avoir. Au delà de cela c’est un auteur que j’apprécie énormément. Il y avait une nouvelle de lui que j’aurais voulu développer en bandes dessinées. Cette première scène où elle retrouve Truman dans un café me permettait de la faire rentrer dans cette histoire avec son autre personnalité, Zelda Zonk. C’était lorsqu’elle mettait sa perruque brune pour de manière anonyme avec ses amis. C’était une manière d’introduire cette histoire faite d’illusions et de faux-semblants.

10/ Et pour finir la question qui tue : Marilyn : suicide ou assassinat ?

Ah ! ah ! Vous ne proposez que deux possibilités. Assassinat veut dire meurtre avec préméditation. Il y aurait aussi la possibilité d’une mort plus accidentelle, un truc qui dérape. Mais à l’époque où nous vivons et nous exprimons, paradoxalement, il vaut mieux ne pas répondre à ce genre de questions et baisser la tête (rires).

Marilyn par Edwige Dupont

Marilyn par Edwige Dupont

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Dans les années 50, Marilyn Monroe se perd dans un manoir hanté avec un jeune écrivain : De l’autre côté du miroir : encore un thriller atypique signé Christian De Metter passé en revue chez Bruce Lit, suivi d’une interview exclusive du maître ! 

La BO du jour : ben c’est évident non ?

44 comments

  • Matt  

    Bon c’est pas forcément l’endroit pour en parler mais puisqu’on évoquait le truc plus haut…
    J’ai vu « apportez moi la tête d’Alfredo Garcia » de Peckinpah.
    Et…euh…ben…j’ai la sensation d’avoir loupé un truc parce que ben…je sais pas…j’ai pas trop pigé en quoi c’est censé être génial.
    Bon…vous allez tous me tomber dessus alors je précise que je dis ça sans aucun manque de respect ni rien, et j’ai pas passé un mauvais moment non plus…mais c’est plutôt que j’ai regardé ça d’un œil un peu distant, je n’ai pas ressenti grand chose. Si c’est le meilleur de Peckinpah, je pense que son cinéma n’est pas un truc qui m’attire.
    Alors bon c’est l’histoire d’un gars qui perd tout dans une sale affaire. C’est désespéré. Mais bon voilà quoi…je sais pas…je dois être imperméable au truc. Eclairez-moi^^

    • Jyrille  

      Cela fait trop longtemps que je ne l’ai pas vu, mais tout le cinéma de Peckinpah est désespéré. Je ne les ai même pas tous vus. Mais je ne pense pas que ce soit le meilleur. Tu as La horde sauvage qui est son grand classique (et que j’adore) et Les chiens de paille juste après qui est un film qui ne demande pas trop à être revu tellement la tension est à la limite du soutenable. Mais cela vaut le coup.

  • Présence  

    Grâce à la gentillesse d’un rédacteur en chef bienveillant, j’ai pu lire cette bande dessinée. Il faut croire que ma sensibilité doit être un peu émoussée, car j’ai été moins ému par ce conte jouant sur la mise en scène des non-dits et la représentation de l’inconscient. L’auteur tient sa promesse de mettre Marilyn en scène et il réussit à la montrer comme un individu plutôt que comme un fantasme. Je devais être dans un jour où je n’avais pas la tête à me prêter au jeu des interprétations de la relation enfant/parents ou à considérer ce conte comme une métaphore d’une personne se confrontant à son enfance.

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