Focus : Terry Gilliam
Un article de MAXIME FONTAINE

Dans mon panthéon personnel, rares sont les réalisateurs qui exercent une aussi grande fascination que le bondissant Georges Méliès.
Prestidigitateur touche-à-tout, inventeur de trucages, homme de scène survolté, ce pionnier du cinéma a donné ses lettres de noblesses à ce qu’on allait appeler le septième art, transformant les expérimentations des frères Lumière en festival narratif où se sont mêlées toutes ses audaces.
Puisant dans la mythologie, les contes, les récits d’horreur, le théâtre burlesque, l’histoire ou l’actualité, il a convoqué tous les genres, passant des mondes oniriques propices au déploiement du merveilleux jusqu’aux débats d’idées suscités par l’affaire Dreyfus.
Car si l’on voit surtout Méliès comme un saltimbanque imaginatif, il était aussi homme de son temps, et caricaturiste engagé.
Un profil qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain Terry Gilliam, autre de mes auteurs favoris, le plus anglais des réalisateurs américains -ou le plus américain des réalisateurs anglais, on s’y perd, avec lui.
Dessinateur doué – tout comme Méliès, celui qui a inventé l’univers graphique des Monty Python a commencé par amuser la galerie.
À grands coups de collages irrévérencieux, détournant Rodin, Bronzino, Botticelli, ou les enluminures du Moyen-Âge, il est l’auteur de multiples intermèdes hilarants, servant de lien entre les sketchs de ses comparses venus dynamiter la BBC des années 70.
Tout naturellement, il poursuit sur cette lignée quand les Monty Python s’emparent du grand écran, pour le cultissime « Sacré Graal », sommet de l’humour absurde, so british.

Chez Gilliam, les trompettes de la renommée sont vraiment mal embouchées !
© Python (Monty) Pictures
Dans la succession de décors en deux dimensions savamment agencés, on sent déjà l’accointance graphique avec Méliès. Mais c’est surtout le ton joyeux, insolent, survolté qui rapproche les deux hommes. Car ils ont avant tout choisi de s’amuser, même si les ambiances qu’ils préfèrent sont souvent teintées de ténèbres.
Devenu réalisateur volant de ses propres ailes, Gilliam ne se refuse aucune audace scénaristique, les personnages de « Bandits bandits » passant allégrement d’une époque ou d’une dimension à la suivante, comme s’ils quittaient un court métrage de Méliès pour en rejoindre un autre, quelque part entre « l’oracle de Delphes », « Barbe-Bleue » et le « Voyage dans la lune ».
Dans « Brazil », chef d’œuvre de Gilliam, version burlesque du « 1984 » de George Orwell, le personnage principal, Sam Lowry, s’imagine en ange guerrier affrontant un samouraï géant pour sauver la belle Jill Layton. Si celle-ci est une fauteuse de troubles au caractère bien trempé, Sam l’imagine en créature flottante et éthérée rappelant les multiples figures féminines devenues nymphes, étoiles ou déesses, qui peuplent les ciels nocturnes des plus belles œuvres de Méliès, tels le « Voyage à travers l’impossible » ou le « Royaume des fées ».

© Universal pictures / 20th century fox / embassy international
À propos de femme idéalisée, qui incarne mieux ce rôle que Vénus en personne, jouée par Uma Thurman dans les aventures du formidable baron de Münchausen
Ce même Münchausen -personnage historique devenu figure du folklore allemand- on le retrouve chez Méliès, au fil d’aventures graphiques et rocambolesques.
Tiens, tiens, comme c’est étonnant !
Notons, à propos de ce cher baron, que dans la version signée Terry Gilliam, le périple du héros commence dans une salle de spectacle. Un clin d’œil au théâtre Robert Houdain tenu par un certain magicien-réalisateur, peut-être ?
On peut aisément rattacher d’autres productions de Gilliam le trublion à celles de Méliès le facétieux.
« Les frères Grimm » (2005) et leur traversée des contes seraient à rapprocher de « Cendrillon » (1899) ou « Barbe-Bleue » (1901).
Les trips acides et psychédéliques de « Las Vegas Parano » (1998) rappellent les décors expressionnistes de « la traversée du pôle » (1912) ou du foisonnant « voyage à travers l’impossible » (1904)
« The Fisher King » (1991) possède les codes chevaleresques, ainsi que la distance ironique et dérisoire aperçus dans « le chevalier des neiges » (1912), « Les chevaliers du chloroforme » (1905), ou encore « le chevalier mystère » (1899).

© Columbia pictures
Évidemment, il faut ensuite évoquer Don quichotte, autre terrain commun des deux hommes, œuvre pour laquelle Gilliam s’est battue pendant vingt ans -jusqu’à acquérir le statut de réalisateur maudit, à cause de ses innombrables déboires autour du projet.
Le héros de Cervantès (comme par hasard !) est l’objet d’un court métrage de Méliès ayant survécu jusqu’à notre époque. Nouvel indice que ces deux-là sont faits du même bois.
Pourtant, aucun film de Gilliam ne convoque autant Méliès que « l’imaginarium du Docteur Parnassus », formidable compendium des œuvres des deux réalisateurs.
Dans cette fable au scénario alambiqué, foutraque et jouissif (tout ce que certains détestent… mais tout ce que j’aime !), un vieil artiste accepte un éternel défi lancé par le Diable pour défendre la force de l’imaginaire face à la corruptibilité de l’être humain. L’enjeu du pari est, pour l’artiste, l’immortalité -mais pour l’obtenir, il a risqué l’âme de son futur enfant.
Quelques années plus tard, l’enfant en question s’est métamorphosée en jeune femme éprise de liberté, qui ne sait pas encore que son père l’a promise aux Enfers…
Le théâtre ambulant, délicieusement suranné de la troupe d’un Parnassus vieillissant convoque immanquablement les dernières années de Méliès, devenu sur la fin de sa carrière un artiste incompris, méprisé car passé de mode.
Le thème du miroir et de l’altérité, omniprésents, rappelle les mille et un visages de Méliès-comédien, qui ne cessait de se cloner sur écran, et qui aimait se grimer en savant fou, en vieux barbon, en aventurier, en démon…
Mais ce sont surtout les mondes parallèles explorés au fil de l’intrigue qui rappellent l’inventivité folle du grand Georges. Ces ouvertures vers des univers oniriques, que l’on franchit par des passages représentent la psyché des spectateurs qui osent s’aventurer dans l’Imaginarium -et donc dans les œuvres qu’ils regardent.
Bonjour, la mise en abyme !

Plus Méliès que du Méliès : l’Imaginarium de Sir Gilliam.
© Davis films / Infinity Features / Lionsgate
Leurs rêves, leurs obsessions, leurs failles ou leurs vices sont ainsi mis en scène, et font l’objet du bras de fer entre Parnassus et le Diable.
Un Diable joué par le génial Tom Waits, qui possède tous les atours d’un autre mystificateur : ceux de Méliès -encore lui !- qui adorait se grimer en rejeton des Enfers, que ce soit dans « le diable au couvent », « le manoir du diable », ou encore « les quatre cents farces du diable » -pour n’en citer que quelques-uns.
Cerise sur le gâteau : de l’aveu de Terry Gilliam lui-même, le nom de Parnassus (outre la référence mythologique évidente au lieu de villégiature des muses) évoque la Gare Montparnasse, ce bâtiment bien réel où un Méliès endetté, oublié par son public, finit sa vie professionnelle en tant que vendeur de jouets. (Son destin sera d’ailleurs mis en scène de façon moins onirique par un autre réalisateur-star : Martin Scorsese, dans un conte aux antipodes de ses habituelles histoires de gangsters : le très Spielberg-ien « Hugo Cabret »)
Et Terry, dans tout ça ? Génial raconteur d’histoires, capable de passer d’un « Sacré Graal » hilarant à une « Armée des douze singes » sombrissime, il est largement applaudi pour son talent et son style inimitable… tout en étant boudé par une large partie de la profession et du public -comme un certain trublion moustachu de la belle époque.
Souvent jugé trop dépensier, grandiloquent et terriblement bordélique, le vieux Monty Python de quatre-vingt balais peine désormais à financer ses films.
Quel dommage, vraiment ! Car cet éternel Don Quichotte, qui se lance à l’assaut de géants imaginaires a marqué son médium de son empreinte indélébile.
Au point d’avoir donné son nom à un objectif grand angle de 14mm, qui permet de transformer un coin de décor en vaste scène de théâtre.
Sans s’en cacher, la « Gilliam » filme la vie de ses personnages comme au temps d’un numéro de Georges Méliès, aux mille et un détails truculents, si bien rôdés qu’ils développent aussitôt les imaginaires.
Preuve est faite, si l’on n’en doutait encore, qu’avec le cinéma, l’inenvisageable devient tout à fait possible
Quand deux très grands esprits se rencontrent, malgré le siècle entier qui les sépare, la magie se diffuse de film en film, et éclabousse l’écran.

© Davis films / Infinity Features / Lionsgate

Merci pour cette présentation ! Je regrette de ne pas connaître suffisamment l’oeuvre de Melies pour apporter un commentaire pertinent sur le sujet.
Si j’aime Terry Gilliam, je dois avouer ne pas avoir tout vu, notamment (gasp !) Brazil (sacrilège !), mais mon film préféré parmi ceux que j’ai visionné reste probablement The Fisher King, avec un Robin Williams impressionnant et un Jeff Bridges dont le personnage se débarrasse peu à peu de son cynisme pour embrasser la fantaisie (ou la folie ?) de son ami. Mais ces deux choses sont-elles si différentes ? En parlant de Gare (Montparnasse ou pris pour telle), la séquence imaginaire de danse n’a-t-elle pas lieu dans un hall de gare ? (souvenir très approximatif)
On sent que Terry Gilliam aime mettre en scène la mise en scène, que ce soit avec la pièce sur le Baron de Munchaüsen au début du film éponyme ou la chanson-récompense de Cole quand il revient dans son futur.
« Les Aventures du Baron de Munchausen » de Terry Gilliam est sans doute mon film préféré, parce qu’il autorise l’imaginaire à remporter la mise sans grand dommage au personnage principal. Et le film que je déteste le plus est sans doute « Tideland » du même réalisateur, qui y joue avec tous les tabous les plus immondes. Et pourtant ces deux films traitent du même sujet, l’imaginaire comme échappatoire ! Sa femme lui dit qu’il réalise toujours le même film…
La lune n’y a peut-être pas un visage, mais il a un bout de croissant sur lequel accrocher une corde ! Méliès n’est effectivement pas très loin, j’aurais été curieux de les voir parler ensemble, après tout, Gilliam a brièvement travaillé auprès de Goscinny dans Pilote !
Terry Jones, qui réalisait en même temps « Erik le Viking », a dit à Gilliam qu’il avait réalisé un film « important », et je ne peux qu’être d’accord !
Splendide article ! Bravo !
Il y aussi le périple lunaire du comte de Münchausen avec ses décors en trompe l’oeil et le roi de la lune joué par Robin Williams avec sa tête volante qui évoque aussi les escamotages et détachements de tête dans des tours de magie tels que filmés par Méliés.
Je pense que si ton rapprochement entre Gilliam et Méliés fonctionne aussi bien, c’est que Gilliam fait partie de ces cinéastes contemporains qui se souviennent du cinéma des origines et qui s’en inspirent avec des moyens modernes: il y a aussi ça chez un Tim Burton par exemple.