Trichophagie

Fairest 2 – Le royaume caché par Lauren Beukes & Inaki Miranda

Des couvertures séduisantes d'Adam Hughes

Des couvertures séduisantes d’Adam Hughes ©Vertigo

AUTEUR : PRÉSENCE

VO : Vertigo

VF : Urban

La série Fairest est une série dérivée de celles des Fables, de Bill Willingham. Le principe est que les personnages des Fables (Cendrillon, le grand méchant Loup, Banche Neige, etc.) ont une existence réelle dans le monde, vivant soit dans un quartier de New York, soit dans une ferme, soit dans leur royaume d’origine.

La spécificité de cette série dérivée est de s’intéresser aux personnages féminins des Fables. Ce tome est le deuxième de la série, après Le grand réveil (épisodes 1 à 7).

Il contient 2 histoires indépendantes, et il peut être lu sans avoir lu le premier tome. Toutes les couvertures ont été réalisées par Adam Hughes.

Épisodes 8 à 13 (scénario de Lauren Beukes, dessins et encrage de Inaki Miranda, mise en couleurs d’Eva de la Cruz)  :

En 2002, les Fables vivaient encore à Fabletown en plein cœur de New York (voir Légendes en exile). Les règles d’admission dans Fabletown étaient assez strictes, et la présence de Raiponce (Rapunzel en VO) était tolérée, à condition qu’elle ne sorte pas à l’extérieur.

Trafic de cheveux, et voles de grues en papier fthk_03

Trafic de cheveux, et voles de grues en papier  ©Vertigo

Avec l’aide Joel Crow, elle avait mis au point un trafic de vente de cheveux (les siens) assez lucratif. L’histoire se déroule en 2002 alors qu’elle reçoit un message en japonais sur un origami de grue l’informant que ses enfants sont encore vivants. Elle passe outre l’interdiction de Blanche Neige et Bigby (le grand méchant loup) et prend l’avion pour se rendre au Japon, en compagnie de Joel Crow, avec une broche ralentissant le rythme de croissance de ses cheveux (confiée par Frau Totenkinder), avec l’aide de Jack of Fables pour se procurer de faux passeports.

Arrivée à Tokyo, elle est attaquée par Mayumi, et sauvée par Tomoko. Elle découvre qu’il existe un bâtiment abritant des Fables qui livrent une guerre à une autre faction de Fables. Cette opposition prend ses racines dans des événements survenus 900 ans plus tôt dont elle a été le témoin.

Tokyo et ses cratéures surnaturelles

Tokyo et ses cratéures surnaturelles ©Vertigo

Après un tome consacré à la Belle au Bois dormant (Briar Rose) et écrit par Bill Willingham (le créateur de la série Fables), le deuxième suit les pérégrinations de Raiponce (personnage peu utilisé dans la série Fables), sous la plume de Lauren Beukes, auteure de romans policiers (Zoo city, Les lumineuses).

Le premier épisode se déroule de manière un peu laborieuse : le lecteur a l’impression que Beukes ne sait pas trop comment s’y prendre pour placer ses pions (scène inutile avec Jack of Fables et la fin d’une de ses arnaques, discussion artificielle entre Raiponce et Blanche Neige pour poser l’interdiction de départ). Mais elle fait déjà montre d’une bonne maîtrise des éléments fantastiques, qu’il s’agisse du vol de grues en papier, ou de la petite combine de revente des cheveux de Raiponce.

Bienvenue à Shibuya (quartier de Tokyo)

Bienvenue à Shibuya (quartier de Tokyo) ©Vertigo

Avec l’arrivée à Tokyo, l’intrigue prend le dessus pour la recherche de ses enfants, et la compréhension du conflit qui oppose de clans de Fables. Beukes a construit un suspense qui tient en haleine, avec une profusion de références à la culture japonaise. Elle n’utilise pas ces références pour donner un cours ou faire un exposé magistral, mais pour densifier la couleur locale. Fort heureusement le résultat est l’opposé d’un auteur qui se regarde écrire en se gargarisant de son savoir, il produit plutôt un effet touristique à destination de lecteurs disposant de quelques repères pour pouvoir les reconnaître et les comprendre. Cela commence avec le Shinkansen (1 case) et l’arrivée à la gare du quartier Hachiko.

Jack dérange une joueuse de pachinko, et a hâte de pouvoir faire une séance de karaoké dans un soapland. Parmi les Fables locales, le lecteur apercevra plusieurs représentants de Yokai, allant du kitsune au tanuki en passant par le kappa et un gros neko (avec une apparition humoristique d’un cousin de Godzilla). Il ne s’agit pas simplement d’agiter quelques stéréotypes banals et convenus, mais plutôt de montrer la richesse et la diversité du patrimoine fantastique japonais, et les liens que Raiponce entretient avec.

Si le lecteur est un peu familier de cette culture (par exemple en tant qu’amateur de mangas), il se sentira en territoire familier, avec un scénario un peu démonstratif, mais accueillant. Ce qui participe également à éviter une enfilade de stéréotypes sur le Japon, ce sont les magnifiques dessins de Miranda. Cet artiste réalise des planches d’une grande minutie, avec un réalisme soigné pour les décors, et une volonté affichée de donner à voir dans le détail au lecteur.

Tout du long des 6 épisodes, il apporte le même soin maniaque à ses planches (pas de baisse de qualité d’épisode en épisode), réalisant des images magnifiques : le vol de grues en origami, les kimonos, Raiponce et Joel faisant l’amour sous un rideau de cheveux, le carrefour Hachiko de Shibuya, le cocon de cheveux dans la forêt (évoquant un nid de Marsupilami), une cérémonie du thé, de la porcelaine japonaise, un combat dans une bambouseraie. C’est un enchantement visuel d’autant plus exotique, que Miranda utilise un style plutôt européen, sans influence manga, sans singer le travail des mangakas.

Comme dans le premier tome, la mise en couleur est minutieuse et lumineuse, avec des tons intenses qui ressortent très bien même sur ce papier à mi-chemin entre papier journal et papier glacé. Le travail d’Eva de la Cruz rehausse chaque image en la faisant resplendir, et en en améliorant la lisibilité (en particulier par le contraste entre des formes qui se jouxtent.

Lauren Beukes et Inaki Miranda proposent au lecteur un voyage exotique dans un Japon moderne habité de créatures fantastiques, dans un conflit élaboré où les 2 factions en présence ne se définissent pas selon une dichotomie simpliste. Le suspense tient en haleine du début jusqu’à la fin grâce à des personnages attachants et une petite touche d’horreur.

Une évocation soignée du Japon médiéva

Une évocation soignée du Japon médiéval ©Vertigo

Épisode 14 (scénario de Bill Willingham, dessins et encrage de Barry Kitson, mise en couleurs d’Andrew Dalhouse) 

À la ferme (l’endroit ou vivent les Fables dotées d’une apparence ne leur permettant pas de passer pour un humain), la princesse Alder (une dryade) se languit de ne pas trouver de prétendant à son goût. D’un commun accord avec Bo Peep (personnage issu d’une comptine anglaise, apparue pour la première fois dans Peter & Max), elle accepte de tenter un dîner romantique avec Reynard T. Fox.

Bill Willingham revient le temps d’un épisode, pour une comédie sophistiquée, enlevée, à la séduction irrésistible. Alors que Reynard Fox et Alder sont d’accord sur un dîner dont l’issue ne fait pas de doute du fait des affinités déjà existantes entre eux, le choc des 2 cultures est terrible, servi avec un humour subtil, et quelques vérités bien senties.

À l’évidence une dryade et un homme garou ne s’alimentent pas avec les mêmes nutriments. La volonté de Reynard de goûter le plat d’Alder conduit à une catastrophe à base d’excréments, et pourtant cette situation cocasse n’a rien de vulgaire (ce qui en dit long sur le talent de conteur de Willingham). En tant que Dryade, la princesse Alder se promène écorce à l’air, sans parement vestimentaire. Bo Peep la convainc de revêtir une robe, non par modestie, mais parce que les hommes aiment le mystère et le plaisir de l’anticipation (même s’ils connaissent déjà le corps de leur partenaire).

Cette histoire bénéficie également de dessins magnifiques de délicatesse, dans une veine réaliste, avec moins d’éléments par case que la première histoire, avec un encrage plus léché apportant une touche de classe supplémentaire. À nouveau les couleurs viennent rehausser chaque dessin pour le rendre plus vivant. Willingham et Kitson réussissent un petit bijou de comédie romantique adulte en 1 épisode, une petite merveille de concision et de sensibilité.

Couverture n° 14 par Adam Hughes fthk_09

Couverture n° 14 par Adam Hughes  ©Vertigo

 

7 comments

  • Bruce Lit  

    Ton article m’a fait sourire tout au long de sa lecture ! Ma fille de 4 ans souhaite désormais être appelle Raiponce, elle me bassine sans arrêt avec elle !! Je suis très contrarié de ne pas avoir de scan de la scène d’amour sous les cheveux !!!!
     » une broche ralentissant le rythme de croissance de ses cheveux (confiée par Frau Totenkinder) » En fait je crois que le concept des Fables n’est pas compatible avec ce que j’attends en tant que lecteur. On est dans le domaine de la magie, bon….Mais Fables détient à mon sens le record de Deus Ex Machina où tout se fait et se défait sur un coup de baguette magique….

    • Présence  

      Je comprends tout à fait qu’on puisse être rétif à certaines conventions de genre.

      Tornado a eu une très jolie formule pour son commentaire sur le film Donnie Darko (je cite : « une forme artistique où se mêlent poésie et réflexion, vie et rêve »). Cette histoire est une histoire de genre, utilisant les conventions de ce genre (dont les bidules magiques constituant des deux ex machina pratiques).

      Cela n’empêche pas les auteurs (scénaristes et dessinateurs) d’évoquer des thèmes adultes comme la nature du tourisme, l’attirance pour l’exotisme, ou (dans la dernière histoire) le dépassement des barrières culturelles.

      D’un autre côté cet article ne constitue qu’un échec relatif puisqu’il t(a fait sourire (résultat fort inattendu, que je n’avais pas prévu).

  • Tornado  

    Ce que tu dis est vrai Bruce. Mais dès lors qu’on le prend au second degré, ça passe !

  • Jyrille  

    J’approuve cet article complètement. Sauf pour le dessin que je trouve un peu trop figé mais qui n’est pas du tout désagréable. J’ai surtout apprécié les références japonaises que je ne possède pas et qui amènent un vrai plus à l’histoire.

    • Présence  

      En préparant cet article, et en le relisant sur le site, je m’aperçois que je suis toujours aussi séduit par ces dessins. Je me rends compte également de l’habile complémentarité entre dessins et mise en couleurs, vraiment parfaite.

  • Lone Sloane  

    Le titre de ta chronique m’a trotté dans la tête toute la journée, et en trouvant sa définition, j’ai reconnu là ton goût pour les mots curieux et pour les situations horrifiques. Je ne sais si la Raiponce de Lauren Beukes souffre de ce syndrome, mais l’histoire proposée à l’air copieuse et attirante pour les lecteurs en quête d’aventures nippones. Et tu m’as remis dans la tête des images d’adolescentes mettant à la bouche leurs longs cheveux…
    Les couvertures d’Adam Hugues sont inventives et belles.

    • Présence  

      J’avais espéré faire le malin avec ce mot de vocabulaire effectivement présent dans ce tome. Ma femme et mes enfants ont rabattu mon caquet dans l’instant en disant qu’ils l’avaient déjà vu dans « Dr. House ». Ils m’avaient déjà fait le coup avec « bézoard » (rencontré dans un autre comics), également vu dans « Dr. House » et dans Harry Potter.

      Je partage ton appréciation des couvertures d’Adam Hughes, c’est la raison pour laquelle j’ai choisi d’en inclure une deuxième dans l’article.

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