Murky World : Richard Corben sort de l’arène !

Murky World par Richard Corben

SPECIAL GUEST : FRANK GUIGUE

VO : Dark Horse

VF : Delirium

MURKY WORLD est disponible à la commande chez ATTILAN COMICS

LE MONDE TROUBLE de Richard Corben, œuvre débutée en 2011, parait enfin complet, dans une édition définitive et luxueuse. Passé trouble, mais présent brillant.

©Delirium

Tugat, sorte de guerrier chauve et barbu, est trouvé inconscient par la vieille Mag, sorcière narratrice, voluptueuse mais laide, guide de notre héros. Elle lui indique la direction d’une forêt aux branches enchevêtrées, qui une fois traversée doit l’amener vers le monde trouble où se dressent deux tours. L’une d’elle doit lui révéler le secret de son destin, l’autre doit être évitée à tous prix.

Courageux mais un peu naïf et un peu idiot, Tugat va bien sur pénétrer la seconde, et tomber sur un sorcier puissant qui va le maudire. L’effet sera immédiat : rajeuni de plusieurs années, sans souvenirs, celui-ci va rencontrer Moja, une belle esclave, enfuie des griffes du seigneur Lod Phatuus et de son sbire Thur Lon, et ses zombies guerriers, à ses basques. Tous deux, malgré leur combativité, vont d’abord constater la mort du maître de Tugat : Obex, lâchement assassiné par ces guerriers sanguinaires, puis être amenés à la cité de Falmot, où l’arène des gladiateurs et la mort les attendent. Si Tugat parvient à faire évader la belle Mojat, dont il tombe amoureux, lui va devoir subir bien des déboires avant de trouver une sorte de paix, toute relative…

©Delirium

Paru dans une première version « courte » en 2012 sous la forme d’un comic Noir et blanc uniquement VO chez Dark Horse, (après avoir été prépublié dans la revue Dark Horse Presents en 2011), Murky World s’est révélé être une sorte de coup d’épée dans l’eau, car, s’il a alléché les amateurs suivant l’auteur à la trace (1), il a été suivi d’un relatif silence d’une poignée d’années, le temps pour lui  de revenir avec une nouvelle forme du récit, retravaillé, repensé, et en couleurs, la revue Heavy Metal l’accueillant sous forme de chapitres, dans ses numéros 288 à 301, de novembre 2017 à fin octobre 2020. Une élaboration compliquée, un récit accouché au bout de 9 années de gestation, mais qui valait finalement l’attente.

On comprendra dès lors que ce superbe album cartonné, réalisé via la plateforme de co financement Kiss Kiss Bankbank par les éditions Delirium, n’est pas une simple édition, mais participe pleinement de son existence en tant qu’œuvre publique, et cela appuyé par le soutien important de Laurent Lerner depuis sept ans. Cet album en édition limitée l’est en effet en exclusivité mondiale, puisqu’il a été livré début octobre pour les contributeurs, sa sortie en librairie étant prévue en novembre. (2)

©Delirium

Corben aime les corps. Il aime les mettre en scène, lui qui pétri de ses mains des figurines en glaise afin de mieux rendre la lumière qui se pose sur elles. Et surtout, Corben aime les combats. Montrés sous l’angle de chorégraphies audacieuses dans de nombreuses histoires, il semble que ce Murky World, avant de trouver sa voie définitive, ait choisi de mettre dans un premier temps en avant l’art du combat en arène. Cela avait été le cas, on se souvient, dans l’histoire La couronne du roi (Métal Hurlant #142, 2003), mais aussi dans Star The Slayer (DC/Maxx, 2009),et dans bien d’autres scènes devenues cultes de sa longue bibliographie (en grande partie encore indisponible car non rééditée).

Cependant, l’auteur fait quitter assez rapidement cette ambiance et la cité de Falmot à son anti héros Tugat et à la belle et plantureuse Moja, pour les ramener dans le désert au brouillard épais du Murky World. Là, c’est le ton des récits de Sword and Fantasy, dans la grande tradition du créateur de Conan, Robert Howard, qui reprend ses droits, sous l’apparence de bornes runiques à l’approche d’une tour en ruine, sortie des sables, d’un monstre effroyable (un seul ?) la gardant, et d’un complot princier, mais aussi de la magie.Une quête sans réel but anime alors Tugat, forcé par une sorte de malédiction à aller de l’avant, à braver le danger et les interdits. Tugat n’est cependant pas Den, et il devra faire preuve de davantage de volonté et de courage pour sortir indemne de ce monde trouble et dangereux. Aidé, il le sera, un peu, à peine, et à quel prix ?

©Delirium

Là où l’univers de Conan nous a donné l’habitude de femmes plutôt fatales, ou guerrières, voire les deux, Richard Corben prend plaisir à présenter la femme dans son aspect le plus vicieux, ou dangereux. En tous cas, la manière dont l’auteur dépeint la naïveté du guerrier qui devient volontairement ou malgré lui, victime des femmes – Moja d’abord, mais aussi la princesse – annonce un parti pris féministe assumé. Car enfin, si Moja se sert de Tugat, se moque de lui puis lui glisse entre les doigts, telle une anguille, cela n’est pas vraiment intentionnel, pour les raisons que l’on nous dévoile en toute fin (no spoil !). Une raison suffisante pour déculpabiliser la femme fatale.

Enfin, lorsque le héros est au bout du rouleau, qui vient le consoler, et lui proposer du réconfort ? La vieille Mag, aux seins pendants. Une « morale » ironique et humoristique, dans la tradition Warren, mais qui ici passe davantage comme une leçon de vie. (3)

©Delirium

Les lecteurs avaient déjà pu se réjouir de beaux travaux récents de l’auteur à l’occasion de ses albums Ragemoor, Rat God et Denaus/Les Contes du cimetière. Que ce soit dans des tons grisés ou en couleur, rien n’aurait pu nous préparer, vu l’âge de l’auteur, à un niveau de classe telle que sur ce nouveau titre, même si Denaus avait surpris son monde et laissé entendre que oui, le maître était de retour et était donc sans doute capable de nous surprendre, avec de nouvelles idées. Dans Murky World, l’auteur-dessinateur, libéré de son dédale scénaristique, se lâche sur l’aspect graphique de ses planches, qui ont rarement été aussi flamboyantes. La mise en page est plus aérée que jamais, et Corben produit des enchaînements de cases à l’esthétisme raffiné. Les couleurs aux tons orangés et les structures en pierre, dans ce milieu désertique, figurant parmi les plus belles de sa bibliographie.

On le voit,  Murky World a eu du mal à se forger, puis à apparaître finalement derrière ses effluves magiques et toxiques. Cependant, sa construction hasardeuse a finit par aboutir, tel un puzzle réussi dont Richard Corben lui-même aurait perdu un temps le schéma.
En 122 pages, il réussi à exprimer une idée et à dérouler un monde cohérent, opérant au final une jonction, aux abords de la page 88, avec l’ancienne version qu’il avait débutée. Un tour de force scénaristique qui n’était pas gagné, et dont la présentation en parallèle de tous les éléments : nouveaux, anciens, et bonus de recherches, apporte la possibilité de voir les propres repentirs de l’auteur. Un monde certes trouble, mais une patte exceptionnelle, magnifiée par l’écrin magnifique concocté par les éditions Delirium à l’occasion de cette édition française luxueuse au dos toilé. (3)

©Delirium

(1) L’auteur n’avait rien publié en histoire personnelle depuis longtemps et les éditions Delirium ne débuteront leur partenariat avec lui qu’en 2013, pour le volume 1 de l’anthologie de vieux récits, et cela à l’occasion de son grand retour avec le superbe récit complet Ragemoor en 2013-2014.

(2) A noter que si l’édition limitée luxe, disponible uniquement via l’opération de Crowfunding, avec couverture sublime « à la colonne » (en hommage à la première édition de Den 1?), dos toilé violet ou noir, avec ou sans signature sur le superbe tiré à part couleur, propose en bonus la première version noir et blanche inédite en France, ainsi que de copieuses pages de croquis noir et blanc, l’édition librairie, elle, parue le 06 novembre, ne contient pas l’épisode noir et blanc, tout comme elle comporte bien moins de bonus. De plus, elle reprend en guise de couverture la version « originale » simple du comics.

(3) Si Gurgy Tate (Ray Gurgite, en français), le gros nez caché sous une cape, est apparu pour la première fois en 1976 dans le Richard Corben Funny Things (recueil de vieilles histoires parues en 1970-1973, chez Nickelodeon Press), Old Mag the Hag est elle plus récente. Elle a été utilisée dans les nouvelles adaptations d’Edgar Alan Poe, à partir de 2012, (voir : Esprits des morts, Délirium 2015), afin de « lisser » les transitions entre chapitres .

©Richard Corben

La BO du jour : d’autres mutants qui aiment le fouet….



28 comments

  • Présence  

    Bienvenue à Frank Guigue… et même double bienvenue car cet album est sur ma liste d’achats prioritaires dans la réouverture des autres commerces essentiels.

    Après la lecture très instructive de cet article retraçant la genèse du projet, il me tarde encore plus de retrouver le maître visiblement très en forme dans ce récit. Merci beaucoup pour la présentation de cette gestation atypique.

  • Nikolavitch  

    Et une traduction très agréable à faire, comme précédemment celle de la réed de Monde Mutant.

    • Présence  

      Félicitation pour ce travail.

      Monde mutant m’attend dans ma pile de lecture.

  • Surfer  

    Cet album va aller direct dans ma bédétheque.
    Je vais, dors et déjà, lui préparer une place dans la niche dédié aux éditions Délirium.

    Je crois que Corben a trouvé le bon éditeur pour mettre sous écrin ses œuvres.
    Une collaboration parfaite. Le travail du dessinateur est dignement mis en valeur par des objets de très haute qualité.
    Un reliure solide et du papier bien épais. Un peu cher il est vrai, mais tout se paie ! Personnellement je suis prêt à mettre le prix quand l’objet en vaut la peine.
    J’avais trouvé l’édition de Grave / Denaeus originale. Il fallait prendre le livre dans l’autre sens et le retourner pour découvrir la 2ème Histoire.

    J’ai découvert l’artiste dans les revues SPÉCIAL USA puis USA MAGAZINE. Je suis vite devenu un amateur de son trait. Après avoir lu l’article d’aujourd’hui je comprends mieux pourquoi il maîtrise aussi bien less jeux de lumière ( les fameuses figurines en glaise). Il ne faut pas, non plus, oublier sa colorisation qui est juste magnifique.

    Un artiste complet et hors du commun qui a aussi collaboré avec Marvel. Rajoutant un peu de sel à des personnages iconiques grâce à son graphisme original si caractéristique.
    Je pense au Punisher, Hulk, Cage

    • Présence  

      J’ai découvert l’artiste dans les revues SPÉCIAL USA puis USA MAGAZINE. – Exactement comme moi. J’avais également eu la chance de pouvoir trouver les éditions des Humanoïdes Associés de Den, Bloodstar et Les mille et une nuits, ainsi que Jeremy Brood et La chute de la Maison Usher, publiés par Albin Michel

  • Jyrille  

    Vendu, je viens de le commander pour mon prochain click and collect. Alors non je n’aurai pas la belle édition mais c’est pas grave… Je ne connais pas bien les travaux de Corben mais le peu que j’en ai et en ai lu m’a toujours scotché. J’ai d’ailleurs Monde mutant et ses travaux sur Poe et Lovecraft en N&B qui m’attendent dans ma BAL.

    En tout cas bienvenue Frank Guigue et merci pour cet article érudit qui donne envie ! Je ne savais pas que Corben modelait de la glaise pour capter la lumière. Belle technique.

  • FranckG  

    Merci pour vos gentils mots. Amateur de Corben depuis ses récits dans Metal Hurlant à l’époque des early 80’s, j’ai même fini par consacrer des pages complètes à l’auteur sur le site réservé au départ à son alter égo dans le succulent macabre : Bernie W.
    C’est à lire ici, et je rajoute dés ce soir les lignes pour cet album 😉
    http://berniewrightson.fr/corbenaccueil.html

  • Eddy Vanleffe  

    Corben, j’ai vraiment du mal avec son rendu de l’anatomie, mais en même temps, il a l’un des styles les plus reconnaissable de sa génération. Son amour de la fantasy pourrait me faire craquer pour ce titre et Délirium fait toujours un boulot extraordinaire.
    il faudra bien que je m’en offre un un jour.
    Merci pour cet article passionné.

    • Nikolavitch  

      l’expo de l’an passé à Angoulème était passionnante pour ça. Il y avait aussi ses peintures, beaucoup plus académiques, démontrant qu’il a une parfaite maitrise de la figure humaine. ses déformations, son côté délirant et torturé des corps prend pas mal sens, du coup.

      c’est un goût appris, pour moi, Corben, j’avais pas accroché du tout à Den, par exemple, et puis peu à peu, il a réussi à m’entrainer dans son délire.

      • Eddy Vanleffe  

        Je ne ressens comme ça aussi…
        je sais qu’il faut que je saute le pas.
        l’erreur à ne pas faire, c’est de vouloir passer per ses productions marvel,il fait de son mieux mais sur des trucs vraiment pas à la hauteur de son talent (gangta Cage, Ghost Rider…)

        • Jyrille  

          Je ne peux que te conseiller de lire les Hellblazer où il tient le crayon.

          • Bob Marone  

            Tout juste ! Hard Time est excellent. Corben en a dessiné d’autres ou bien ?

          • Jyrille  

            Je ne pense pas mais Présence te répondra mieux que moi.

          • Présence  

            @Bob Marone : ce sont les seuls épisodes de la série qu’il a dessinés.

  • Bob Marone  

    Merci pour cette chronique enflammée. Fan du grand Corben, je l’ai découvert avec Den dans les pages de Metal Hurlant durant mes vertes années. Je m’étais livrée à une petite chronique nostalgique voici bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine : http://modestechroniquebedephilique.blogspot.com/2012/10/den-voyage-par-dela-les-contrees.html
    Je ne connaissais pas du tout la première ébauche de Murky pour Dark Horse. Cela semble se rapprocher de l’univers de Den. Hâte de lire ce nouvel opus plein de barbares musculeux, de bruit et de fureur. De mon prochain « Clic et rapplique » il fera l’objet.

  • Jyrille  

    Au début des années 90, un magazine éclectique avait vu le jour, OXYGEN, mais n’a pas duré longtemps. Ils republiaient DEN dans leurs premiers numéros. Je dois fouiller mais je crois bien ne plus les avoir 🙁

    • Franck G  

      Ah ? Ca ne me dis rien ? Intéressant pour mon site. Si tu retrouves…

    • Franck G  

      Aaah, si, après vérification, j’ai au moins les deux premiers numéros 🙂 Il faut que je revois ca de plus près.

  • Franck G  

    Oui, Présence, bien sur que je connais Muuta.net. une base indispensable 😉
    La mienne ne concerne QUE les publications françaises.

  • Tornado  

    Je fais partie des lecteurs qui ont du mal avec l’anatomie des personnages de Corben. J’adore ce qu’il faisait dans les années 70, mais après, ça devient compliqué. J’ai quand même acheté quelques trucs (Punisher, Ratgod, Esprits des Morts). Mais je repousse sans cesse leur lecture car les dessins me repoussent. On se repousse mutuellement, quoi…
    Sinon très bon article. J’ai bien envie d’essayer celui-là aussi, malgré mon appréhension (je suis fan de l’éditeur Delirium)…

  • Bruce lit  

    Merci Frank avec ce confinement, je ne sais pas encore si je vais me l’offrir ou le demander à daddy cool.
    Ce qui est sûr, c’est que je vais l’acheter parce que j’adore Corben. Même si certaines de ses histoires sont souvent inabouties dans leurs chutes, j’adore regarder ses planches. C’est rare chez moi.
    Quant au prix Delirium, c’est un faux débat à mes yeux : certains de ces volumes sont moins chers qu’une intégrale Panini, impeccablement maquettés, mieux traduit avec un gros travail éditorial sur du beau papier. Tout ça a un cout comme tout ce qui est de qualité et vous savez quoi ? Le format livre est en voie de disparition, Gibert et Shakespeare Books vont laisser leur place à Carrefour Market (véridique) alors je paierai le prix qu’il faudra pour aider ce monde.

    • FranckG  

      Surtout que le prix de l’édition « courante » est on ne peut plus raisonnable pour un cartonné avec ce nombre de pages. Après, l’édition Crowfunding est tellement belle…que tout amateur de Corben ne pouvait la manquer.
      Merci à tous pour vos retours positifs. Grand amateur de l’auteur, je peux vous certifier que cet album rassemble le meilleur de lui. Et perso, je ne trouve pas ses vieilles histoires noir et blanc plus « belles » que celles en couleur comme celle-ci. Ce sont certes deux univers différents, et surtout deux époques différentes, où pour les premières, leur publication était réalisée dans des magazine dont la qualité de reproduction n’était pas sensas quand même…. Après, Coben ne peut pas, même si j’adore ca, se morfondre dans des historiettes façon Warren…Ca serait le confiner dans un genre, et, justement, ce n’est pas son genre 😉 Il EST les deux.

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