1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta

1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta par Xavier Dorison et Thimothée Montaigne

Un article extrait des abysses par FLETCHER ARROWSMITH

© Glénat

Inspiré de faits réels sur l’un des naufrages les plus atroces de l’histoire maritime, les 2 tomes de 1629 sont un cocktail d’aventure, de thriller psychologique et de fresque historique violente et fascinante. Rescapé d’une lecture éprouvante, Fletcher Arrowsmith n’en est pas ressorti indemne et vous livre sa version des faits sur BruceLit.Leblog

1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta, est un diptyque signé Xavier Dorison (scénario), Thimothée Montaigne (dessin) assisté de Clara Tessier (colorisation), paru aux éditions Glénat en 2022 et 2025.

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L’histoire se fonde sur la tragédie du Batavia (rebaptisé Jakarta dans l’album et dans la suite de l’article), un navire de la Compagnie hollandaise des Indes orientales (VOC)  qui fit naufrage en 1629 au large des côtes australiennes. Les survivants se retrouvèrent livrés à eux-mêmes sur un îlot isolé, sous l’emprise de l’apothicaire Jéronimus Cornélius.

Avec beaucoup d’intelligence, Xavier Dorison (Goldorak) prend le temps d’installer son histoire. Le premier tome présente les enjeux et installe les différents protagonistes du drame en devenir. Cette première partie plonge le lecteur dans un cours d’histoire passionnant sur les raisons des voyages maritimes commerciaux et la lutte des classes. Dans ce huis clos maritime, mouvant mais pas moins angoissant, la tension monte et les esprits s’échauffent jusqu’au naufrage. Le second tome, alors, attaque tambour battant. Entre naufragés, les cartes sont rebattues dans un nouveau huis clos encore plus angoissant où cette fois-ci, c’est la barbarie humaine qui s’exprime sans retenue. Afin de donner du rythme, les 2 albums sont découpés en chapitres, 6 pour le premier et 5 pour le second, introduits à chaque fois par des gravures pour mieux nous immerger dans l’époque. La progression passe de l’ordre (règles) au chaos (absence de règles) dans un tempo crescendo et une ambiance sombre et glaçante.

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Crédibilité. Tel semble être le maître mot que Xavier Dorison (Sanctuaire) et Thimothée Montaigne ont pris comme ligne directrice. Le naufrage du Jakarta est véridique. Il a déjà fait l’objet de diverses adaptations et documentations. Mais loin de nous donner un cours magistral, les auteurs s’emparent de l’histoire pour lui donner un souffle nouveau. Témoignages d’époque, archives de la VOC, procès, plans, peintures autant de sources pour écrire et dessiner 1629 en romançant le récit afin lui apporter ce qu’il faut de thriller psychologique. Xavier Dorison déclare même avoir volontairement atténué certains éléments afin que l’histoire soit accessible à tous. Bien qu’horrible, on reste donc encore éloigné de ce que fut réellement cette tragédie inhumaine.

On a l’impression de vivre l’aventure de l’intérieur avec les protagonistes. On ressent leur peur, le froid, la famine, la haine avec des dessins regorgeant de détails sur des planches où les vagues sortent du cadre accompagnant le Jakarta transperçant les cases. La mise en page alterne plans larges immersifs et gros plans psychologiques, renforçant les émotions. On se rapproche d’un storyboard cinématographique. L’approche semi-réaliste de Thimothée Montaigne permet aux lecteurs d’en prendre plein la vue et d’être emportés par une lame de fond qui renverse tout sur son passage. Ne pas oublier la qualité de la mise en couleur de Clara Tessier qui nous fait bien ressentir la crasse et les conditions de vie extrêmes que cela soit sur le navire ou sur l’île.

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Dans ce théâtre cruel, il faut des rôles de premier plan. Et 1929 en est pourvu, ciselés par la plume de Xavier Dorison.
Femme de la haute bourgeoisie hollandaise, mère en deuil, Lucrétia Hans tente de se placer au-delà de la discorde et de la convoitise. Elle est celle qui s’oppose aux valeurs du masculinisme nauséabond par son érudition, sa résistance, mais surtout fait figure de l’incarnation morale d’une humanité en pleine déchéance. De nos jours on la qualifierait de féministe et d’humaniste.

A l’opposé, le personnage de Jéronimus Cornélius s’apparente à celui d’une figure politique populiste. Prédicateur opportuniste, il joue avec les peurs et les croyances, en manipulant les foules par son érudition et le pouvoir du verbe. Il exploite la misère des ignorants en divisant pour mieux régner.

Représentant officiel de l’autorité, le commandant du Jakarta, Pelsaert use et abuse du pouvoir qui lui est conféré de manière aussi impitoyable que la loi le lui permet. Le reste de l’équipage est un parfait tableau du microcosme humain comme des suiveurs, des lâches, des psychopathes, des pères soutien de famille, des croyants… Mettons en valeur Hayes, qui incarne le courage et agit comme un catalyseur de la résistance et de l’esprit de solidarité qui se développe dans une telle configuration. À travers eux, c’est une galerie de portraits où chacun pourra imaginer celui qu’il aurait pu être

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Les auteurs se permettent des réflexions sur le pouvoir, les différentes façons de l’exercer et les conséquences induites. Par exemple, le départ de Pelsaert inverse la façon de l’exercer, le cadre légal disparaissant et pas pour le meilleur en l’absence de règles, aussi cruelles et stupides qu’elles aient été. Pelsaert cumule également les fonctions, étant délégataire du pouvoir de son employeur, la VOC. En digne représentant d’un capitalisme brutal, il semble n’éprouver aucune émotion dans l’exercice du pouvoir et dans l’application d’une justice sans autre forme de défense. Seule prime l’emprise sur les marins, rabaissés à une main d’œuvre bon marché et jetable, à l’entière disposition d’une entreprise qui ne vit que pour le profit. Le naufrage du Jakarta prend d’ailleurs ses racines dans la gestion déshumanisée de l’équipage, attisant les convoitises et semant les premières graines de la rébellion. Le profit coûte que coûte.

Que cela soit en mer ou sur terre, la lutte des classes reste présente. Chacun essayant de s’élever et survivre en écrasant son prochain, psychologiquement ou physiquement. La violence est omniprésente mais jamais gratuite, étant au service du récit. Dorison et Montaigne explorent le puit sans fond de la condition humaine, mettant son âme à nue au sens propre comme figuré. L’atmosphère se veut constamment étouffante, accentuée par la colorisation de Clara Tessier.

1629 est bien plus qu’une énième bd d’aventure : c’est une immersion morale et visuelle dans les replis les plus sombres de l’humanité. Xavier Dorison (Thorgal), Thimothée Montaigne et Clara Tessier transforment un fait historique en une réflexion sur des thèmes d’actualité tels que le capitalisme, le pouvoir, la violence et la résistance. Si vous cherchez une bande dessinée à la fois spectaculaire, intelligente et intense, capable de vous happer dès la première page, et de vous apprendre l’histoire de manière ludique, 1629 est une lecture indispensable.

© Glénat


La BO :

2 comments

  • JB  

    Héhé, lu en avant première !
    Une belle analyse d’un récit historique aux thématiques encore bien trop actuelles (opportunisme, masculinité toxique et féminicide, populisme, sacrifice des vies pour le profit)

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour JB.

      Merci de me lire.

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