Over the Cross (Tyler Cross)

Tyler Cross  par Fabien Nury & Brüno

Un one-shot qui deviendra plus tard un tome 1…

Un one-shot qui deviendra plus tard un tome 1…

Par : TORNADO

VF: Dargaud

Cet article nous offre un petit tour d’horizon sur la série Tyler Cross. Plus exactement sur les tomes 1 à 3 puisque le troisième, à l’heure où j’écris ces lignes, vient tout juste de paraitre.

Au départ, le personnage de Tyler cross est l’antihéros d’un one-shot éponyme publié en 2013. Chaque album s’impose comme un récit autonome mais, peu à peu, le succès aidant, un embryon de continuité et un air de série sont bel et bien entrain de voir le jour…

LE style minimaliste…

LE style minimaliste…

- Tyler Cross, tome 1 :

Tyler Cross, ultérieurement rebaptisé Black Rock lors de la sortie du tome 2, a immédiatement connu un grand succès, probablement grâce à la popularité du scénariste Fabien Nury, auteur de la très estimée série Il Etait Une Fois en France.

Black Rock, c’est l’histoire d’un gangster frondeur, froid et méthodique. C’est l’histoire d’un braquage raté, qui tourne à la bérézina. C’est enfin l’histoire d’une ville paumée du sud des États-Unis (Black Rock), dominée par une odieuse famille ayant fait fortune grâce au pétrole.
C’est donc l’histoire de Tyler Cross, recherché par tout le monde et coincé dans un patelin hostile, où la mort rode à chaque coin de rue, jusqu’aux confins du désert et aux berges du Rio Bravo…

LE style noir…

LE style noir…

Black Rock. Voilà un titre qui met bien dans l’ambiance. Car nous sommes ici dans le polar pur, dans ce qu’il a de plus noir. Avec un peu moins d’humilité, on aurait même pu aller jusqu’à Black Diamond, tant cette première aventure de Tyler Cross est un bijou de précision séquentielle. Tout ce qu’il faut faire en bande-dessinée du point de vue de la mise en forme est ici appliqué avec une virtuosité de tous les instants. Le récit est mené de main de maître. Le découpage des planches est une leçon de concision et de savoir-faire narratif. Les dialogues et la voix-off sont millimétrés. En bref : une véritable leçon de mise en scène !

Il y a quelque chose de cinématographique dans cette mise en forme séquentielle, où la majorité des vignettes, qui s’étendent sur la largeur de la page, évoquent des prises de vue panoramiques. Et c’est d’ailleurs principalement le cinéma qui est cité, dans une aventure qui lorgne clairement vers l’œuvre de John Huston (et de son fameux thème de l’échec, distillé dans Le Trésor de la Sierra Madre ou dans Les Désaxés, par exemple), préférant le cadre, non pas classique des rues sombres de Chicago, mais plutôt du désert du Nouveau-Mexique, dans lequel le polar rejoint parfois le western…

LE style fluide…

LE style fluide…

La structure du récit renvoie également aux meilleurs comics (on pense parfois à Garth Ennis  ou Jason Aaron ), où les flashbacks et la narration anti-linéaire (faite de bons dans le temps et dans l’espace) construisent peu à peu un édifice aux multiples réseaux finissant, en dernier lieu, par se rejoindre et concorder parfaitement. Gangsters, mafiosi, avocats véreux et rednecks dégénérés finissent ainsi par se réunir dans un mémorable bain de sang cathartique que n’aurait pas renié le grand Sam Peckinpah !

Si l’on se contente de feuilleter les premières pages, la vision du dessin de Brüno peut paraitre fruste et simpliste. Ce serait une grave erreur de s’en tenir à cette première impression car, très vite, le style épuré et expressif du dessinateur (quasi humoristique par moment) dissimule une grande maitrise de la mise en scène (cadrage, point de vue, hors-champ, clair-obscur, composition). L’immersion est donc totale au bout de quelques planches et, rapidement, il parait impossible d’imaginer le récit mis en image par quelqu’un d’autre. Tyler Cross n’a beau être qu’une silhouette à peine esquissée, l’ensemble sonne juste et il n’est plus question de l’imaginer autrement.

LE style percutant…

LE style percutant…

Black Rock remplit son cahier des charges en matière de roman (graphique) noir et l’ensemble réserve son lot de violence, de satire, de pessimisme et de fatalité tel qu’il est coutume de le trouver dans le genre consacré.
Qui vit dans la violence périra dans la violence : Tel semble être enfin le crédo de ce premier album qui plonge aussi allègrement dans l’univers connoté du polar qu’il réussit à s’élever au dessus des poncifs en s’imposant, grâce à une classe de tous les instants, sous la forme d’un diamant noir, comme un « tout » indissociable et intemporel…

 C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes…

C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes…

- Tyler cross, Tome 2 :

Tyler Cross, tome 2 : Angola, réalisé en 2015 par la même équipe artistique, est tout autant un one-shot que le deuxième tome de ce qui est en train de devenir une série à succès.

Le pitch : Tyler Cross s’est fait chopper. Il échoue à « Angola », le pire bagne des USA, perdu au fin-fond du bayou de Louisiane. Là, tous les administrateurs utilisent le travail des forçats afin de s’enrichir avec l’aide de la mafia. D’ailleurs, en parlant de mafia, Tyler Cross est désormais enfermé avec deux membres de la famille sicilienne qui a mis un contrat sur sa tête. Ainsi, condamné à 20 ans de travaux forcés, Tyler Cross n’est pas sensé survivre plus de 20 jours.
C’était pourtant un « coup sans risque », une affaire que son ami et avocat Sid Kabikoff lui avait mitonné aux petits oignons. Mais à présent que l’affaire en question l’a conduit au bagne, Tyler va devoir survivre, voire trouver un moyen de s’évader, et de se venger de ceux qui l’ont trahi…

Une formule qui roule…

Une formule qui roule…

Lorsque le lecteur termine la lecture du premier tome, la fin ouverte de ce dernier ne lui donne pas l’impression que l’aventure va se poursuivre et que le personnage donnera peu à peu vie à une série.
Mais le premier livre était incroyablement abouti dans son exercice de style aux confins du roman et du film noir. Je dis bien « film noir » tant il est évident que les auteurs semblent mettre un point d’honneur à dérouler leur narration « comme au cinéma », continuant de citer tout un pan de ce domaine du film noir avec, encore et toujours, une insistance manifeste sur la filmographie de John Huston (parce que son thème de l’échec, dont nous parlions plus haut, le vieux barbu l’aura égrainé du Faucon Maltais à L’Homme Qui Voulut Être Roi, en passant par Moby Dick…).

Puisque l’on parle encore de cinéma, on pourrait également citer Quentin Tarantino car, là aussi, on retrouve un parfum de polar mâtiné de western moderne, violent, corrosif et sans concessions, teinté d’humour noir.
Enfin, en lisant la belle centaine de pages d’Angola, on songe également à tout un sous-genre cinématographique : le « film de prison », dont le présent album évoque moult exemples sur le terrain de la référence.
On pourrait ainsi prétendre que ce second tome n’est qu’un amas de clichés et, quelque part, ce serait vrai. Sauf que la chose est parfaitement voulue et que les clichés en question sont tellement digérés, dilués et parfaitement assimilés qu’ils finissent par constituer tout le sel de l’histoire. Soit une histoire qui a du style !

 La possibilité d’une île ?

La possibilité d’une île ?

Comme c’était le cas dans le premier album, Nury et Brüno ont une telle maitrise de la narration et du découpage séquentiel qu’ils transforment en or tous les clichés relevés plus haut, développant au final une fable postmoderne sous le vernis du polar dans la grande tradition du cinéma de l’âge d’or hollywoodien, le tout enrobé d’un second degré référentiel.
La mise en image de Brüno, faussement simpliste et caricaturale, est également si brillamment conceptuelle, avec tout un jeu d’ombres et une mise en couleur stylisée quasiment bichrome, que le voyage est renouvelé à chaque planche, si ce n’est à chaque vignette.

Et puisque l’on parle de clichés, on ne peut quand même pas nier que le héros de notre histoire ressemble à plein de types issus de notre inconscient collectif tout en échappant, en définitive, à un quelconque modèle préfabriqué. Anti-manichéen, redoutable, intelligent, aussi glacial qu’attachant. Réduit à la plus simple expression de quelques traits grossiers à la Tintin, il dégage un charisme étonnant et se hisse en définitive au rang des meilleurs héros contemporains.
Et oui, créer un héros postmoderne, quelque part entre Humphrey Bogart, Al Pacino, Clint Eastwood et Tintin, il fallait y penser !

Simple, efficace, direct : Toute la maîtrise de l’art séquentiel.

Simple, efficace, direct : Toute la maîtrise de l’art séquentiel

- Tyler Cross, tome 3 :

Il aura fallu patienter trois ans avant de découvrir cette troisième aventure parue en mars 2018, toujours réalisée par la même équipe artistique.

Le pitch : Sid Kabikoff a trahi Tyler Cross. Ce dernier échappe miraculeusement à ses assassins mais il perd tout : Sa planque et sa poule…
Parti pour se venger de son soi-disant ami, il découvre que celui-ci a placé l’argent qu’il lui devait (70 000 $) dans un plan louche organisé par un gros promoteur de Miami. Puisqu’il a besoin d’argent, Tyler décide de changer son fusil d’épaule et envisage donc de mettre la main sur le magot du promoteur en question, qui doit effectuer sa transaction avec un gros bonnet de la région. C’est le début d’une aventure mouvementée dans laquelle tout le monde est susceptible de trahir tout le monde, à part peut-être Shirley Axelrod, la jeune secrétaire du promoteur, embrigadée, bien malgré elle, dans une affaire de braquage qui sent la mort…

Même en bleu, c’est toujours aussi noir…

Même en bleu, c’est toujours aussi noir…

Changement de cadre pour ce troisième récit puisque l’on quitte celui du sud pour se déplacer vers la côte-est, plus exactement à Miami. Le lecteur ne bénéficiera pas pour autant d’une aventure au soleil puisque, ici encore, c’est le polar bien noir qui règne en maitre.
On se réjouit néanmoins de retrouver cette alchimie millimétrée qui avait fait l’apanage des deux tomes précédents, à travers laquelle la maitrise du découpage et de la narration faisait corps avec la noirceur et l’élégance d’un style consommé. Cependant, si les quatre pages du prologue (muettes mais magistralement découpées) font un très gros effet, le reste de l’album dilue un certain sentiment de redite…

Admirez cette entrée en matière (bétonnée)…

Admirez cette entrée en matière (bétonnée)…

Le tome 2 tranchait agréablement avec le premier car, si le style restait le même, le récit était très différent de même que le cadre de l’histoire, avec un décorum et un univers dramatique qui apportait un grand nombre de nuances. Ici, on a beau changer de nouveau de décor, la rupture ne se fait pas et la recette semble se répéter, un peu comme si l’on mangeait le même plat plusieurs fois d’affilée.

Cette sensation de déjà-vu n’enlève évidemment rien à la qualité du scénario à proprement parler mais, en substance, nous prive de ce qui faisait le sel des deux tomes précédents : Une impression de nouveauté et de fraicheur, malgré un grand nombre d’éléments classiques et de références ancrées dans les arcanes du genre.
Comme on dit toujours, il n’y a que peu d’histoires mais une infinité de manières de les raconter. Hors, en l’occurrence, Fabien Nury semble peu à peu se prendre au piège d’une recette qu’il aurait lui-même mise au point, comme s’il n’arrivait plus à en sortir.
Certes, ce n’est qu’un point de critique, un détail quant la qualité de l’ensemble qui demeure d’un très haut niveau mais, au final, on perd une demi-étoile sur la note définitive…

 Tyler & Syd : Les deux meilleurs amis dans le milieu du braquage…

Tyler & Syd : Les deux meilleurs amis dans le milieu du braquage…

Pour le reste, il n’y a rien à redire : C’est toujours aussi bien fichu, les personnages sont bien campés et sonnent étonnamment juste au-delà de leur représentation schématisée. Car chaque protagoniste qui nait du crayon de Brüno semble n’être qu’une esquisse, une silhouette à peine finie, à qui il manquerait des parties du corps et du visage. Pour autant, ils vibrent d’une humanité surprenante et l’on devine même, sous la carapace à priori glacée du terrible Tyler Cross, une âme capable d’éprouver de l’empathie pour son prochain, sous réserve qu’il ne soit pas un salaud, auquel cas notre antihéros ne lui fera pas de cadeau et fera parler sa pétoire…

C’est tout le talent du dessinateur que d’arriver à donner une telle épaisseur à ces silhouettes, et l’on s’attache rapidement à Shirley Axelrod, tandis que l’on devine que cette espèce de « Dark Lucky-Luke » de Tyler n’est pas insensible à ses charmes et à son apparente pureté…

Au final, si la sensation d’originalité totale que nous avait prodigué les deux premiers tomes a disparu, on ne souhaite qu’une chose : retrouver cet univers de film noir et assister une fois encore à la fuite en avant d’un héros bien sombre, à travers la silhouette duquel tout le monde peut s’identifier, et qui semble sans cesse nous rappeler que le monde du crime, c’est avant tout celui de l’éternel échec, une impasse malsaine, définitivement déconseillée pour la santé physique et morale…

Tyler tire-t-il plus vite que son ombre ?

Tyler tire-t-il plus vite que son ombre ?

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Et 1,
Et 2,
Et 3 tomes de Tyler Cross passés en revue par Tornado. Nous croiserons-nous chez Bruce Lit ?

BO : Santana : Evil Ways

Il y a des gens, ils ont beau faire, ils veulent changer, ils n’y arrivent pas. Tyler Cross réussira-t-il à sortir de ce monde du crime dans lequel il s’est empêtré ? Pour ça, il faudrait qu’il change ses habitudes…

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