Sans abri

Kings in disguise / Les rois vagabonds par Jim Vance & Dan Burr

La vie au grand air

La vie au grand air© Vertige Graphic

AUTEUR : PRÉSENCE

VO :W. W. Norton & Company

VF : Vertige Graphic

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre série. Il regroupe les 6 épisodes initialement parus en 1988, publiés par Kitchen Sink Press.

Le scénario est de Jim Vance et les dessins de Dan Burr. Ce récit est en noir & blanc ; il bénéficie d’une introduction de 3 pages écrite par Alan Moore.

Le récit commence en 1932, alors que Freddie Bloch a 12 ans. Il vit avec son père et son grand frère Albert. Il va une fois par semaine au cinéma, avec l’argent qu’il a pu récupérer en ramenant des bouteilles vides en verre. Incapable de gagner assez d’argent pour nourrir ses enfants, le père décide de partir pour une grande ville afin de trouver du travail.

Suite à une altercation, Albert est arrêté. Freddie décide de s’enfuir. Au bord d’une voie de chemin de fer, il repère un groupe de vagabonds. Sam, l’un d’entre eux, le prend sous sa protection, et le fait monter dans un wagon de marchandise vide, pour aller ailleurs. Sam se déclare être le roi d’Espagne, en voyage incognito, en roi déguisé.

Le passage dans un autre monde : celui des vagabonds

Le passage dans un autre monde : celui des vagabonds© Vertige Graphic

Dans l’introduction, Alan Moore souligne à quel point ce roman graphique sort des sentiers battus. Les auteurs s’attachent aux pérégrinations d’un jeune garçon attaché aux errements d’un vagabond dans l’Amérique de la Grande Dépression. Ils évoquent la vie quotidienne des pauvres, sans espoir de succès à l’américaine. Sur la quatrième de couverture, le lecteur découvre également des citations d’Art Spiegelman et Neil Gaiman, évoquant la sensibilité et la justesse de la narration. Neil Gaiman estime que Kings in disguise a eu une importance similaire à celles de Maus, Watchmen, et Love and Rockets, dans la maturation des romans graphiques américains.

Quand le lecteur prend contact pour la première fois avec ce récit, il est un peu rebuté par les dessins. Dan Burr représente le sol d’une façon un peu maladroite, à la fois générique (qu’il s’agisse d’une rue, d’un salon, ou d’un champ), avec une profondeur de champ un peu artificielle et gauche. Il faut donc un petit temps d’adaptation pour accepter que cette reconstitution historique manque parfois de densité.

Des dessins à la finition rugueuse

Des dessins à la finition rugueuse© Vertige Graphic

D’un autre côté, les personnages ont tous une forte présence dans les cases. Burr sait leur fournir des vêtements réalistes qui s’abîment au fur et à mesure du temps qui passe. Le lecteur constate de ses yeux que Freddie et Sam portent les mêmes vêtements jour après jour. Malgré l’impression parfois un peu hésitante de certains décors, le lecteur voyage avec les vagabonds et dispose de suffisamment d’éléments visuels pour constater la précarité dans laquelle ils vivent.

Le récit commence à Marian en Californie, une ville de moyenne importance. Par la suite, Freddie et Sam vont poser leurs affaires dans des champs, dans un asile à Détroit, dans un terrain avec quelques arbres. Les dessins de Dan Burr montrent avec éloquence la fragilité de l’être humain dans ces environnements précaires et inhospitaliers. Au fil des pages, le lecteur s’accommode également des expressions de visages plus ou moins juste, et il apprécie ces dessins un peu rugueux, finalement en phase avec la nature du récit.

25% de la population active au chômage

25% de la population active au chômage© Vertige Graphic

James Vance raconte cette histoire avec le point de vue de Freddie Bloch qui figure dans toutes les séquences. Au début le lecteur est un peu déconcerté par la maturité de ce garçon dont les réactions manquent d’émotion pour un enfant de cet âge. Là encore, il s’adapte rapidement en y voyant plus l’incarnation d’un individu sans parti pris, découvrant chaque situation avec un œil neuf, chaque rencontre sans a priori.

Vance s’est fixé pour objectif d’évoquer les conditions de vie des individus défavorisés de manière naturaliste plutôt que didactique. Il explique dans l’introduction qu’il a longtemps pensé écrire cette histoire sous forme de pièce de théâtre. Cette information revient en mémoire du lecteur lors de la longue scène entre Sam et Freddie dans le wagon à marchandise. Il a l’impression d’assister à une scène de théâtre, plutôt que de lire une bande dessinée. Cette impression s’efface dans les scènes suivantes, alors que les décors et les déplacements prennent plus d’importance.

Un long tête-à-tête, comme au théâtre

Un long tête-à-tête, comme au théâtre© Vertige Graphic

Vance ne donne pas une leçon d’histoire. Il évoque un ou deux événements historiques (comme la manifestation de 1932 contre Ford « Ford hunger march », ou l’apparition du sentiment anti-communiste), à nouveau vécu au niveau de Freddie. Il met le lecteur au niveau de Freddie qui se déplace au gré des humeurs de Sam, ou des nécessités de fuir.

Petit à petit, Freddie (et le lecteur) se forme une opinion sur les valeurs sociales et politiques. D’arrêt en arrêt, de rencontre en rencontre, il observe la souffrance des individus, leur dénuement, leur condition de vie proche de la survie. En 1933, lorsque Roosevelt devient président, 24,9% de la population active est au chômage, et deux millions d’Américains sont sans-abri.

Manifestation de 1932 contre Ford "Ford hunger march"

Manifestation de 1932 contre Ford « Ford hunger march »© Vertige Graphic

James Vance dépeint ces situations sans misérabilisme, de manière factuelle. Il montre comment la dépression économique impacte les individus. Il n’y a pas de bons ou de méchants, pas de caricature simpliste de la police, pas d’entraide systématique entre les vagabonds. Vance montre comment certains d’entre eux essayent de profiter d’autres tout aussi démunis dans un rapport prédateur / proie.

De page en page, le lecteur oublie les aspects mal dégrossis de la narration pour envisager cette condition sociale. Vance et Burr ne gomment pas les aspects sordides, tels que l’absence de soin. À la fin du récit, le lecteur a compris ce qui a pu marquer des auteurs aussi renommés qu’Art Spiegelman, Alan Moore ou Neil Gaiman, dans ce récit.

À une époque (1988) où la production de comics était quasi exclusivement composée de superhéros, Kings in disguise a constitué la preuve que les comics pouvaient servir de support pour parler de la réalité, de l’Histoire, d’une dimension politique, de manière vivante, à destination d’adultes.

En 2013, James Vance et Dan Burr ont adapté la pièce de théâtre de Vance en comics qui raconte la suite des tribulations de Freddie, en 1937.

Figure mythique de l'Amérique : le train de marchandise

Figure mythique de l’Amérique : le train de marchandise© Vertige Graphic

23 comments

  • Bruce lit  

    A certains moments, je me suis crû dans le film : « East of Eden » . Je n’aurais jamais pensé à acheter ce genre de bouquin, mais, then again, le fait qu’Alan Moore et Neil Gaiman porte le bouquin aux nues mérite que l’on s’y intéresse. Encore que….je me méfie des compliments entre copains… Je me rappelle qu’Originals de Gibbons que je trouvais nul d’un point de vue scénaristique était adoubé par Moore, Miller et Ennis…
    Enocre un article qui rappelle en tout cas la richesse des Comics Books et leur polyvalence. Ai je bien compris ? Une pièce de théâtre a été adaptée ?

  • Présence  

    Au départ, James Vance souhaitait écrire une pièce de théâtre nommée « On the ropes ». Par un concours de circonstances, il a choisi de commencer par écrire le scénario de « Kings in disguise » qui correspond en fait à la jeunesse de Freddie (un des personnages de la pièce de théâtre envisagée). Puis il a pu monter la pièce de théâtre envisagée « On the ropes ». Enfin, il a adapté « On the ropes » en comics en 2013.

  • JP Nguyen  

    C’est vrai que le dessin semble être une barrière à franchir pour se plonger dans ce récit. La perspective, notamment me semble étrange (on se croirait presque dans un vieux jeu video avec 3D isométrique). Mais, bon, j’essaierai peut-être en médiathèque.
    Le commentaire de la dernière image me fait penser à un épisode des Simpsons où la famille monte dans un train de marchandise et rencontre un vagabond qui leur raconte plein d’histoires…

    • Présence  

      Je partage ton avis sur les perspectives, soit très basiques sur 2 axes très rigides, soit hasardeuses (comme sur l’image avec la légende « Des dessins à la finition rugueuse » où la logique de l’orientation des baraques laisse songeur).

  • Tornado  

    C’est sûr qu’être adoubé par Moore, Spiegelman et Gaiman, ça en impose !
    Je trouve au contraire que le graphisme est classique et très plaisant. Je le garde dans un coin de ma tête…

  • Yuandazhukun  

    Excellent article ! Voila qui me fait très envie ! avec sa suite, dans les cordes, qui est également bon tu sais Présence ! Curieusement je trouve le style graphique bien adapté j’aime beaucoup !

    • Présence  

      J’attends juillet, pour la réédition en format souple de « On the ropes » en VO.

  • Yuandazhukun  

    C’était une question…tu sais Présence si la suite est bonne ?

    • Présence  

      Je n’avais effectivement pas compris. Je n’ai pas encore lu la suite. De ce que j’ai pu comprendre de différents articles, elle se déroule 5 ans plus tard, et les dimensions sociales et historiques sont toujours présentes.

  • Patrick 6  

    Et bien voilà un bien bel article qui donne envie de lire le comics !
    D’autant plus que les cases reproduites ainsi que le thème général (la vie des classes laborieuses) n’est pas sans m’évoquer le « Double fond » (Jar of fool) de Jason Luthes… Un franc chef d’œuvre lui aussi.

  • Lone Sloane  

    Le sujet des hobos, très spécifique aux USA, a l’air d’être traité en profondeur et ton commentaire, critique et didactique, donne envie de s’y coller.
    L’occasion est belle de saluer le travail des éditions Vertige Graphic, qui ont, excusez du peu, dans leur catalogue Les Gen d’Hiroshma de Takanawa, le Ghost world de Clowes et l’Art invisible de McCloud.
    @ Bruce, ouais du Will Eisner ça serait bath…

    • Présence  

      C’est également Vertige Graphic qui a traduit 2 tomes de Cerebus de Dave Sim.

      • Lone Sloane  

        Oui, je sais qu’il est en bonne position sur ton Olympe de papier.
        Mais comme tu l’as dit si bien énoncé à Tornado un jour, tellement de comics et si peu de temps.

        • Perroquet Présence  

          Tellement de comics, en maintenant 6 ans de lecture intensive, je n’ai toujours pas le sentiment d’avoir épuiser ces trésors, ni même d’en approcher.

  • Jyrille  

    Je n’avais jamais entendu parler de cette bd, mais elle a l’air importante. Je ne sais pas si j’aimerai lire ça en ce moment, mais j’apprécie ton commentaire et le fait que tu ne cites pas Steinbeck. La scène de thâtre, c’est aussi un peu le format de Des souris et des hommes, quasi dans le même contexte. Merci.

  • Bruce  

    Ben qu’est ce qu’il t’a fait Steinbeck ?

    • Jyrille  

      Rien de mal (je n’ai lu d’ailleurs que Des souris et des hommes), mais c’est toujours la référence unique dans ce genre d’univers, à force ça fait cliché.

      • Présence  

        J’ai dû lire « Des souris et des hommes », il y a une trentaine d’années et je n’en garde aucun souvenir. Il n’y avait donc aucun risque que je le cite.

  • jeez  

    J’avais beaucoup apprécié cette BD. Le grand mythe américain, côté looser.

    Dans la version longue de « J’irai dormir à hollywood » Antoine de Maximy rencontre un ancien hobo :

    à partir de 11’55

    https://www.youtube.com/watch?v=oFSOS4qn6UQ

    • Présence  

      Merci pour cette référence que je ne connaissais pas.

      La littérature américaine a fait du Hobo un mythe nationale, jusqu’à l’image du clochard céleste de Jack Kerouac. Il incarne à la fois l’idée de découverte de nouveaux territoires (la « frontier ») et l’idée que les voyages forment les individus. Il y a aussi une dimension romantique dans ce personnage sans attache, une belle figure romanesque.

  • Bruce lit  

    Contre toute attente, cet article très indépendant a remporté un franc succès ! Bravo !

    • Présence  

      Les lois du succès sont impénétrables… sinon tout le monde les appliquerait.

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