L’oeil de la tigresse (The Rocky Horror Picture Show)

THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW par Jim Sharman

Par NORMAN T. RAY

En hommage suite au décès de Tim Curry, voici un article sur son premier rôle au cinéma, THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW (1975), réalisé par Jim Sharman, écrit par Richard O’Brien, avec Tim Curry, Susan Sarandon, Barry Bostwick, Richard O’ Brien, Patricia Quinn, « Little » Nell Campbell, Meat Loaf, Charles Gray…

Il en est de ces films qui vous laissent exsangues après visionnage, comme une gueule de bois alors qu’on sait qu’on n’a pas bu une goutte d’alcool. Et des jours après, on se pose toujours ces deux questions : « mais qu’est-ce que j’ai regardé ? » et « c’était bien, en fait, ou pas ? ». Et on ne trouve pas la réponse définitive, même trente ans après…

J’en ai trois dans cette liste et trois seulement : THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW, qui fera l’objet de cet article, et un film qui lui est contemporain, similaire sur certains points, sans rien lui devoir, PHANTOM OF THE PARADISE de Brian de Palma. Le troisième, pour d’autres raisons entièrement, c’est BRAZIL de Terry Gilliam. Cette fin…

La première fois que j’ai vu THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW, c’était en version originale, sur Arte. Il n’y a qu’Arte pour diffuser des œuvres pareilles sans sourciller. Et mon cerveau a explosé. De façon imagée. Quoique… Bien sûr j’ai acheté le DVD ensuite… Ce film ne devrait pas exister. Ce qu’il raconte ne devrait pas s’y trouver. Cette joie de vivre ne devrait pas avoir droit de cité. Et pourtant…

J’ai halluciné, j’ai ri, frémi et pleuré, et souvent tout cela en même temps. C’est ça, THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW. Et ce n’est pas pour tout le monde. Et tant mieux, parce que ce qui est pour tout le monde est juste chiant…

© 20th Century Fox

Et ne vous sentez pas coupable de ne pas aimer ce film, parce qu’il ne vous aidera pas à le faire. Ça passe ou ça casse. Pour moi, c’est passé. Beaucoup du jeu d’acteur, à commencer par celui du créateur de la pièce et du scénario du film, Richard O’ Brien, est approximatif, trop ou trop peu, mais jamais juste. Il est bien meilleur dans DARK CITY !

Les chansons sont quelquefois bancales, on sent que l’auteur n’a pas le talent des meilleurs compositeurs. Même si la bande originale est devenue culte avec le statut du film, avez-vous déjà entendu un tube, hors du film, composé par Richard O’ Brien ?

Et pourtant, ce truc qui n’aurait dû avoir aucun avenir est toujours culte de nos jours… L’équipe actuelle sur les planches du ROCKY HORROR PICTURE SHOW, en version comédie musicale à Broadway, menée par Luke Evans (FAST AND FURIOUS 6, DRACULA UNTOLD, oui, ce mec…), nominé pour ce rôle aux Tony Awards, avec nulle autre que Juliette Lewis dans le rôle de Magenta, a très récemment rendu hommage à Tim Curry, qui vient malheureusement de nous quitter à l’âge de quatre-vingts ans.

© 20th Century Fox

La pièce n’a jamais vraiment cessé d’être adaptée dans le monde entier, le film est toujours diffusé de façon restreinte depuis sa sortie, pour des soirées spéciales où les fans viennent déguisés… enfin, déshabillés plutôt, pour honorer la mémoire de ce qui fut un flop en 1975… C’est le film le plus exploité en salles de tous les temps.

En France, la comédie musicale fut adaptée en 1975 au théâtre de la Porte Saint-Martin, avec Roger Mirmont (inoubliable interprète de FAIS GAFFE À LA GAFFE) en Brad, renommé Paul, et Ticky Holgado en Eddie/Docteur Scott !

Mais c’est quoi THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW ?
L’œuvre sort du cerveau béni de Richard O’Brien, dont c’est la première expérience en « solo ». Et la première œuvre en solo est souvent la plus révélatrice. Il ne surprendra donc personne, à la vision de la pièce ou du film, que son auteur est à la fois fan des « late picture shows » de son enfance, et également fortement questionné par le genre auquel il appartient réellement.

L’introduction du film, célèbre, met ainsi en scène une bouche ouvertement féminine, celle de Patricia Quinn, également interprète de Magenta, superposée à la voix de Richard O’Brien, qui célèbre les films Universal et RKO en noir et blanc de son enfance. L’ambiguïté sexuelle et tout le projet sont ainsi résumés dans cette ouverture.

La déclaration d’intention est claire, mêler le classique science-fictionnel à des considérations de genre, qui si elles ne sont pas encore au cœur de certains débats comme au vingt-et-unième siècle, n’en restent pas moins prégnantes pour ceux et celles qui y sont confrontés à cette époque, et qui s’y reconnaitront sans partage par la suite.

© 20th Century Fox

THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW est une célébration. Décomplexé par le succès du courant « glam rock », qui met en scène des musiciens résolument androgynes, Richard O’Brien se lâche sans complexe, célébrant la liberté sexuelle absolue dans un contexte narratif classique, celui du Docteur Frankenstein et de sa créature, ouvertement cité dans une des chansons d’ouverture (« Over at the Frankenstein’s place »).

Pierre La Roche sera chargé des maquillages. Si ce nom ne vous dit rien, il aura notamment maquillé David Bowie et Mick Jagger.

Dans ce film, il se trouve juste que Frankenstein porte des bas résilles, et sa créature est conçue pour être son objet sexuel exclusif, devant le regard « innocent » d’un couple qui passait par là par hasard, Brad et Janet, en panne de voiture. On parle bien ici de la recherche d’une identité sexuelle chez tous les protagonistes, laquelle sera questionnée au cours du film, y compris chez le professeur Scott, le « van Helsing » de la bande, le tout dans une bonne humeur contagieuse.

Car malgré quelques passages horrifiques, assez facilement désamorcés par l’atmosphère euphorique ambiante, et le coupe-viande électrique le plus dérangeant jamais filmé, nous nous trouvons dans l’euphorie constante, renforcée par le jeu outrancier du personnage principal, Frank N’Furter.

Capable à la fois de la plus grande exubérance, d’une cruauté manifeste, mais aussi d’un attachement profond envers ceux qu’il fait siens, le personnage est complexe, attirant et repoussant en même temps, excentrique et touchant de par sa volonté d’être aimé et accepté, en dépit de ses actions discutables et de ses défauts. Sa vision fantasmée d’un public « vieux » le célébrant est sans équivoque à ce sujet. Mais d’acceptation, il n’en aura point.

Le dernier acte nous en offre, contre toute attente, une version empathique d’une puissance incroyable. « Dont Dream It, Be It », « Ne le rêve pas, sois-le ». Sois ce que tu veux être au plus profond de toi. À cet instant, Frank, Magenta, Brad et Janet se mélangent dans un ballet aquatique dans une piscine, dans une orgie bienveillante et consentie, avant que la « réalité », en version film pourri des années 50, ne les rattrape.

© 20th Century Fox

Une orgie bienveillante et consentante ET « nerd », voilà comment je résumerais THE ROCKY HORROR PICTURE SHOW, une hallucination collective que vous accepterez ou non, qui vous parlera, ou non, mais qui ne devrait pas vous laisser indifférent. Vous l’aimerez ou pas, malgré ses défauts, ou peut-être à cause d’eux.

Ce film n’est pas fait pour tout le monde, mais il est fort à parier qu’il aura aidé beaucoup de personnes à s’accepter. Les visions positives de l’homosexualité, ou de la bisexualité, n’étaient pas si courantes à l’époques, et le fait d’être un « geek » non plus. Richard O’Brien était les deux, enfin, faisait partie d’un « troisième sexe » si on en croit certaines de ses entrevues. Et il a créé, avec Jim Sharman, réalisateur déjà sur les adaptations théâtrales, cet OFNI incroyable qui semble résister à l’épreuve du temps. Certainement un exemple de « Time Warp » comme il en existe peu.

Alors, tentez THE ROCKY HORRROR PICTURE SHOW. Peut-être que ce ne sera pas pour vous, et c’est très bien comme cela. Mais certains d’entre vous, comme moi-même, en auront besoin dans leur vie, même si vous ne le savez pas encore, ni plus, ni moins. Essayez, vous verrez bien, Vous ne risquez rien, c’est inoffensif, et merci de laisser votre commentaire sous cet article !

13 comments

  • JB  

    Merci pour cet article !
    Tiens, ARTE aussi pour le premier visionnage, mais FAME (le film) pour la découverte de l’objet avec les personnages découvrant le « Time Warp ».

    … Ticky Holgado ?!

    Pour l’orgie finale, je reste réservé sur la partie consentante, Frank s’étant livré à des viols par surprise sur les 2 protagonistes, et les victimes du mécanisme Medusa ayant radicalement changé d’humeur durant leur paralysie…

    Après tout, Frank est puni pour son « style de vie extrême » par le personnage de Richard O’Brien et par Magenta. Ceux-ci étant également a minima bisexuels (… et probablement incestueux), cela en dit long sur les méthodes de Frank, je trouve. Mais si on suit la logique du final rendant hommage aux films des années 50, le méchant est puni conformément au Code Hays et les héros s’en sortent… Du coup, Si Frank représente la liberté transgressive et la sexualité débridée, Riff Raff incarne-t-il un retour à l’ordre répressif ou une version plus saine des modes de vie alternatifs ?

    • Norman T. RAY  

      Je ne suis pas vraiment d’accord pour les « viols par surprise ». Les scènes montrent bien que Brad et Janet finissent par consentir, de façon très volontaire, et en toute connaissance de cause. C’est aussi ce qui rend les deux scènes en miroir drôles.

      Qu’est-ce que le mécanisme Medusa, ne serait-ce pas plutôt un révélateur de ce que les personnages portent réellement en eux ?

      Et les héros s’en sortent-ils réellement indemnes ? La dernière scène les montre, rampants, incapables de se rejoindre.

      Bref, je ne trouve pas que cela soit aussi tranché.

      • JB  

        Sous un autre angle, si l’on intègre la mort d’Eddie à la thématique globale du film, on peut considérer que Frank assouvit tous ses appétits au détriment des autres, ce qui est appuyé par le discours accusateur de Columbia avant qu’elle ne se fasse pétrifier.

        • JB  

          J’y pense en retard, mais même après pétrification, dans Rose Tints my World, ce que chante Columbia reste déprimant : elle parle de sa relation avec Frank comme un échec et au passé, et laisse entendre (selon l’interprétation des paroles) que seule la drogue (« my love for a certain dope » si cela ne porte pas sur Eddie ou Frank) la met à l’abri de la souffrance.
          Dans la même chanson, Rocky indique qu’après quelques heures de vie à peine, il n’a plus confiance que dans la satisfaction sexuelle. Brad exprime principalement sa détresse. Seule Janet semble montrer une satisfaction complète, mais une phrase au passif laisse à mon sens planer un doute : « My mind has been expanded »…
          Et chacun.e (y compris Frank) conclut sa partie en indiquant que fuir la réalité (mettre des lunettes teintées de rose) leur permet de se protéger de la souffrance.

      • JB  

        (Accessoirement, il faut que je me matte Shock Treatment, plus ou moins la suite du Rocky Horror Picture Show, j’ai le DVD à portée de main après excavations)

        • Norman T. RAY  

          Oui j’avoue que je serais curieux de le voir aussi.

  • NICOLAS  

    « Prepare the transfer beam », Norman, et renvoie moi sur la planête Transsexual!

    Merci pour ce bel article qui me rappelle un beau souvenir et une belle découverte musicale. Non mais quel film!
    La musique, les chansons, les costumes délirants, la personnalité de ce savant fou, parodique mais malheureusement un violeur comme le rappelle JB; la morale est sauve puisqu’il se fait abattre à la fin par Riff-Raff.

    Je ne sais pas si un autre des Bruce-liseurs était à Nice en 1992 ou 93, il y avait cette librairie spécialisée comics-films d’horreur, Fantastic Zone, c’est là que j’ai découvert ce film. Une sacrée claque, j’ai même pu acheter le double cd avec la B.O et les réactions du public regardant le film.

    Quel souvenir!

    • Norman T. RAY  

      Pas franchement d’accord sur le côté « violeur », comme expliqué ci-dessus.

      La morale est sauve, la morale est sauve, pas sûr que Riff-Raff soit plus innocent que Frank. Je trouve que c’est beaucoup plus ambigu.

      • NICOLAS  

        D’accord Norman. En effet Brad n’est pas vraiment traumatisé puisqu’on le voit s’en griller une ,et Janet voulait vraiment cette expérience sexuelle… et s’en est régalée.

  • Ludovic  

    Content de voir le ROCKY HORROR sur Bruce Lit même si le film est tellement surcommenté que tout à été dit. Je conseille le trés bon docu en deux parties qui avait été diffusé en mars dernier je crois sur France Culture et qui est toujours en écoute en podcasr sur le site de la radio.

    Moi j’avais découvert le film lors de sa 1er diffusion à la télévision française sur Canal lors de LA NUIT DES FILMS CULTES (le film était suivi de ORANGE MÉCANIQUE et de EASY RIDER) en 1996, j’avais ensuite acheté le CD de la BO (sur lequel il n’y avait pas toutes les chansons mais le CD a continué a tourner longtemps sur la platine) et le DVD. Je l’ai revu fréquemment mais je l’ai jamais vu en salles et surtout je n’ai jamais vécu l’expérience ROCKY HORROR telle qu’elle continue au Studio Galande à Paris comme dans d’autres salles partout dans le monde depuis plusieurs décennies et qui font du ROCKY HORROR un film unique en son genre quoiqu’on en pense.

    • Norman T. RAY  

      Non, jamais vu en salle non plus, ça doit être une sacrée expérience 🙂 .

  • Bruno. :)  

    Il est très chouette, ton article !
    Tu fais passer tout ce que t’a apporté l’expérience du visionnage avec un enthousiasme très communicatif : j’ai beau n’avoir pas aimé l’expérience cinématographique (vague souvenir adolescent), tu m’as donné envie de re-tester.
    Je fais ça vite et je re-passe, promis-juré !

    • Norman T. RAY  

      Merci beaucoup, ça fait très plaisir à lire ! 🙂 Bon re-visionnage !

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *