DAYS OF « NO FUTURE » PAST

 

EVOL de Atsushi Kaneko

Un article de LUDOVIC SANCHES

EVOL est un manga d’Atsushi Kaneko publié dans le magazine COMIC BEAM entre 2020 et 2025 et qui a été traduit en français en dix volumes chez Delcourt. Il raconte comment trois adolescents ne se connaissant pas, ayant tous tentés de se suicider à la même heure dans des lieux différents, vont développer des super pouvoirs. Internés dans le même hôpital, ils s’échappent et leurs pouvoirs ne vont cesser de croitre au fur et à mesure que leur révolte contre le monde qui les entoure s’accentue.

© DELCOURT/KADOKAWA

Découvert en France grâce à la publication en 2006 de BAMBI chez IMHO, Kaneko reste encore aujourd’hui, même au bout de 20 ans, un auteur qui détonne dans le paysage éditorial du manga. Son œuvre a néanmoins évoluée et EVOL apparait comme une porte d’entrée idéale dans son univers, en tous cas comme une des ses œuvres les plus accessibles, les plus lisibles sans pour autant qu’il faille y voir une volonté de Kaneko de mettre de l’eau dans son vin. Le fait de se coltiner au genre du super-héros apparait comme une évidence pour un mangaka qui a souvent revendiqué une démarche créative s’abreuvant à de nombreuses influences et qui a parfois regretté que l’industrie du manga et ses auteurs ne fonctionnent qu’en vase clos.

Même si quelques mangas récents très populaires comme MY HERO ACADEMIA ou ONE PUNCH MAN ont repris certains motifs liés au genre du super héros pour les fondre dans les codes du shonen, Kaneko va avant tout se les réapproprier pour les mettre au service de son propre style. Certes, certains éléments peuvent se rattacher à une approche de déconstruction des codes du genre que le comic book américain a déjà longuement pratiquée ces dernières décennies, de MARSHALL LAW de Pat Mills et Kevin O’Neill à plus récemment THE BOYS de Garth Ennis et Darick Robertson auquel on pense forcément, comme dans ces deux séries, les super héros de EVOL incarnent une force et une justice dévoyée et corrompue contre un idéal originel qui se mettrait au service de la communauté en défendant, comme on disait, la veuve et l’orphelin.

L’histoire de EVOL reprend donc un point de départ classique du récit super-héroique (depuis SPIDER-MAN jusqu’à mettons MISS MARVEL) du personnage adolescent se découvrant des super pouvoirs et devant apprendre à vivre avec. Mais les enjeux moraux (grands pouvoirs/grandes responsabilités) qui servent de base à la plupart des récits du genre n’intéressent pas Kaneko, il en prend vite le contrepied puisque les trois jeunes gens, Nozomi, Akari et Sakura vont se revendiquer comme étant les méchants de l’histoire, ils vont vouloir incarner le Mal (EVIL/EVOL) mais dans ce monde désespérant dans lequel même ceux qui sont censés incarner l’espoir et la justice ne sont que des ordures, notre identification ne pourra aller que vers eux. Ce seront les EVOL qui seront les vrais héros de ce manga.

© DELCOURT/KADOKAWA

Si EVOL marque une nette rupture par rapport aux œuvres précédentes de Kaneko, c’est justement par sa volonté de travailler ce rapport à l’identification du lecteur en donnant à ces personnages une dimension humaine plus évidente. Artiste d’abord identifiable par son style et son univers visuel, Kaneko a longtemps conçu son travail comme un collage de références, une compilation au sens musical du terme, faisant de ces personnages des icones, régurgitant ou détournant des clichés et des motifs de la culture populaire au service d’une pure virtuosité de la forme. Ses héroïnes comme BAMBI, la tueuse kawaï avec son flingue rose, n’étaient que ça et dans SEARCH AND DESTROY (son remake futuriste du DORORO de Osamu Tezuka), ses personnages rapiécés avec des organes bio-mécaniques et de bouts de corps volés sur d’autres semblaient être la métaphore parfaite de la dimension hétéroclite et composite du style de Kaneko.

Dans EVOL, Kaneko prend le temps de dresser le portrait de ces trois personnages, non seulement en intégrant à la mise en place de l’intrigue de longs flash backs mais plutôt de les alourdir de psychologie, il va surtout nous faire entrer dans leur tête en essayant toujours de trouver des idées visuelles pour traduire leurs émotions et donner corps à leur mal-être: Sakura, l’élève modèle, la cheerleader du lycée (un cliché que Kaneko s’était déjà amusé à détourner dans DEATHCO) se voit projetée dans les airs pendant une chorégraphie exécutée avec ses camarades, elle incarne l’esprit de compétition comme moteur de la vie et des relations sociales, celle qui veut monter toujours plus haut et pour qui la chute n’en sera que plus dure (évidemment son super pouvoir lui permettra par la suite de voler). Nozomi apparait soudain comme un Alien (un clin d’œil peut-être au film NOWHERE de Gregg Araki) qui incarne sa peur d’être rejeté après avoir ressenti de l’humiliation pour avoir tenté d’avouer ses sentiments amoureux à un autre garçon.

Enfin, Akari, élevée au sein d’une famille toxique et victime d’un père qui abuse d’elle, se refugie auprès d’un double monstrueux, sorte de doudou inquiétant qui prend la forme d’un lapin géant qui est à la fois une figure protectrice (l’esprit d’Akari se dissocie comme un moyen d’échapper aux maltraitances qu’elle subit) mais qui incarne aussi sa dépression comme une entité qui la contrôle et l’empêche de nouer une quelconque relation humaine avec autrui. Ce n’est pas la première fois que Kaneko s’intéresse au mal-être adolescent, dans SOIL déjà, un jeune homme isolé s’infligeait des mutilations et le comportement destructeur des jeunes de la cité menaçait de semer le chaos dans un monde obsédé par le maintien de l’ordre et la sécurité. L’héroïne de DEATHCO, pendant gothique et dépressif de la tueuse à gages de BAMBI, en incarnait la vision bouffonne et ironique, celle-ci ne semblant pouvoir échapper à sa morosité chronique qu’en sortant massacrer des gens.

Cette empathie que Kaneko porte à ses jeunes héros transparait dans ces épisodes du récit dans lesquels ils tombent les masques si on peut dire et peuvent enfin laisser s’exprimer leur souffrance et leur tristesse, car liés par leur destinée commune, il n’y a que réunis tous les trois que leur révolte prend sens face à un monde des adultes qui ne fait presque jamais preuve de la moindre empathie et que Kaneko évoque sous la forme d’une fresque cauchemardesque réunissant entre autres des membres du Ku Klux Klan, le serial killer John Wayne Gacy, des enfants soldats ou encore Charles Manson sous l’égide d’un champignon atomique, comme une version infernale et apocalyptique de la pochette du SGT. PEPPER des Beatles. Lors d’un chapitre du tome 4 se succèdent sur plusieurs pages des portraits de jeunes gens confiant leur désarroi absolu (solitude, dépression, haine de soi). Le monde d’EVOL est un monde inhospitalier pour ceux qui ont le malheur d’y naitre à l’image de Kokoro, orphelin abandonné dans un sac par sa propre mère comme les héros des BEBES DE LA CONSIGNE AUTOMATIQUE, le roman culte de Murakami Ryu.

© DELCOURT/KADOKAWA

Ce tableau alarmant, d’autant plus sombre qu’il convoque aussi des épisodes traumatiques liés à l’histoire du Japon (spectre du cataclysme nucléaire, terrorisme à l’arme chimique évoquant les attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo dans les années 90, montée du nationalisme et du racisme face à d’éventuels conflits avec d’autres pays) pourrait paraitre juste accablant si Kaneko ne reniait pas vraiment sa veine première, celle de la caricature et de la satire, on retrouve ici son gout pour le grotesque et la bouffonnerie: les méchants du manga (c’est à dire en fait les super héros officiels) prennent une dimension ridicule et cartoonesque à l’image de Lightning Volt, le justicier de la cité qui soliloque tout seul en alignant des phrases sentencieuses et s’enorgueillissant de la noblesse de sa mission dans son accoutrement digne d’une soirée cuir BDSM et que les rebondissements de l’intrigue transformeront en héros déchu puis en loser pathétique: dans cet univers, les super héros sont aussi des stars (Kaneko reprend l’idée connue d’un merchandising publicitaire autour des justiciers) mais ironiquement, quand Lightning Volt accomplira enfin son destin de héros pour sauver le monde (en fait rétablir le statu quo) il n’en tirera aucune gloire, il ne pourra que se résoudre à être un homme ordinaire, héros ou pas, il faudra rentrer dans le rang, comme tout le monde.

Toutes les figures d’autorité seront croquées avec le même cynisme et le même humour potache, du maire corrompu au chef de la police au penchant douteux pour les jeunes idols, même le duo de flics (pourtant assez sympathiques) rejoint la galerie de personnages volontiers décalés qu’affectionne Kaneko. Mais cet humour parfois grinçant traduit aussi la vision d’un monde dans lequel toute singularité est étouffée, niée dans la vie sociale: la masse, la foule, la meute sont systématiquement inquiétantes chez Kaneko, elles engendrent la haine, la violence et l’autodestruction. La satire n’épargne pas non plus ces jeunes gens qui se mettent à suivre les EVOL dans l’espoir d’échapper à leur quotidien asphyxiant. Le ton un peu étrange d’EVOL tient de ce grand écart entre le drame, la satire sociale et le jeu de massacre régressif. Reste que chez Kaneko, l’utilisation du cliché est aussi l’expression de sa peur de la norme, du conformisme, cette vision de l’aliénation sociale qu’on trouvait déjà dans la famille modèle de la trop paisible banlieue pavillonnaire de SOIL ou dans la desperate housewive devenue tueuse par ennui existentiel dans DEATHCO.

EVOL s’inscrit bien dans cette humeur: dans un monde insensé et sans issue, la seule action possible est la libération de l’énergie du chaos dont le graphisme et la mise en scène de Kaneko sont l’illustration. Son influence majeure vient du punk rock, lui qui découvre les Sex Pistols à l’âge de 12 ans puis jouera de la basse dans un groupe de copains. On a beaucoup rattaché son style visuel à la bande dessinée indépendante américaine mais il vient plus nettement des illustrateurs et dessinateurs du lobrow art et qui agrège toute une sous-culture qui tient aussi bien du garage rock, du culte des automobiles, d’un certain fétichisme vintage pour les années 50 et qui aura influencé aussi bien les comics, le street art ou le monde du tatouage (Kaneko aura d’ailleurs dessiné entre 2006 et 2015 la très chouette mini-série TATTOO GIRLS dans la revue du même nom de l’éditeur Futabasha, une revue de mode alternative et féminine).

Ce surréalisme pop, kitsch, agressif et délirant qui explosait dans les pages en bichromie flashy de BAMBI, son premier manga marquant, avait évolué vers une maitrise toujours plus bluffante, un dessin toujours plus surchargé et détaillé, d’une densité renforcée par l’utilisation des aplats de noir (et l’absence de trame et de niveaux de gris) qui culminait dans WET MOON et son époustouflante reconstitution d’un Japon fantasmé des sixties ou dans l’univers cyberpunk délabré de SEARCH AND DESTROY. Dans EVOL, on sent à la fois la volonté de revenir vers une forme de lisibilité, de simplicité des compositions, de légèreté du trait, peut-être à la fois pour rompre avec l’imagerie un peu pompière qui va toujours un peu avec le genre du super héros, mais aussi pour permettre aux affects des personnages de s’exprimer plus directement. Cette place accordée au blanc, au vide dans les planches permet aussi de donner une vraie fonction dramatique et symbolique au noir jusque dans ce final apocalyptique qui voit se déverser sur l’univers un intarissable flot de bile noire, l’humeur mélancolique s’accordant soudain à ce climat de fin du monde imminente.

© DELCOURT/KADOKAWA

L’autre inspiration majeure de Kaneko vient du cinéma (plus que du manga en fait), principalement d’un cinéma maniériste (Sergio Leone, Sam Peckinpah, Seijun Suzuki pour faire court) dont il retient le baroquisme visuel, l’hyper stylisation de la violence et le travail sur le rythme: même si progressivement la narration et l’intrigue ont pris plus de place dans son travail, les mangas de Kaneko continuaient à s’organiser autour de moments de pure explosion d’énergie, une scène en apparence anodine pouvant s’amplifier à l’extrême à l’image du gunfight qui ouvrait DEATHCO, véritable morceau de bravoure de prés de 100 pages, remettant ainsi l’exposition de l’intrigue à plus tard. Dans EVOL, ce style narratif se retrouve dans une mise en scène qui déploie, dilate le temps, l’étire ou le suspend en surdécoupant les scènes mais Kaneko, ne surchargeant jamais ses planches et ses cases, arrive à garder une parfaite fluidité et une grande lisibilité alors que paradoxalement les visions de chaos et de destruction s’enchainent parfois jusqu’à la saturation.

Difficile de ne pas penser aux mangas de Katsuhiro Otomo, à la nuance prés que le trait stylisé de Kaneko ne ressemble pas au dessin tendu et hyper réaliste de l’auteur de AKIRA, mais déjà dans SOIL, le cadre aliénant des quartiers résidentiels rappelait la fausse quiétude des blocs d’immeubles alignés de la cité de DOMU dont la violence sourde ne demandait qu’à exploser. En lisant les pages d’EVOL où se succèdent explosions, incendies, bâtiments ravagés et immeubles disparaissant dans un souffle, on pense aux innombrables pages de destruction d’AKIRA qui par leur accumulation presque insensée finissaient par produire un effet de sidération quasi hypnotique. Dans sa lecture très critique d’AKIRA, Pierre Pigot, dans son essai APOCALYPSE MANGA (P.U.F, 2013) parle de ces « images où les architectures imposantes n’existent que pour être mises en pièces et ramenés à leur devenir-ruines, et ou les êtres humains, clones indifférenciés de soldats et de victimes civiles, ne sont là que pour, à un moment ou à un autre, exploser en gerbes de sang ou voir leur corps malmenés de la plus horrifique des façons. »

Dans le dernier tome de EVOL, Kaneko reprend même le motif de l’enfant-bombe à travers le personnage de Deborah dont les pouvoirs destructeurs exploités par une force armée sans scrupule rappellent évidemment ceux des jeunes mutants d’AKIRA qui eux-mêmes renvoyaient à la figure fondatrice d’ASTRO BOY de Tezuka, incarnant à l’inverse aux lendemains de la seconde guerre mondiale la possibilité d’une technologie mise au service de l’humain et donc du bien. Ce que reprochait Pierre Pigot à Otomo c’était que « les grandes scènes de destruction de Néo-Tokyo ne sont constituées que de bâtiments impersonnels – on n’y entrevoit jamais la véritable expérience qui serait celle d’êtres humains en de telles circonstances. (…) Le peuple, pour Otomo, se réduit à un peuple de figurants, relégués à l’anonymat et à l’interchangeabilité, sans qu’aucune nuance d’expérience, de douleur, de désespoir ou de mélancolie ne soit jamais explorée. » Pas sur que Kaneko soit moins cynique et misanthrope qu’Otomo quand il moque l’aveuglement des masses pour les figures d’autorité et la facilité à déchainer la haine contre les plus faibles.

Kaneko intégre pourtant ici plus que jamais dans son récit les gens ordinaires (l’apocalypse est montrée comme une expérience collective) et leur donne un vrai rôle au final: les EVOL, Nozomi, Akari et Sakura (et on comprendra qu’ils ne sont pas les seuls) remettent en cause par leur existence même une oligarchie des super-pouvoirs, fantasme d’une justice transcendante censée garantir la sécurité et une illusion de liberté. La conclusion d’EVOL n’a rien d’idéaliste, Kaneko suggérant même qu’un contre-pouvoir est parfois le produit du système (d’où le danger d’être vite récupéré et neutralisé) et que la contestation produit aussi un désir d’ordre. Reste que Kaneko apparait ici plus optimiste qu’avant, voulant croire jusqu’au bout qu’une révolution est encore possible. PUNK IS NOT DEAD ?

© DELCOURT/KADOKAWA

One comment

  • JP Nguyen  

    Fichtre, une chronique dense et documentée !
    Je ne me rappelais que très vaguement de l’article sur WET MOON, que je suis allé relire pour l’occasion. Dans les scans, je trouve que les visages de EVOL sont plus maîtrisés et réussis.

    Bon, après, je ne suis pas un super-fan de THE BOYS, alors une variante manga, je ne suis pas sûr d’aller chercher ça. Mais il ne faut jamais dire jamais…

    Sinon, de droite à gauche, EVOL, ça se lit aussi LOVE, non ?

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