Vous savez, s’il prend votre place, c’est que vous le laissez faire. (Ces jours qui disparaissent)

Ces jours qui disparaissent par Timothé Le Boucher

PRESENCE

VF : Glénat

Mon double maléfique ?  © Glénat

Mon double maléfique ?
© Glénat

Ce tome contient une histoire compète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été entièrement réalisé par Timothé Le Boucher. Il comprend 192 pages de bande dessinée en couleurs. Il s’agit de la troisième bande dessinée de l’auteur, après SKINS PARTY (2011) et  LES VESTIAIRES (2014).

Sur la scène d’un théâtre, sous les yeux du public, Lubin Maréchal habillé d’une robe blanche et d’une coiffe réalise un numéro d’acrobatie, sur une cage à oiseau géante. Il laisse tomber sa robe ; il porte en-dessous un juste au corps blanc. Il danse avec sa robe qui a retrouvé du volume. Il effectue des figures au sommet de la cage, et tombe lourdement quand elle casse. En coulisses, les autres acteurs sont inquiets, mais Maréchal se relève et le spectacle peut continuer. Le lendemain il se réveille à 07h45 et se dépêche de s’habiller et de partir à vélo, pour gagner son pari d’arriver avant son copain Léandre pour prendre leur service à la caisse du supermarché Smart Shop où ils travaillent. Lubin est particulièrement fier de lui car il s’assoit une minute avant Léandre à son poste. Ce dernier lui fait observer qu’il a perdu son pari car il a 23 heures et 59 minutes de retard. Lubin met un peu de temps à comprendre et encore plus à le croire : ce n’est pas le lundi 02 septembre, mais le mardi 03 septembre. Il a perdu un jour de sa vie. Léandre et Lubin aident le livreur à décharger son camion. Le soir ils récupèrent quelques invendus périmés pour leur repas, Lubin ayant invité Gabrielle à manger chez lui.

Lubin rentre chez lui à vélo. Il reçoit Gabrielle et ils passent au lit avant de manger. Il se réveille le lendemain, un peu surpris que Gabrielle ne soit plus dans lit et qu’elle ait déjà récupéré ses affaires. Il consulte le calendrier de l’ordinateur et il doit se ranger à l’évidence : il n’a aucun souvenir du mercredi. Il se rend au supermarché où il est reçu par Andrès qui lui fait la morale sur l’assiduité et qui lui donne son congé. Lubin donne rendez-vous à Léandre à 18h00 au Mantra. À 18h00, les 4 membres de la troupe de spectacle se retrouvent au café. Ils passent en revue les raisons plus au moins fantaisistes qui pourraient expliquer l’absence de Lubin pendant 2 jours. Comme ils doivent se produire le lendemain à Bruxelles, Pedro & Alexandra proposent de passer chez lui pour venir le chercher. Avant de rentrer chez lui, il envoie un texto à Gabrielle, mais il reste sans réponse. Lubin se réveille en ayant encore perdu une journée, celle du vendredi. Il appelle Léandre qui lui indique que quand ils sont venus le chercher le vendredi, il n’y avait personne dans son appartement.

Traumatisme originel ?  © Glénat

Traumatisme originel ?
© Glénat

Quelle étrange expérience de lecture. La couverture semble annoncer un conte fantastique, avec un jeune homme à moitié entré dans l’eau, de la verdure derrière lui, et un double maléfique qui se reflète. Le choix des couleurs est étrange avec une végétation violette et une onde orange. L’entrée en matière déstabilise tout autant avec 5 pages muettes (sans texte) comme si le lecteur assistait réellement au spectacle. Il assistera d’ailleurs à un deuxième spectacle, tout aussi muet, de même nature durant les pages 102 à 107. Il suppose que ces scènes ont une valeur métaphorique, celle d’un récit dans le récit, provoquant une mise en abîme dont il ne peut pas soupçonner le sens du fait qu’il s’agit de la première scène, et qu’il ne dispose pas d’autres séquences auxquelles la rattacher. Il apprécie la qualité de la narration visuelle, pouvant suivre la logique d’enchaînement des mouvements dans l’évolution de Lubin Maréchal. Il apprécie aussi la forme d’épure des dessins (avec des traits de contours fins et élégants) apportant une touche d’onirisme au spectacle.

Timothé Le Boucher sait donner une apparence simple et immédiatement reconnaissable à ses personnages, en jouant sur la couleur de leur peau, la forme de leur coiffure, leur couleur de cheveux, mais aussi leur morphologie (la silhouette d’Alexandra est plus étoffée, Pedro est plus grand et plus costaud). Il n’hésite pas à faire apparaître les marques de l’âge sur les visages et même dans la façon de se tenir, par exemple pour Josiane, la mère adoptive de Lubin, ou pour Lubin lui-même au fur et à mesure des années qui passent. Il donne un air assez jeune aux principaux personnages : Lubin, Gabrielle, Tamara, Léandre, Pedro, Alexandra, avec des traits de visage proches de la ligne claire et une discrète influence manga pour des éléments éparses, par exemple la chevelure de Léandre. Le lecteur adulte peut se retrouver un moment décontenancé car la représentation des personnages semble être à destination de jeunes adolescents, voire tout public. Le dessinateur montre bien quelques personnages dénudés, mais les caractéristiques sexuelles sont très atténuées et se limitent aux fesses et à la poitrine. En outre, il utilise des couleurs assez douces, voire un peu ternes, à l’exception de la chevelure rousse de Tamara. Il exagère un peu les expressions de visage, de manière à ce que l’état d’esprit du personnage soit plus clair. Il n’y a que dans le dernier quart du récit que les personnages ont des gestes plus mesurés, attestant qu’ils ont pris de l’âge.

Les éléments de décors sont également détourés par des traits très fins, et l’artiste n’utilise que très rarement les aplats de noir, préférant foncer la teinte d’une zone par endroit pour figurer les ombres portées. Néanmoins, s’il prête attention aux différents environnements, le lecteur constate que Timothé Le Boucher ne se contente pas de les tracer à la va-vite. Après la scène de théâtre, le premier environnement d’importance est la chambre / salon de l’appartement de Lubin. Dans un premier temps, le lecteur peut rester dubitatif devant sa grande taille. Les meubles sont, comme le reste, détourés avec des traits fins, et la mise en couleurs reste un peu terne, sans chercher à faire ressortir chaque objet par rapport aux murs du fond ou au plancher. Le lecteur intègre donc ce décor de manière machinale sans plus y prêter attention. S’il s’y attarde à l’occasion d’une case, il remarque les différents objets et accessoires, reflétant bien la personnalité de Lubin. Or par la suite, une remarque de Lubin l’incite à y prêter un peu plus d’attention et il se rend compte qu’il y avait des informations visuelles juste sous ses yeux.

Sans en avoir l’air, Timothé Le Boucher réalise des décors consistants, établissant des lieux concrets et uniques : le balcon de l’appartement de Lubin, les façades d’immeubles des rues qui constituent des paysages urbains différents suivant les quartiers, l’aménagement de l’appartement de Gabrielle qui reflète également sa personnalité, le viaduc autoroutier au-dessus de la rivière encaissée pour se rendre chez la mère de Lubin (page 40), le réseau routier quand Gabrielle emmène Lubin en weekend, le parcours de jogging de Tamara, les Champs Élysées pour le défilé du 14 juillet, les lieux de répétition de la troupe d’acrobates, la maison à la campagne de la mère de Lubin, etc. Le récit se prolongeant dans le futur par rapport au temps présent du lecteur, il peut également faire comme Lubin et regarder autour de lui pour voir les stigmates des avancées technologiques, discrets mais bien présents.

Le coup du calendrier et de la rousse  © Glénat

Le coup du calendrier et de la rousse
© Glénat

En dépit d’une apparence gentille et tout public, la narration visuelle de Timothé Le Boucher repose sur de nombreux éléments visuels brossant des personnages et des environnements tangibles et bien formés. Le lecteur plonge donc bien volontiers dans ce récit de dédoublement de la personnalité, avec une tonalité dédramatisée grâce à une narration bienveillante. L’auteur ne tergiverse pas sur la situation de Lubin Maréchal : sa conscience n’est présente qu’un jour sur deux, et une autre conscience ou une autre personnalité habite son corps et l’utilise les autres jours. Le lecteur accorde bien volontiers la suspension d’incrédulité nécessaire pour accepter ce postulat. Il suit donc Lubin alors qu’il essaye de comprendre ce qui lui arrive, de s’en accommoder dans sa vie (semi)quotidienne. Il essaye de communiquer avec son autre lui-même, et de faire comprendre à ses amis ce qui lui arrive. Il fait des propositions concrètes à son autre lui-même pour une vie en bonne intelligence : que l’autre continue à s’entraîner un minimum pour que lui puisse continuer à être un acrobate de haut niveau, essayer de maîtriser son régime alimentaire car il est végétarien, etc. Les 2 personnalités finissent également par aller consulter le même psychologue (la docteure Thalmann) pour trouver une solution. Le lecteur se rend bien compte que le récit est raconté exclusivement du point de vue du Lubin acrobate, et même à sa manière, avec sa personnalité. De ce point de vue, les dessins évidents et la bienveillance générale de la narration reflètent l’état d’esprit de Lubin acrobate.

Timothé Le Boucher s’amuse bien avec les moments de gêne des amis de Lubin ou de sa famille, qui finissent par accepter son état, ce qui conforte le lecteur dans le fait d’en faire de même. La personnalité de l’autre Lubin se révèle différente de l’initiale, plus pragmatique, mieux organisée, plus responsable. Du coup il prend en charge les formalités administratives du quotidien et le ménage, et commence même à gagner de l’argent, que des avantages pour Lubin acrobate. Le scénariste se montre encore un peu plus facétieux du fait que l’un comme l’autre entretiennent des relations amoureuses, mais pas avec la même femme, ce qui génère des situations délicates, à nouveau sans dramatisation larmoyante. Le lecteur sourit quand Lubin acrobate se réveille un matin avec les cheveux courts (l’autre étant passé chez le coiffeur pour être plus présentable), ou quand il décide de se faire faire un tatouage sur le dos en sachant que l’autre n’aime pas ça, ou encore quand l’un se bourre la gueule la veille au soir en sachant que l’autre souffrira de la gueule de bois le lendemain.

Tatouage non consensuel  © Glénat

Tatouage non consensuel
© Glénat

Le décalage entre les 2 personnalités nourrit des métaphores, à commencer par une opposition entre la vie décontractée de Lubin acrobate, et celle plus responsable de l’autre Lubin. Il se produit une comparaison entre un individu ayant suivi une voie d’artiste refusant une forme de conformisme social, avec un autre plus productif dans la société. Néanmoins, ce n’est pas un récit à charge contre Lubin acrobate, car c’est celui que préfère ses amis, sa sœur, et même Insecte & Prêchant, les chiens de sa mère. C’est aussi celui que préfère la rousse flamboyante.

Ainsi Lubin acrobate reste le héros de sa propre vie, la personnalité à partir de laquelle le récit, et donc le lecteur, porte un jugement sur les événements. La gentillesse de Lubin acrobate éprouve toutes les difficultés à accepter l’intérêt très personnel de 2 psychologues successifs qui le prennent en charge plus pour les papiers qu’ils vont pouvoir écrire dessus, que pour le soigner, encore moins par empathie. Il reste aussi un héros au sens romanesque du terme, dans la mesure où le récit repose bel et bien sur une intrigue. Celle-ci ne se limite pas à savoir si la coexistence entre les 2 Lubin peut être pérenne, ou si Lubin acrobate retrouvera son état normal. Il se produit des événements qui viennent remettre en cause l’équilibre entre les 2, parfois au détriment de Lubin acrobate. Le lecteur ressent alors une compassion pleine et entière pour lui, car son caractère ne lui a pas appris à se défendre contre ce genre d’événements ou de comportements d’autrui. Le lecteur est pris de pitié pour Lubin acrobate, souffre de le voir ainsi rabaissé et exploité, alors qu’il fait contre mauvaise fortune bon cœur, face à ces injustices.

En fonction de ses inclinations, le lecteur peut être plus ou moins attiré par la couverture, ou le résumé de la quatrième de couverture, et dans tous les cas surpris par le décalage qui se produit à la lecture, par rapport à ces présentations. Il se prend vite d’amitié pour Lubin Maréchal, jeune homme éminemment sympathique et facile à vivre, et pour ses amis qui le soutiennent. Il s’adapte progressivement aux dessins à l’apparence gentille, car ils forment une narration visuelle solide et riche. Il apprécie les situations successives qui dessinent des métaphores sur la façon de voir la vie, sur les valeurs morales de l’individu, alors que l’intrigue sous-jacente le tient en haleine. Il est épaté par la manière dont l’auteur met à profit la longueur de son récit, jusqu’à la mort naturelle de Lubin. Il termine sa lecture, attristé de devoir faire le deuil de Lubin et de ce qu’il représente, ainsi que du principe de réalité qui s’est imposé à lui, à a fois Lubin, à la fois le lecteur lui-même.

J'écris actuellement un essai sur la dissociation identitaire.  © Glénat

J’écris actuellement un essai sur la dissociation identitaire.
© Glénat

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En 2017, Thimothé Le Boucher a beaucoup fait parler de lui et de Ces jours qui disparaissent, un récit sur la dissociation de personnalité qui aura marqué tous ses lecteurs. On vous explique pourquoi chez Bruce Lit.

La BO du jour :

23 comments

  • Patrick 6  

    Un article qui rend parfaitement hommage à cette excellente BD !
    Bon évidemment mieux vaut ne pas avoir le moral en berne lorsque l’on commence sa lecture, car on a de très forte chance de finir au 36ème dessous ! Mais il n’en reste pas moins que j’en suis sorti bouleversé ! (Merci à Matt de me l’avoir offert !)
    Effectivement comme tu le soulignes la couverture est un peu trompeuse car on s’attendrait un peu à une histoire de double maléfique (à la Phenix noir) alors qu’il n’en est rien.
    Le thème de la BD m’avait fait penser au film Français « Les jours ou je n’existe pas » (2003) puisque là aussi il était question d’un homme qui disparait purement et simplement un jour sur deux. Sauf que la BD est autrement mieux menée vu que le long métrage fait partie des ‘Films Français où il ne se passe rien » ^^
    Bref tout ça pour dire que cette BD est un franc chef d’œuvre mais je ne la recommande cependant pas à ceux qui traversent une phase de déprime !

    • Présence  

      Merci pour ce retour.

      Merci à Bruce de m’avoir convaincu de lire cette BD, et en plus de me l’avoir prêtée gracieusement. Ce fut une excellente surprise à laquelle je ne m’attendais pas du tout.

  • Eddy Vanleffe  

    Encore une oeuvre à guetter en médiathèque…
    bravo pour la clarté et la pédagogie pour attirer vers des titres qu’on aurait pas forcément « decelé ».
    encore un coup de Présence.

    • Présence  

      Une découverte que je dois entièrement à Bruce. Au départ le ton de la couverture (entre SF et Fantasy), et l’apparence des dessins vaguement manga et tout public m’ont fait reposer la BD dans les rayonnages parce qu’elle donne une apparence trop dérivative sans réelle personnalité. Quel manque de discernement de ma part !

  • Jyrille  

    Superbe article Présence, je ne me doutais pas du tout que tu aurais pu être attiré par cette bd ! Tout comme toi, en voyant la couverture, je pensais qu’il s’agissait d’une bd de SF avant tout. Tu fais bien de relever ses couleurs étonnantes. Au final, c’est un peu de la SF, mais dans le genre réaliste…

    J’ai adoré cette bd, elle se lit toute seule et les péripéties s’enchaînent alors que le ton est celui d’un film français (jamais entendu parler de celui que tu cites, Patrick !), mais je ne la trouve pas trop déprimante. Elle est poignante mais remplie de joie, puisque toute l’histoire est racontée du point de vue de l’acrobate.

    Tu as sans doute raison pour les détails des décors mais cela m’a échappé… Quoiqu’il en soit, c’est une vraie belle surprise et elle restera dans mes rayons.

    La BO : j’écouterai plus tard. Je vois qu’elle fait partie de Mechanical Animals, mais je n’en ai pas souvenir…

    • Présence  

      Merci de ce retour. C’est l’insistance de Bruce qui m’a décidé à dépasser mes réticences. Concernant les décors, j’y ai prêté attention parce que JP Nguyen m’avait offert une autre BD (Ceux qui restent, de Josep Busquet & Alex Xöul) avec la même caractéristique: une impression d’arrière-plans assez fades à la lecture, et en réalité un niveau descriptif soutenu.

      J’ai été épaté par la mise en œuvre d’un concept simple (l’adulte sérieux qui remplace l’adolescent créatif) qui est présent tout du long, sans pour autant écraser l’histoire ou les personnages, un équilibre tenu tout du long du récit.

      • Bruce lit  

        Au secours !
        C’est du cinéma ou un film de stagiaire en art et essai ?

        • Jyrille  

          Ah la vache ! Help ouais ! On dirait un sketch des Inconnus, tout y est : les plans fixes sans intérêt, la musique de chambre insupportable, les regards dans le vide (rien que dans la BA on voit que l’actrice est réduite au rôle de Potiche… rahlala). Et le type ressemble à Macron. Le cauchemar !

  • Tornado  

    Le sujet est très intéressant. Mais c’est vrai que les planches avec leur côté un peu trop naturaliste me feraient reposer la chose sur son rayonnage…
    L’article a néanmoins réussi à piquer ma curiosité. C’est déjà ça ! :)

    • Présence  

      C’est très naturaliste, avec un élément SF comme le fait observer Jyrille, un récit qui se termine quelques années dans le futur, mais aussi très conceptuel quant à ce qui arrive vraiment à Lubin, et en plus très facile et agréable à lire. Les pages se tournent toutes seules.

  • JP Nguyen  

    J’en avais déjà entendu parler, j’ai lu d’autres critiques positives et… je l’ai feuilleté et reposé.
    Un jour peut-être, plus tard, d’occase ou en médiathèque…

    • Présence  

      J’ai autant apprécié cette BD que Ceux qui restent (de Josep Busquet & Alex Xöul, encore merci pour ce cadeau), en trouvant Les jours qui disparaissent, un peu moins déprimant, mais tout aussi cruel.

  • Bruce lit  

    Merci à toi Présence de t’être lancé dans un article pour lequel je ne me sentais pas disponible pour y aller.
    Tu pointes très justement le niveau de fausse simplicité aussi bien des décors que de l’intrigue assez complexe si l’on y pense. Plus que l’aspect manga de la chose, cette histoire me fait penser à la production des frères Luna dont toi et moi (c’est suffisamment rare que nos goûts convergent pour le signaler) qui sont également dans cette trame : une intrigue simple, intime et linéaire cachant derrière du fantastique accessible de vrais interrogations sur la construction ou la destruction d’une identité.
    Je suis aussi d’accord avec toi sur l’empathie toujours plus profonde envers le personnage qui n’est pas un être de langage mais d’instinct. Il est le pire ambassadeur de sa cause et les codes de la BD permettent de nous le rendre très attachant.
    La grande réussite de cette histoire ambitieuse et très marquante est de rendre universelle ce récit même pour ceux qui ne souffrent pas de dissociation. Il parle aussi bien aux déprimés qu’aux dépressifs et surtout à quiconque se trouvant dans la situation de se retrouver spectateur de sa vie plutôt qu’acteur, quoiqu’on fasse.

    Je dirais enfin que le choix du titre de cet album est à l’image du reste : simple, efficace, marquant.

    JP, Tornado ; c’est une réussite majeure qui mérite de s’y intéresser au même titre que l’on peut lire QUARTIER LOINTAIN sans aimer les mangas. Un film est prévu pour 2019.

    Cyrille : oui, c’est un titre mineur de MA, que j’aime beaucoup pour la mélancolie du refrain. Quelque chose me dit qu’on se revoit demain…

    • Présence  

      C’est exactement ça : un niveau de fausse simplicité, belle façon de l’exprimer (je la note pour utilisation ultérieure). Décidément, cette BD nous rapproche : je perçois tout à fait les similitudes que tu pointes entre celle-ci et celles des frères Luna.

      Récit universel – Là encore, je te rejoins. Ta remarque utilise un terme que j’avais retrouvé dans certaines critiques : trouble dissociatif de l’identité. En ce qui me concerne, je n’ai pas du tout envisagé le récit sous cet aspect littéral, mais plutôt sur celui de la métaphore des responsabilités de vie d’adulte qui s’imposent soit à l’adolescent, soit au créatif. Du coup, j’en ai fait une lecture différente, le récit étant très parlant pour moi sous cet angle de vue, ce qui correspond bien à une forme d’universalité.

    • Jyrille  

      Ah tu m’apprends un truc pour le film ! Je rejoins Présence : fausse simplicité, c’est très parlant et bien condensé.

  • OmacSpyder  

    Un article rédigée d’une voix limpide et univoque. J’étais curieux de lire la revue de cette bd qui présente en effet plusieurs aspects associés comme l’article le présente : naturaliste, avec une fiction qui s’installe de façon fluide, simplicité apparente du trait, avec ces détails qui apparaissent pour peu que l’on s’y attarde.

    Ce titre confère une impression de passage et de disparition. Cette couverture du personnage dans l’eau le symbolise bien. Un passage vers un âge dit adulte est aussi une propre disparition à soi-même, et questionne la notion d’identité. Comment peut-on changer sans se perdre, grandir et s’intégrer sans se dissoudre dans le conformisme ambiant? Ce récit, plus qu’un propos sur le trouble dissociatif est celui du passage de l’adolescence. Et je trouve pertinent que l’article ne soit pas tombé dans le piège, quand bien même ce trouble soit nommé dans la bd.

    L’impression de dissociation peut intervenir à différents moments de la vie, sans que ce soit un trouble dissociatif de l’identité. Un traumatisme peut engendrer une dissociation, un trouble psychique épisodique ou chronique, mais aussi des phénomènes plus courants inscrits dans une évolution de la personnalité.

    Je pense que ce récit se situe sur ce troisième registre : une dépersonnalisation, c’est-à-dire l’impression de perdre le contrôle de son corps, de ses gestes, de se voir de l’extérieur. Nul élément psychiatrique dissociatif, nul traumatisme réel, mais une impression de se dissoudre un instant. Cette impression inaugurant une perte intérieure pour, dans le meilleur des cas, trouver d’autres appuis intérieurs.

    Cela survient parfois lors du travail d’analyse auprès d’adolescents, c’est un moment de vacillement subjectif, comme la flamme d’une bougie qui vacille avant de se redresser. L’adolescent peut ne plus se reconnaître, cet état générant une certaine angoisse. Il s’agit à ce moment de la perte d’idéaux. On ne reconnaît plus l’image que l’on voit dans le miroir. Cela peut survenir à tout un chacun dans des moments particuliers de « petit vacillement intérieur ».

    L’eau de la couverture rejoint donc bien cette question du miroir. Le narcissisme, au sens de l’image de soi, est atteint. Et l’on perçoit l’importance de la reconnaissance de soi-même dans tous les miroirs modernes de l’adolescent que forment les réseaux sociaux. Des adolescents contemporains de retrouvent régulièrement aux prises avec ce miroir rassurant et aliénant à la fois. Presque dépersonnalisant.

    Lubin est un adolescent qui traverse ce vacillement. Puisqu’on pense que c’est un trouble dissociatif on l’aide tout compte fait assez peu à trouver comment laisser une trace de lui, une empreinte de soi dans la personne qu’il est en train de devenir. Et nous apercevons ici tous les enjeux des marques corporelles chez l’adolescent ( il y a d’ailleurs un tatouage dans l’histoire). Peut-être aurait-il fallu le guider davantage ainsi plutôt que l’aliéner à travers un trouble. C’est la pente facile des adultes : penser un trouble chez l’adolescent alors qu’il se situe seulement dans une étape de changement à accompagner.

    Fort heureusement, Présence, tu n’es pas tombé dans ce panneau et tu as accueilli Lubin avec toute la bienveillance qu’il méritait pour qu’il nous laisse un trace de nos propres adolescences…

    • Jyrille  

      « C’est la pente facile des adultes : penser un trouble chez l’adolescent alors qu’il se situe seulement dans une étape de changement à accompagner. » Je rejoins totalement cette analyse. J’ai récemment lu une remise en question totale de « la crise de l’adolescence », une locution toute faite pour enrober un état trop complexe à définir.

      En lisant cette bd, j’ai immédiatement pensé à toi Omac, et j’étais prêt à parier que tu la chroniquerais. Loupé.

    • Présence  

      Merci beaucoup pour ce retour enrichissant et chaleureux comme toujours. C’est gentil de conforter dans ma compréhension. L’impression que j’en ai eu n’était pas celle d’une psychothérapie, ou d’une psychanalyse. D’ailleurs Timothé le Boucher n’est pas tendre avec le psy qui apparaît dans le récit.

      Tes explications sur le trouble dissociatif et la dépersonnalisation sont précieuses pour comprendre de manière plus technique ce qui se joue dans ce récit. Le parti pris de l’auteur de ne montrer que la vie et le ressenti de Lubin acrobate donne l’impression de l’émergence d’un autre lui-même, un individu plus adapté à la vie adulte, plus efficient, plus conforme aux normes sociales, comme s’il avait été façonné par les valeurs dont Lubin acrobate a refusé de subir l’influence, de manière plus inconsciente que consciente.

    • Bruce lit  

      C’est qu’il y a de miraculeux avec toi Omac, c’est cette faculté à te saisir d’un article et d’en extraire la sève, comme si tu avais lu le bouquin une centaine de fois.
      Sur ce que tu dis de cet élément liquide marquant le passage adolescent, je pense souvent à Kitty Pryde, la benjamine des Xmen et son pouvoir de passer à travers.

      • Présence  

        Oui, je ne l’avais pas relevé, mais j’ai aussi beaucoup apprécié le commentaire sur le symbole du miroir de la couverture, de l’eau renvoyant à Narcisse.

  • OmacSpyder  

    @ Jyrille : Une partie de moi l’a chroniquée dans sa tête, donc ce n’est qu’un demi-loupé. J’aurais très bien pu m’y lancer complètement mais une part de moi ne m’en a pas laissé le temps. Présence a fait un article qui m’a permis, une fois de plus, de rebondir en y ajoutant ma partie!

    @ Présence : La vision de l’auteur ou du personnage à l’égard du psy dans le récit correspond peut-être à ce que de nombreux adolescents peuvent ressentir face à un psy qui reste dans ses références et ne parcourt pas la moitié du chemin pour qu’il y ait rencontre.

    @ Bruce : Le seul miracle dans l’affaire est d’écouter ce qu’il se raconte. L’article de Présence était largement bien construit pour y lire les lignes qui se dégagent du récit.
    Kitty Pryde comme un paradigme adolescent : oui, ça m’a aussi… traversé ;)

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