De flamboyante à fanée, 6 nuances de SERVANTE ECARLATE

Un  article de FLETCHER ARROWSMITH

© Hulu

Epoustouflé par le roman visionnaire de Margareth Atwood, Fletcher Arrowsmith s’attaque à la série LA SERVANTE ECARLATE. Impressions mitigées après 6 saisons, surement 5 de trop. Sous l’œil de BruceLit, plongeons dans les aventures de Defred.

Attention cet article peut comporter des spoilers. Il est le reflet de la déception de son auteur, qui y voit, une nouvelle fois, l’aseptisation et parfois la contradiction d’une adaptation s’éloignant de l’intérêt du format originel. Bien qu’elle soit dotée de qualités certaines, l’objectif n’est pas de d’analyser la série télévisuelle en tant que telle ni de décrire ce qui s’y passe.

Adaptée par Bruce Miller du roman de la canadienne Margaret Atwood, LA SERVANTE ECARLATE (HANDMADE’S TALE en VO) raconte la chute des États-Unis et leur remplacement par la République de Gilead, une théocratie militaire née d’une crise environnementale et d’un effondrement de la fertilité. Dans ce régime patriarcale et théocratique , chacun occupe une fonction déterminée par son sexe, sa classe et sa capacité à procréer. Les femmes fertiles deviennent des servantes, propriétés reproductives confiées aux familles dirigeantes. June Osborne, capturée alors qu’elle tentait de gagner le Canada avec son mari Luke et leur fille Hannah, est rebaptisée Defred lors de son affectation chez le commandant Fred Waterford et son épouse Serena Joy. Chaque mois, elle subit une cérémonie ritualisant son viol au nom d’un passage de la Bible. Defred n’est plus une personne, mais une ressource nationale, réduite à sa capacité de reproduction.

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Diffusée originellement sur la plateforme HULU, la série, c’est-à-dire 66 épisodes répartis sur 6 saisons de 2017 à 2025, suit les aventures de June, de sa soumission et sa résistance intérieure, puis son engagement contre Gilead, tout en élargissant progressivement le récit aux autres servantes, aux épouses, aux dirigeants du régime, à la résistance et aux réfugiés installés au Canada.

Publié en 1985, le roman LA SERVANTE ECARLATE, sort au beau milieu des années Reagan et d’une droite religieuse américaine et conservatrice qui mettent à mal, déjà, les avancées féministes des décennies précédentes. Imaginé dès 1981, la Gilead du roman n’est pas une prophétie surgie de nulle part, mais un assemblage d’événements historiques comme le puritanisme, le mariage forcé, l’esclavage, le contrôle de la fertilité et de la sexualité (notamment les comportement dit déviant comme le lesbianisme), la police morale, le contrôle des masses ou encore la création de castes. Margareth Atwood emprunte au puritanisme de la Nouvelle-Angleterre, aux théocraties, à l’esclavage, aux dictatures et aux différentes formes de confiscation du corps féminin. Son principe consiste à ne rien introduire qui n’ait déjà existé quelque part (elle l’a souvent répété lors d’interviews). Le roman est le témoignage retrouvé de Defred (Offred en VO) dans un futur plus ou moins proche, imposant une double distanciation et une mise en abyme des lecteurs, ceux dans le roman et ceux du roman. D’ailleurs le livre de Margaret Atwood ne révélait jamais le véritable prénom de son héroïne, laissant le lecteur comprendre, avec un certain effroi, les origines du nom Defred et s’achevait même sur une ambiguïté sur son sort. Defred est emmenée dans un véhicule sans savoir si elle était sauvée par la résistance ou arrêtée par le régime.

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En 2017 LA SERVANTE ECARLATE, accompagne étonnamment les débuts du premier mandat de Donald Trump, marqué par la Women’s March, le retour des discours anti-avortement et la résurgence de cette même droite religieuse américaine obsédée par le contrôle du corps des femmes. La réalité rattrapait la fiction et l’époque faisait elle-même la promotion de la série.

La première saison est en synergie parfaite avec le roman parce qu’elle en respecte sa structure, tout comme son ambiguïté et une forme d’urgence, c’est à dire un récit fermé, oppressant, avec quelques notes d’espoir. Ayant déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 1990 par Volker Schlöndorff avec Robert Duvall, Natasha Richardon, Faye Dunaway et Elisaberth McGovern, la série télé offre évidemment plus d’espace et permet d’une identité graphique visuelle ainsi que d’approfondir des zones d’ombres du récit initial. Elle ajoute des éléments, développe certains personnages (Nick, Fred Waterford, Serena notamment ainsi que des Marthas et d’autres servantes) et surtout modernise l’environnement, plaçant le récit dans l’époque moderne. Le script d’Atwood est intelligemment flou sur les avancées technologique permettant de placer l’histoire dans n’importe quelle futur proche, la datation exacte n’ayant pas d’importance, bien au contraire.

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Le succès aidant, une seconde saison est alors commandée. Là où le roman se terminait avec une note ambiguë sur le devenir de Gilead et de Defred, la série conclue sur un cliffhanger pour mieux faire revenir les téléspectateurs, artisan du succès, notamment les femmes. De plus dans le contexte du mandat de Trump, la série se veut alors comme outils de contrepouvoir face au gouvernement en place. Preuve de son intégration rapide dans la société, les tenues des servantes deviennent des symboles de l’oppression de la femme et les expressions religieuses de leur soumissions passent dans le langage courant :  « sous son œil »,  « Béni soit le fruit » ou encore «que le Seigneur ouvre ». Elle a donc toute sa place dans le panorama culturel et politique de la fin des années 2010.

Mais la première saison s’appuyait sur la trame visuelle du film de 1990 et la rhétorique du roman. Désormais, malgré une base solide, il va falloir inventer et faire appel à des showrunners, qui bien que conseillés par l’écrivaine canadienne, ne sont pas Margareth Atwood. Et donc la série va continuer sur une deuxième saison, puis une troisième puis … six saisons en tout.

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La baisse de qualité est constatée par la critique dès la saison 2. Et également par une partie des téléspectateurs mais ils seront plus indulgents au début. Et puis une série si féministe, avec des femmes comme têtes d’affiches principales c’est tellement rare, qu’après tout elle vaut bien les innombrables navets masculinistes et patriarcales proposés par ailleurs. La série tombe alors dans les travers d’une adaptation sur écran. L’écrit suggère, fait force avec les mots. L’image montre, souvent sans nuance. La série devient alors plus violente et démonstrative. Les viols ne sont plus suggérés ou du moins tombant sous le couvert d’un impératif d’état et de survie de l’humanité. Désormais on flirte avec le « revenge ou torture porn » et la violence à l’écran se fait plus gratuite, souvent sans nuance aucune. On en vient à se demander, à partir de la saison 3 qu’est-ce qui distingue la SERVANTE ECARLATE d’autres séries lambdas.

Le roman et la première saison se voulaient le reflet de l’époque. Désormais plus aucune étonnement. Gilead est atroce. L’indignation devient un rendez-vous hebdomadaire. Et surtout on ne suit plus le destin d’une servante, volontairement anonyme pour les représenter toutes, mais les péripéties de June Osborn dont la série est désormais toute à son service. Même les tentatives de donner du corps et du sens à cette dystopie en développant ce que devient le reste du monde, notamment le Canada et la rébellion, semblent vouer à l’échec, pris dans l’engrenage de l’aseptisation narrative des séries modernes formatées à la recette Netflix.

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Plans serrés, visages écrasés par les coiffes rouges et blanches, utilisation de la contre plongé, dans un monde froid et clinique ; la réalisation prolonge l’expérience du livre. Le roman enferme le lecteur dans la conscience de Defred, une parmi d’autre. La série, elle,  enferme le spectateur dans le visage de June Osborn, merveilleusement interprétée par Elisabeth Moss. Le roman rendait l’horreur palpable par cette distanciation, la série au contraire, joue sur la personnification, atténuant la force du propos.

Cette baisse de qualité se ressent également au niveau de la réalisation qui empruntait pourtant au départ le chemin narratif du roman. La première saison comblaient les nombreux silences par des souvenirs fragmentaires et la voix intérieure de Defred, installant ainsi une tension entre soumission visible et dissidence intime. Les scènes de torture et de viol sont filmées avec une froideur clinique et sont souvent dépourvues de musique, laissant place aux bruits étouffés des coups ou aux respirations haletantes des personnages. L’extraordinaire a laissé la place à l’ordinaire ritualisé.

La force des images permettait de rapidement comprendre les différences de classe : le rouge des Servantes, symbole de leur statut d’objet reproductif, en contraste avec le bleu des Épouses, le vert des Marthas ou le noir des Commandants et des soldats des Yeux, la Stasi de Gilead. Il y avait également une volonté de rendre l’ensemble le plus réaliste possible. Ainsi les scènes en extérieur sont souvent tournées en lumière naturelle, au contraire des passages de nuits ou intérieurs, tendant à un éclairage à la bougie, soulignant le déclin de la technologie et le retour à la sauvagerie. C’est limite trop beau, trop propre, trop ordonné (comme le montre les castes) et finalement encore plus cruel à regarder.

A partir de la saison 2, cette vision littéraire s’estompe comme les contrastes. Les images léchées prennent le dessus, alors que les personnages évoluent de plus en plus loin de leur base initiale, avec le plus souvent des habits ordinaires. De même quand on voit enfin les premières images du monde hors Gilead, le choc n’est plus si violent car mal amené. Je ne sais pas si les scénaristes ont eu le souhait d’atténuer l’effet attendu ? Peut être que la porosité des frontières a été voulue ? Comme pour bien enfoncer le clou que finalement le reste du monde reste un Gilead en puissance. Mais à ce moment-là, c’est en contradiction avec la montée de la résistance et le rôle de June et ses proches.

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June Osborn devient presque intouchable, bardée d’une armure scénaristique qui rend ses survies successives de moins en moins crédibles. Erigée en victime inattaquable et fort de son succès, est désormais trop importante pour mourir, trop centrale pour être écartée, même temporairement, trop symbolique pour rester simplement une femme « ordinaire ». Elle est désormais martyre, soldate, mère (deux fois), amante, épouse, adultérine, traitresse, survivante, héroïne, leadeuse, terroriste et de moins en moins servante. Et comme le show must go on, chaque arc narratif tourne autour de June qui va et qui vient sans cesse. Les jeux d’alliances au sein de Gilead (plot développé à partir de la saison 2) deviennent ridicules malgré un lore qui ne cesse de s’enrichir, en vain. La série se prend alors les pieds dans le tapis en se parodiant elle-même. June Osborn en arrive même à devenir un personnage détestable, qui finit par faire plus de mal que de bien et devenir finalement pire que ses bourreaux.

Reste pourtant sa puissance politique que la série apporte : LA SERVANTE ECARLATE est devenue le reflet parfait de l’Amérique trumpienne, non parce que Trump aurait créé Gilead, mais parce que son mandat a rendu Gilead immédiatement lisible. Les capes rouges et les cornettes blanches sont sorties de l’écran pour envahir les manifestations comme les masques de Guy Fawkes des Anonymous, inspirés d’un autre monument culturel, V FOR VENDETTA d’Alan Moore et David Lloyd et pour l’adaptation cinématographique, Lena et Lilly Wachowski, Lilly Wachowski.

C’est peut-être pour cela que la déception est si forte. La série était devenue plus qu’une série. C’était un symbole. Or un symbole n’a pas forcément besoin de six saisons pour être légitime et accepté. La première saison, brillante, disait presque tout. Les suivantes illustrent, amplifient, soulignent, et surtout martèlent s’éloignant de la démonstration souhaitée. Elles restent utiles comme baromètre politique, mais moins convaincantes comme fiction. Elles ont capté l’ère Trump avec une précision glaçante mais elles ont moins bien survécu à leur propre succès. D’ailleurs Margareth Atwood fait la même erreur, en publiant en 2019 une suite à LA SERVANTE ECARLATE, LES TESTAMENTS qui lorgne alégrement sur les codes de la série, vidant de sa substance ce qui faisait l’originalité du roman. Vous aurez deviné mes pensées sur l’adaptation (vu !!!) de THE TESTAMENTS en série …

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9 comments

  • Bruce Lit  

    Un article formidable qui synthétise tout le mal que je pense de cette série qui a fini par me sortir par les yeux et me faire détester June.
    On partait d’une histoire originale et passionnante pour arriver à un précis du viol mondain qui joue avec la résistance psychologique et physique de son héroïne qui dépasse toutes les normes de crédulité. Un viol de plus ou du moins, une humiliation, tout devient ainsi banalisé pour écrire d’avantage de scènes, de répliques. Une des raisons pour lesquelles je supporte de moins en moins les séries qui se délaient dans un format décompressé au lieu de se dépêcher de raconter une histoire.
    C’est un début et un milieu, un milieu, un milieu. Ma femme a dit avoir été déçue par la fin.
    Moi je me suis arrêté à la fin de la saison 3 avec un rejet viscéral de tout le casting, ses expressions qui revenaient en boucle et les yeux mouillés de June.

    Pourtant ton article le rappelle : c’est une série cruciale sur le droit des femmes et qui fera date mais dont on se rappellera d’avantage le pitch que l’exécution (sic)

    • Fletcher Arrowmith  

      Merci Boss.

      Ta femme a raison. Dernière saison nulle et fin décevante malgré une tentative de se raccrocher au roman dans les ultimes minutes (le journal de June), comme si enfin la série se rappelait d’où elle vient au départ.

  • Norman T. RAY  

    Fascinant, je découvre ! J’étais persuadé que c’était une série « historique » d’après le peu de visuel que j’en avais vu, comme quoi je ne connaissais absolument rien de cet univers ! Du coup je vais sûrement lire le roman, comme souvent c’est ce qu’il y aura de meilleur visiblement ! Merci pour cet article !

    • Fletcher Arrowmith  

      Extraordinaire roman. Si en plus tu as les images de la série (ou du film) en tête, au moins pour la représentation des servantes et des castes tu devrais encore plus apprécier.

  • JB  

    Beaucoup entendu parler et… pas envie, juste pas envie de voir ce concept sur 6 saisons, aussi réussi que soit le traitement (et ça semble tomber à plat très rapidement.)

    Merci pour cette analyse, que je ne me vois pas confronter avec la série elle-même de sitôt…

    • Fletcher Arrowmith  

      C’est cela. 1 voire 2 saisons max auraient suffi.

  • JP Nguyen  

    Merci pour le topo.
    Je connaissais le pitch mais comme ça respirait pas la joie, j’ai passé mon tour.
    Les échos de Bruce sur FB et maintenant ton article ne me feront pas franchir le pas…

    • Fletcher Arrowmith  

      Rien de joyeux en effet, je te le confirme. Néanmoins en ces temps plus que troublés, jeter un coup d’œil à la première saison, au moins aux premiers épisodes, ne me semblent pas inintéressant et pas une perte de temps.

  • Bruno. ;)  

    Idem.
    Complètement réfractaire à tout ce qui peut m’alourdir, en fiction -et puis je pense sincèrement qu’on a largement franchi certaines étapes décisives absolument terribles sans aucun besoin d’une refonte radicale de nos sociétés (ni costumes trop voyants…) : on est en plein dedans.
    Aussi : comment envisager même la simple possibilité de garder son sérieux alors qu’inévitablement, au pire moment, Florence Foresti va s’imposer à ma conscience et ficher en l’air toute la dramaturgie en me faisant pouffer comme une cruche asthmatique ?!

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