Young Perez

Young Perez de Jacques Ouaniche

Un article de BRUCE LIT

1ère publication de 19/07/15- MAJ le 11/01/20

Jeune et fier en Pologne sous la neige

Jeune et fier, en Pologne, sous la neige

Inspiré de faits réels, Young Perez est un film de Jacques Ouaniche sorti en 2013.

Brahim Asloum, véritable boxeur et champion du monde WBA de 2007 interprète le rôle de Victor Younki dit Young Perez, un boxeur tunisien champion du monde des poids mouches en 1931-1932.
Déporté à Auschwitz, il périra à la fin de la guerre durant les marches de la mort. 
Le palmarès de Victor « Young » Perez est impressionnant : 133 combats, 91 victoires (dont 27 par KO).

Pas vraiment à sa place dans ce que nous pourrions appeler la culture Geek, j’ai tout de même choisi de publier cet article en résonance avec le roman graphique Le Boxeur, qui parle aussi du  sort réservés aux boxeur dans les camps de la mort. Une BD intitulée Young a également été conçue.  Une autre intitulée Young Perez existe également chez Futuropolis.

Le vrai ! Source : Wikipedia

Le vrai !
Source : Wikipedia

Ce film relate le destin d’un tunisien juif qui, après être devenu champion de monde de boxe, est déporté à Auschwitz. Rudolf Hoss, le directeur du camp lui propose de vivre encore un peu en organisant un match de boxe à l’intérieur du camp. Victor aura droit à un bol de soupe de plus, de faire du footing sous les miradors et de s’entraîner parmi les valises volées des prisonniers.

Aucune bonté là dedans. Il s’agit pour le sinistre nazi de montrer la suprématie aryenne sur notre ami et de l’humilier en prouvant qu’il a triché en remportant ses titres. Ce qui n’est pas bien difficile : avec 20 kilos en moins, malade et terrorisé, n’importe quel champion ne ferait pas d’étincelles.
Dès le début du film, le spectateur est forcément happé et révolté par ce qu’il y voit. Victor y est cadavérique, ses muscles ont fondu et lorsque le match débute, il se prend un uppercut terrifiant sans pouvoir se défendre. Ce coup de poing, premier d’une série insupportable permet l’introduction d’un flash back nous racontant son ascension et sa chute bien avant sa déportation.

De Tunis à Auschwitz, Young Perez raconte aussi une poignante histoire d'amour entre deux frères

De Tunis à Auschwitz, Young Perez raconte aussi une poignante histoire d’amour entre deux frères
© Lighthouse Home Entertainment

Sans la particularité de ce destin, le film n’aurait pas été très intéressant puisqu’il y reprend tous les poncifs du film de boxe : le p’tit gars sorti de nulle part qui a la niaque et qui, une fois champion, se perd dans la bibine et les femmes. Pour autant, Young Perez n’est pas dénué de qualité. Il raconte une histoire entre deux frères assez poignante et égratigne déjà le concept d’identité nationale. Perez, se bat sous le drapeau français, a intégré ses valeurs tandis que notre pays le rejette. Même à l’apogée de sa carrière, un grand quotidien français refusera de publier la photo de ses parents en djellaba. Il montre aussi des juifs et des arabes coexistant pacifiquement en Tunisie.

La deuxième partie dans le camp est plus intéressante. Malgré des moyens limités (un Auschwitz bien  petit et des dizaines de prisonniers à l’écran contre des milliers dans la réalité), le film, pour une fois dénote des autres portant sur la Shoah par son réalisme historique et son refus de compromis. Les déportés sont sales, amaigris, brisés. Les sélections pour les chambres à gaz sont montrées ainsi que les marches de la mort dans toute leur cruauté. Ainsi que la vie dans les baraquements et la cruauté des capos.

Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux

Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux
Source Allocine 
© Lighthouse Home Entertainment

En boxant près des fours crématoires, Perez devient malgré lui, le champion d’hommes, de femmes et d’enfants assassinés. Là encore, pas de romantisme de mauvais aloi. Pas d’héroïsme de la part des déportés qui assistent impuissants à la torgnole de notre ami. Quant à Victor, s’il fait de ce combat un enjeu pour sauver son honneur, il s’agit d’abord pour lui de sauver sa vie et celle de son frère menacée.
Pourtant, au fil et à mesure que les coups pleuvent, la symbolique inévitable propre au film de boxe surgit.

Dans Raging Bull, Jake la Motta venait expier les bras en croix sur le ring la souffrance qu’il infligeait à sa femme. Dans Rocky, le ring devenait un lieu de promotion sociale, un lieu de revanche du loser (comme la piste de danse de John Travolta dans La fièvre du samedi soir). A deux doigts du coma debout, Young Perez trouve toujours la force de se relever. Toutes les statistiques sont contre lui mais il devient l’incarnation d’une vie qui refuse de s’éteindre, de se coucher aux pieds des nazis.  Pour une fois, il peut rester debout autrement que pour le comptage, les sélections et les châtiments. Porté par les encouragements silencieux de « son peuple », Perez, tel un Matt Murdock,  refuse d’abandonner et garde une dignité sublime dans un lieu perverti où  l’idéal sportif est devenu enjeu idéologique…..

La personnalité de Victor suscite bien avant ces événements un fort sentiment d’empathie. La plupart du temps, Brahim Asloum, complètement habité par son rôle interprète un homme sympathique, simple et plutôt courageux. Par contre l’idylle avec Mireille Balin ( actrice de Pépé le Moko dont la vie fut brisée par l’épuration. Elle sera violée et tondue à la libération avant de mourir dans la misère), montre l’actrice sous un jour peu favorable.  Certains admirateurs de cette actrice magnifique n’ont d’ailleurs pas supporté le traitement  infligé ici à leur idole.

Malgré des ellipses parfois brutales, une réalisation  pataude, Young Perez reste un film grand public qui raconte un destin exceptionnel sans faire de l’héroïsme de pacotille. Du cinéma toujours d’actualité au vu de déclarations toujours plus nauséabondes d’un borgne répugnant et sa fille à qui on mettrait bien un bon crochet…


Une bande annonce qui ne va pas jusqu’au bout de ses ambitions.

13 comments

  • JP Nguyen  

    La fiche Futuropolis sur Young mentionne aussi une autre adaptation chez le même éditeur : A l’ombre de la Gloire.
    http://www.futuropolis.fr/fiche_titre.php?id_article=790155

    La boxe exerce sur moi une étrange fascination. Je sais que ce « sport » est vraiment très nocif pour ses pratiquants professionnels (lésions inévitables au cerveau et ailleurs) et qu’il est aussi gangréné par le fric et autres maux des sports médiatiques. Et pourtant… toute la symbolique de la boxe, l’abondance de références (mentionnées dans l’article) rentrées dans la culture populaire et le lien avec mon super-héros préféré font que je suis attiré par les histoires autour du « noble art ». Pour le coup, j’accepte davantage le décalage entre les représentations fictives de la boxe et la réalité (pour ce que j’en connais). Peut-être aussi parce que ce décalage n’est pas aussi fort que pour le foot : les histoires de boxe montrent souvent l’autre côté du miroir et mettent aussi en scène la déchéance après la gloire…

  • Bruce Lit  

    Je crois n’avoir jamais vu de vrai match de Boxe, le sport n’occupant ( c’est lamentable ) aucune place dans ma vie ( mis à part la course après le RER où je suis passé médaille d’or….). Mais, comme les films de Prison ( où je n’ai jamais mis les pieds non plus), la Boxe permet de belles allégories sur la condition humaine et sociale. Je suis très friand. Qui se lance pour un article sur Rocky ? Je sens bien un Mister T…..

    // Young Perez : Je ne connaissais pas du tout le personnage. Mon « gout » pour cette période de l’histoire m’a amené à voir ce film sympathique. Je suis ravi de voir que d’autres médiums en parlent. Je vais tenter de trouver ça en médiathèque, merci JP pour le lien. Je serais curieux d’en savoir plus sur la romance de Perez avec Mireille Balin.

    • Tornado  

      Un article sur Rocky ? Il aurait fallu me le dire avant ! Je ne sais pas si j’en ferai un. Je garde l’idée en mémoire…

      C’est amusant : Au début, lorsque je réclamais à Bruce des articles pour le cinéma hors super-héros, il me disait non puisque ça manquait de références à la BD. Je me démenais alors pour trouver des liens entre les deux medium, en développant des chapitres entiers sur sur le sujet.
      Aujourd’hui, je constate qu’il n’y a que moi qui le fait ! Le seul Ducros qui se décarcasse !!! 😀

      N’empêche que je suis bien content de cette évolution du blog. Et je m’aperçois que plus d’un article sur deux sur lequel je planche depuis un moment, est dévolu au cinéma.

  • Présence  

    Mais si, cet article a sa place dans la culture geek, il suffit de cliquer sur le mot clé Shoah que tu as mis à la fin de l’article pour constater que cette période de l’histoire inspire une grande partie des créateurs, y compris de comics, que ce soit de manière directe (Maus), ou indirecte (l’histoire personnelle de Magneto).

    Le film dénote portant sur la Shoah par son réalisme historique et son refus de compromis. – Montrer l’indicible, l’inimaginable, accomplir le devoir de mémoire, faire comprendre la réalité de ces horreurs, commises par des hommes contre d’autres. De ce que tu écris, rien que pour ça ce film semble justifier son existence.

  • Yuandazhukun  

    Bravo Bruce pour cet article passionnant ! J’avais entendu parler du film mais Asloum était un obstacle pour franchir le pas. Je ne suis pas fan des reconversions parfois très douteuses des sportifs pro. Et oui je suis d’accord c’est un régal de voir l’élargissement du blog à d’autres supports merci mec ! Et étant de retour de vacances je vais pouvoir à nouveau gonfler du monde avec mes coms !

  • Bruce Lit  

    Poussé par Tornado, la décision d’ouvrir une fenêtre sur autre chose que le monde des Super Héros de temps en à autre permet de faire entrer un peu d’air frais. Après tout des revues comme RocknFolk ont bien leurs rubriques BD, Jeux VIdeo, cinéma etc.
    Et puis on parle aussi ici du travail de Graig Thompson, Art Spiegelman, Jason Little et bientôt Alex Toth et Sergio Aragonès, alors oui, la culture geek, la culture rock, tout ça reste de la culture tout court….
    Concernant le lien avec les bande dessinées, rien n’était prémédité. Chaque semaine je cherche un lien entre mes articles et celui des contributeurs. Je me suis aperçu que j’en avais quelques un ayant la boxe en dénominateur commun et en ait commandé au Tornado. Très vite, l’idée de recycler et de remastériser un vieil article amazon de quelques lignes a été trop forte. Young Perez avec son sujet si noir allait il attirer du public ou faire un bide ? Je me suis lancé et ne le regrette pas. Ce genre d’article me tient vraiment à coeur et permet aussi de récupérer mon « travail » pour amazon.

    Bruce Lit fera un break estival au mois d’août et proposera des mises à jour de vieux articles. D’ici là, tellement de thèmes que je voudrais caser en peu de temps : Neil Gaiman, Stars des Années 80 ( ET, Freddy, les cités d’or ), Shaun of the Dead, la saga King Kong, une semaine du Nanar et une autre Conan…. Les prochains jours promettent de me prendre la tête pour la programmation 🙂

    @ Yuan… : Welcome back ! Tu me donneras un billet de retard à la fin de la journée !

  • Jyrille  

    Superbe article, Bruce, vraiment. Encore une analyse sans faille. Je ne pense pas avoir envie de voir ce film par contre, trop de souffrance que je supporte de moins en moins. J’ai détesté La vie est belle, merci de me conforter dans mes sentiments.

    • Bruce  

      Je n’ai pas détesté la vie est belle. J’ y ai même bcp ri lors de la première partie. Mais en sortant de la salle, un grand malaise m’a étreint et ne m’a plus jamais quitté. Il était donc possible de tordre le coup de l’histoire pour raconter une jolie histoire et de montrer qu’avec de la volonté, de la ruse et de l’humour, on pouvait survivre à l’horreur. Si le film avait eu pour toile un camp métaphorique, ceci ne m’aurait posé aucun problème. Mais en désignant un lieu où périrent 1 millions de personnes, je trouve ça vraiment léger… J’en ai longuement discuté avec Tornado il y a longtemps.

  • Lone Sloane  

    Après Pandore, c’est à Bruce d’ouvrir sa boîte…Merci pour l’éclairage sur ce film improbable avec une interprétation apparemment habitée de Brahim Asloum.
    Sur le noble art, outre le Raging Bull de Scorcese que tu évoques dans ta chronique, il existe un très beau film de John Huston avec dans le rôle principal Stacy « Mike Hammer » Keach: http://www.imdb.com/title/tt0068575/

  • franck Van Leeuwen  

    Hello,
    Pour info, un long métrage d’animation en motion capture sur la vie de Young Perez est actuellement en production:
    http://franckvanleeuwen.canalblog.com/
    https://www.facebook.com/van.leeuwen.franck
    Voilà qui nous rapproche de la culture geek tout en posant les bonnes questions de la représentation de ce qui n’est pas représentable!
    Bonne journée à tous!
    Franck Van Leeuwen

    • Bruce lit  

      Bonjour Franck,
      Votre commentaire était coincé dans les spams éventuels du fait du lien envoyé ( j’en reçois une centaine par jour ). Je n’en prends connaissance que maintenant et viens de le valider. C’est un grand plaisir d’accueillir un animateur sur le blog. J’ai trouvé l’animation époustouflante, c’est magnifique et fait très envie. Si vous souhaitez promouvoir et nous parler de votre animé, c’est avec un immense plaisir. Vraiment. Vous trouverez mes coordonnées en haut à droite dans la rubrique : « + ».
      A bientôt ?

  • Kaori  

    Je n’avais jamais entendu parler de ce film….

    La Shoah est un sujet que j’évite, de manière générale… Ici, ce parcours m’intrigue… Je n’irai pas sauter dessus, mais si j’ai l’occasion, je le regarderai, je pense…

    • Bruce lit  

      Si la BD t’impressionne moins que le cinéma, celle parue chez Futuropolis est excellente.

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