Tu m’auras pas (S.O.S. Bonheur)

S.O.S. Bonheur de Griffo et Jean Van Hamme

Des souvenirs rafraîchis de CYRILLE M


VF Dupuis Collection Aire Libre

Peace and love
© Dupuis

S.O.S. Bonheur est une série finie qui comporte deux saisons. Cet article ne portera que sur la première, scénarisée par Jean Van Hamme, la seconde étant mise en scène par Stephen Desberg. A chaque fois, Griffo s’occupe de la partie graphique. Dans la première saison, il se colorie lui-même.

Les six premiers épisodes furent prépubliés dans Spirou magazine dès 1984, puis sortirent sous la forme de deux recueils cartonnés de 46 pages dans la collection Aire Libre (grand format). Un troisième tome de 54 pages sortit ensuite en 1989 dans la même collection, puis toute la saison fut rééditée en intégrale en 2001, toujours chez Aire Libre.

Quelques messages d’appels au secours seront dévoilés dans cet article, mais pas tous.

Je me souviens très bien de mon premier contact avec S.O.S. BONHEUR. A l’époque, ma mère m’achetait religieusement Spirou magazine chaque semaine. C’était la grande période : le rédacteur en chef était Philippe Vandooren, qui n’hésita pas à le bouleverser pour en faire un mélange de genres, à donner sa chance à de nouveaux artistes et à ajouter un ton plus adulte tout en intégrant des strips comme LA PLUS MAUVAISE BD DU MONDE ou le très drôle L’ELAN par Frank Pé. Il prépubliera notamment SODA, les JEREMIAH de Hermann, KOGARATSU et les XIII du même Van Hamme avec Vance.

Nous sommes donc en novembre 1984, je viens de fêter mes onze ans, et c’est un choc. Au milieu de L’AGENT 212, des SPIROU de Tome et Janry ou de PIERRE TOMBAL apparut le trait réaliste aux couleurs ternes de Griffo. Très inspiré par Enki Bilal et Moebius, Griffo décrit le quotidien à coups de petits traits pour les ombres, n’omet pas les détails des décors et des costumes, peaufine chaque expression des visages d’un monde sans enfant, ni aucune féerie, ni fantastique, ni aventures trépidantes. Un monde où les gens fument, repassent leur linge, ont des relations sexuelles, prennent les transports en commun, saignent et où la violence n’est pas édulcorée : le monde des années 80. Par la suite, Griffo adoucira son trait ce qui le rapprochera de celui de Baru.

Premiers contacts (collection personnelle)
© Dupuis

Je fis lire une ou deux de ces histoires à mon entourage, en leur demandant fébrilement « Est-ce que tu ne trouves pas que ça fait peur ? ». Je fus très déçu : les adultes ne furent pas effrayés. Ils pensaient sans doute que je voulais leur parler d’histoires d’horreur. Pourtant tout était déjà là pour nous faire douter de l’avenir, comme BLACK MIRROR le fait ces derniers temps.

Est-ce que Van Hamme avait Orwell en tête à ce moment-là ? D’après sa préface dans l’intégrale de 2001, pas du tout. Il pensait à cette histoire dès 1980, pour les besoins d’une série télé qui tourna court. C’est Vandooren qui lui suggéra d’en faire une bande dessinée.

La première saison se compose de sept histoires : Plan de carrière (15 planches), A votre santé ! (16 planches), Vive les vacances ! (15 planches), Sécurité publique (18 planches), Planning familial (14 planches), Profession protégée (14 planches) et Révolution (54 planches). A part Révolution, j’ai pu voir chacune de ces histoires publiée en une fois dans Spirou magazine, des sortes de nouvelles dessinées aux chutes extrêmement dures et sans espoir, comme Roald Dahl pouvait le faire à la même époque dans les histoires télévisées de BIZARRE, BIZARRE. A côté de ses autres œuvres de l’époque comme son HISTOIRE SANS HEROS ou ses THORGAL, il s’agit donc d’une autre forme d’écriture, plus ramassée et concise. Ce qui prouve que Van Hamme restera un scénariste tout terrain jamais avare d’idées.

C’était aussi l’époque de Véronique et Davina
© Dupuis

Plan de carrière

Dans une société rongée par le chômage, un trentenaire marié trouve une place dans une grande société. Comme il ne comprend pas quelle est la nature de son travail, il commence à développer une forme de paranoïa qui le pousse à prendre de nombreux risques.

A votre santé !

Les responsables gouvernementaux de la santé sont partout et vous surveillent. Gym obligatoire, masques devant être portés dans la rue, météo télévisée impossible à éviter, régimes alimentaires imposés y compris au restaurant. Comment profiter de la vie dans ces conditions ?

Vive les vacances !

Afin d’éviter les bouchons estivaux et la pollution des zones touristiques, les vacances de tout un chacun sont organisées et imposées par le gouvernement. Vous voilà donc dans un camp de vacances hautement surveillés par des GO pas si gentils que ça, près d’une plage peu accueillante et où l’on vous somme de faire partie d’un groupe pour le séjour. Sans bien sûr pouvoir se mélanger. Ce qui est une situation impossible pour des adolescents de 17 ans.

Restez bien au chaud dans vos conapts chers TV-adds !
© Dupuis
Sécurité publique

Grâce aux progrès techniques et informatiques, il est désormais possible de ne posséder qu’une seule carte, la Carte Universelle (C.U.) qui fait office de carte d’identité mais également de lien avec tous les besoins de chaque citoyen : accès bancaires, aux soins, aux services et professionnels. Que se passe-t-il une fois que votre nom n’apparaît plus dans le registre central ?

Planning familial

Et si les naissances étaient strictement limitées ? Qu’adviendraient-ils de ceux nés en dehors du planning familial ?

Profession protégée

En tant qu’écrivain reconnu et diplômé, vous avez de nombreux avantages. Mais aucune liberté.

Révolution

Van Hamme relie ici toutes les histoires précédentes. Je n’ai pu découvrir cette conclusion que bien plus tard, lors d’un passage à la bibliothèque. Nous y suivons le commissaire Louis Carelli, proche de la retraite et qui a les traits de Lino Ventura, tenter de comprendre ce qui cloche et quel est son rôle dans cette société qui couvre et couve de nombreux secrets. Cette grande histoire conclut parfaitement la série et Van Hamme se garde bien d’émettre un jugement ou de donner des solutions. Par contre il s’amuse à détourner ses propres angoisses et fournit un final aussi cynique que satisfaisant.

Un réalisme détonnant
© Dupuis

Chaque épisode parle donc d’une face administrative et légale de la société et des détournements qui peuvent en découler. Le propos est clair : chaque bonne intention devient au final une pierre de plus à l’édifice de la dictature. Sous couvert de protéger leurs citoyens, les lois ne font qu’ajouter des chaînes et des obligations auxquelles le moindre écart de conduite mène au chaos. Ce que dénonçaient déjà Kafka, Orwell et Huxley. Par moments, Van Hamme ajoute tout de même quelques touches d’humour, très discrètes et déjà matures, qui permettent de souffler un peu dans cette société totalitaire.

A ma connaissance, ces considérations littéraires n’étaient jamais apparues auparavant dans la bande dessinée franco-belge. La force de S.O.S. BONHEUR réside dans sa vision et ses questionnements, et Griffo était le bon choix pour illustrer ces histoires. En 2000, Van Hamme ajoute une postface à sa bande dessinée et convient qu’il n’avait pas tort, que ces dérives apparaissent en filigrane. Près de quarante ans plus tard, elles sont toujours d’actualité. Ce qui suffit à mes yeux pour faire de S.O.S. BONHEUR un chef d’œuvre qui se relit à l’infini.

Et le COVID n’existait pas
© Dupuis

La BO du jour : on envoie tous des S.O.S.

24 comments

  • Présence  

    Voilà un ouvrage qui manque à ma culture bédéique, merci de réparer cette lacune.

    À votre santé – Masques devant être portés dans la rue : voilà qui m’évoque une situation récente…

    L’illustration avec la légende C’était aussi l’époque de Véronique et Davina : il y a avait des poitrines féminins dénudées à l’époque dans Spirou Magazine !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

    C’est impressionnant comme les sujets abordés restent d’actualité : le manque de sens du travail trop morcelé (il ne comprend pas quelle est la nature de son travail), les villages vacances, les problèmes d’inscription dans la base de données d’une administration ou d’une société de services.

    • Jyrille  

      Merci Présence ! Oui tu as raison : des poitrines nues dans Spirou ! Quand je dis que c’était une période incroyable et plus adulte… Comme Niko, je n’ai plus suivi les publications du magazine par la suite ou sporadiquement.

      Tout l’intérêt réside dans cette modernité encore actuelle de ces histoires. Van Hamme m’épate vraiment. Il explique dans la préface qu’il a eu l’idée de base en recevant un épais rapport tous les matins dans la grande société qu’il venait de rejoindre avant de devenir écrivain à temps complet. Un rapport qu’il n’avait pas demandé et qui tombait tel le rocher de Sisyphe, jusqu’à ce qu’il découvre qui le générait. Un gars planqué, pas très au fait des changements de sa compagnie.

  • Nikolavitch  

    Gros discours ultralibéral de Van Hamme dans cette BD, vraiment le versant de son oeuvre que j’arrive pas à lire à cause de ça (comme Largo, avec son « yougoslave » en carton). mais ça m’avait frappé à l’époque. c’est un moment dans l’histoire de Spirou où ils osaient des trucs très adultes, comme la traduction de Shatter par Saenz et Gillis, les Quasar de Lamquet (dont le deuxième, jamais réédité à ma connaissance, était franchement horrifique), les XIII de Van Hamme et Vance, les Voulez-vous de nos nouvelles, etc. Quand ils ont recentré leur ligne éditoriale vers le pure jeunesse, j’ai rapidement arrêté de lire…

  • Tornado  

    Un des rares Van Hamme que je n’ai toujours pas lus (mais que je possède en intégrale). Je ne sais pas pourquoi je repousse sans cesse cette lecture. Ton article, court, concis mais efficace, me donne envie de ne plus repousser. J’aime trop l’écriture de ce scénariste. L’un des meilleurs de tous les temps pour moi.
    Ces derniers mois je me suis mis à faire le complétiste et à chiner ses oeuvres que je ne connaissais pas encore. Je me suis pris ses Mr MAGELLAN et ses MICHAEL LOGAN (mais pas la série DOMINO, qui m’a l’air un peu enfantine), son TONY STARK (rien à voir avec Iron man) et le récent KIVU. Mais pareil, je ne les ai pas encore lus…

    La BO : Bien vu mais tellement classique que je n’ai même pas besoin de l’écouter tellement elle est déjà dans ma tête depuis longtemps ! 🙂

    • Jyrille  

      Merci Tornado, j’attends ton retour avec impatience ! Je ne connais pas les autres histoires de Van Hamme que tu cites à part peut-être Domino. Je reviens avec une couverture d’une bd que je n’ai plus mais que j’avais gamin, elle était assez moyenne. Il faut que je cherche.

      La BO : le classique ne fait jamais de mal. Je dois dire que depuis que j’ai lu BASKET FULL OF HEADS, j’ai réécouté plusieurs fois SYNCHRONICITY, mais ce titre de Police est plus raccord avec le thème. Et puis c’est quasi la même époque (Synchronicity étant plus proche).

  • Surfer  

    « S.O.S. BONHEUR un chef d’œuvre qui se relit à l’infini. »

    Tout à fait d’accord avec ça. D’ailleurs tu m’as donné envie de relire mon intégrale.
    Certains sujets sont tellement actuels que l’on se demande si Van Hamme n’avait pas un don divinatoire.
    Avec toutes ces petites histoires qu’il synthétise il nous met en garde de tout ce qui avait déjà été dénoncé par des œuvres comme BRAZIL, LE PROCÈS, 1984 ou LE MEILLEUR DES MONDES …

    L’histoire de fin avec le policier aux allures de Lino Ventura donne un lien et conclut le tout de belle manière. Tu fais bien de le mentionner 😉

    La BO : j’aime ce groupe et ce titre est un incontournable 👍

  • Jyrille  

    Merci Surfer ! As-tu essayé la seconde saison ?

    • Surfer  

      Non, je ne savais même pas qu’il y avait une deuxième saison !
      J’essaierai d’y jeter un œil si l’occasion se présente.

  • Kaori  

    Jamais entendu parler avant aujourd’hui !
    Spirou ne faisait pas partie de mes lectures.

    C’est fou comme ce que tu décris fait échos à certaines situations.
    Par contre, je ne pense pas que Van Hamme dénonce l’ultralibéralisme, au contraire. Il dénonce les décisions gouvernementales qui tendent doucement vers la dictature, et donc, le pouvoir du gouvernement.
    Ca me rappelle un peu le film que j’ai vu il y a 2 jours : CAPTAIN FANTASTIC, avec ce père qui a choisi de vivre en totale autarcie, loin de la société américaine dont il dénonce toutes les dérives capitalistes et consuméristes. Je ferai un billet sur la page du blog ce week-end.

    Chouette analyse, mais je ne suis pas tentée par ce genre de dystopies trop proches de la réalité. C’est fou que les adultes de ton époque n’aient rien remarqué…

    • Jyrille  

      Tu as raison, ce n’est pas l’ultra-libéralisme qu’il dénonce. Et la fin pourrait aller dans le sens contraire ou presque… Mais bon il n’y a pas que le gouvernement dans l’équation de cette histoire, bref.

      J’ai vu CAPTAIN FANTASTIC que j’ai bien aimé. Hâte de lire ton avis dessus.

      Je pense que le terme exact que j’aurai dû utiliser, c’est politique-fiction. Pour moi c’est de la SF mais je comprendrai que l’on me dise que cela n’en est pas. Oui, je ne comprends pas pourquoi personne n’allait dans mon sens, sans doute étaient-ils peu influencés par les fictions ou en tout cas, ne prenaient pas les fictions au sérieux (quelle erreur).

  • Bruce lit  

    Ok, vendu, je vais chercher l’intégrale. J’aime quand la fiction fantastique qui s’incruste dans le réel.
    Effectivement les thèmes abordés sont troublants.
    Une fois à mon travail, j’ai eu la situation d’un homme dont l’identité avait été usurpée et qui ne pouvait pas prouver qui il était. Il s’agissait d’un complot de sa femme qui avait donné à son amant tous les documents d’état civil pouvant prétendre à son identité. Terrifiant.
    Police ? Ok, mais le temps d’un Best Of. De très bons singles.

    @Niko : c’est quoi ces histoires d’ultra libéralisme ? Thorgal pour moi, c’est le contraire libéral. Certes il y a l’apologie de la famille mais quand même : notre viking refuse de se battre, de s’enrichir et d’exploiter plus faible que lui.

    • Jyrille  

      Merci Bruce ! Vivement ton retour !

      Police, tout est bon. J’ai un peu plus de mal avec leur quatrième album (Ghost in the machine) qui est clairement un album de transformation vers leur dernier, l’excellent Synchronicity, mais les 5 albums valent tous le détour pour quelque chose.

    • Eddy Vanleffe  

      Marrant je croyais que c’était une bd syndicaliste moi… ^^
      je ne l’ai jamais lu malgré la signature très accrocheuse pour moi.
      Pour le message politique, bon je crois qu’on aime aujorud’hui extrapoler vraiment fort.
      quand tu parle de l’apologie de la famille chez Thorgal Bruce, ben oui effectivement on voit que ce sont des valeurs puissantes dans Thorgal mais de là à parler d’apologie, c’est peut -être un poil exagéré.
      les héros des bds de l’époque étaient vertueux et ça n’allait pas plus loin…
      libéralisme? ça me donne envie de lire pour constater par moi même, tellement ça m’étonne du gars.
      Ceci dit moi non plus je ne suis pas accro à ces personnages de thriller économiques comme Largo Winch ou IRS etc…

      • Jyrille  

        Merci Eddy, c’est vrai que la couverture de l’intégrale peut porter à confusion 😀 Je suis assez d’accord pour Largo Winch mais elles restent malgré tout de bonnes bds d’action plutôt bien documentées (en plus de fournir des connaissances basiques sur l’économie. Il faut savoir que les calculs dans les pages de garde ne sont pas des chiffres au hasard, ils ont vraiment simulé toutes les sociétés du Groupe W). Les 6 premiers tomes sont impeccables.

      • Bruce lit  

        C’est vrai que la couverture fait « Rejoignez la CGT »…

        Le mot apologie est sans doute fort. Disons quand même que Thorgal veut rester peinard chez lui, ne céde pas à toutes ses femmes qui se pâment pour lui et consacre son temps à sa famille. Il n’y a pas sur ce blog plus attaché que moi aux valeurs des héros, le terme de libéralisme est de Niko 😉

  • JP Nguyen  

    Merci pour ma culture. Ce titre ne m’était pas totalement inconnu mais j’ignorais de quoi ça parlait vraiment. Tu nous fournis une très bonne synthèse.
    De ce que j’ai lu de Van Hamme, je l’ai souvent trouvé compétent mais froid.
    Tu cites Black Mirror, je n’ai vu qu’un épisode de cette série et il m’a déprimé. Je crains que cette BD ne me fasse le même effet. Je note quand même, on ne sait jamais !

    • Jyrille  

      Merci JP ! Tu trouves Thorgal, XIII et Largo trop froids ? Pour XIII je peux comprendre… C’est clair que Black Mirror est plutôt déprimant mais cela dépend beaucoup des épisodes, très différents tant dans le thème que la réalisation et la qualité. As-tu lu le Grand Pouvoir du Chninkel ?

      • JP Nguyen  

        « Le grand pouvoir… » : j’ai du lire le début.. Pas accroché, pas terminé.

        • Jyrille  

          🙁

        • Tornado  

          😮

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