Chasse au trésor, pêche et tradition (Popeye)

Popeye, un homme à la mer par Antoine Ozanam et Lelis

Une review épinards-crème de BRUCE LIT

VF : Michel Lafon

Au sombre héros de la mer !
© Michel Lafon

POPEYE, UN HOMME A LA MER est un One Shot d’une centaine de pages paru en 2019 chez Robert Laffont. Il s’agit d’une histoire reprenant de manière réaliste les aventures du célèbre marin mangeur d’épinards.
Le scénario est signé Antoine Ozanam (KLAW), les illustrations et les couleurs sont de Marcello Lelis.

Totalement indépendant et auto-contenu, POPEYE, UN HOMME A LA MER ne demande aucun connaissance particulière du monde de POPEYE pour être apprécié.

Entre deux requins, quelques spoilers viendront arpenter cet article. Merci à Antoine Ozanam de m’avoir fournit des scans propres et haute définition.

Et pourtant moi, Popeye… Le souvenir de l’animé de Hanna-Barbera qui n’allait pas bien loin quand à l’époque on découvrait l’aventure mélancolique avec GOLDORAK, le film de Robert Altman avec Shelley Duvall dans le rôle d’Olive juste avant SHINING… Et puis celui de l’avoir longuement incarné dans mon 1er jeu à cristaux liquide un été 1982.

C’est pourtant oublier que le marin borgne est apparu dans les années 30 et que sa force légendaire puisée dans le fer de ses épinards inspira un certain Jerry Siegel dans la création de SUPERMAN, l’homme de… fer, qu’il aura été le héros populaire de Comics Trip et que Peter David en écrira même le mariage avec Olive dans les années 90.

Antoine Ozanam et Lellis délaissent la mythologie américaine d’un personnage vieux d’un siècle et désormais passé dans le domaine public pour écrire un reboot réaliste et moderne parsemé de clins d’oeils subtils à l’univers du marin puisque en plus de Popeye et Olive, le lecteur retrouvera Brutus, Castor, Mimosa et Gontran.

La poisse de la poiscaille !
© Michel Lafon

Ozanam la joue malin : l’action pourrait aussi bien se dérouler aux Etats-Unis qu’en Europe, il y a 100 ans comme la semaine dernière; c’est la première vertu de cet album : raconter une histoire aussi bien intemporelle qu’universelle.

Mathurin (ainsi appelé par les éditions françaises lors de ses premières publications) est un marin borgne et bourru. On apprendra que petit, lors d’un accident de pêche, son père lui arracha l’oeil et l’affubla du surnom Pop-Eye (l’oeil qui éclate) qu’il déteste.

Popeye navigue sur un vieux rafiot à peu près aussi frais que la voiture de Gaston Lagaffe (Franquin reconnaîtra adorer POPEYE) et peine à pêcher ses poissons de manière traditionnelle quand son rival Brutus travaille désormais pour une compagnie pratiquant la pêche industrielle.

Des épinards et une séquence façon Laurel et Hardy
© Michel Lafon

Affamé, Popeye ne nourrit que d’épinards en conserve qu’il s’est procuré de manière illégale et envisage même de quitter son métier de marin pour travailler sur un chantier public. On lui propose alors de partir à la recherche d’un trésor d’un galion disparu pour se renflouer, une quête qui va indirectement l’amener à rencontrer une jeune actrice dégingandée qui travaille dans un bar : la belle Olive.

Ozanam remporte avec POPEYE, UN HOMME A LA MER, un étrange pari : raconter l’histoire du plus célèbre marin de la Bande Dessinée avec CORTO MALTESE sans action ni exotisme.
Popeye passe l’essentiel de son aventure à terre à ruminer son malheur, boire et se bastonner dans le bar d’Olive ou remonter le moral de son ami à qui les huissiers ont confisqué le bateau.

Popeye est un marin bourru et bagarreur complexé par son physique disgracieux mais avec un coeur en or qui lui donne une vraie force morale : celle de rester toujours debout face aux tempêtes de la vie. Souvent ce râleur au langage fleuri peut évoquer le Ben Grimm des 4 FANTASTIQUES par sa loyauté, son côté Loser Magnifique et tombeur malgré lui d’une jeune fille qui ne voit bien qu’avec le coeur.

Des hommages à Hergé assumés
© Michel Lafon

Ozanam lorgne aussi beaucoup sur son univers : la francobelge. Impossible de ne pas penser au Capitaine Haddock qui aboie plus qu’il ne mord avec des hommages délicieux au TRESOR DE RACKHAM LE ROUGE dont le scénariste parsème ses pages : ici des plans de l’explosion de La Licorne, là une exploration en scaphandre, une maquette de navire posée dans la chambre de Popeye ou la représentation de Mimosa, le fils adoptif de Popeye avec une houppette et des cheveux roux.

Beaucoup se seraient contentés de fan-service : Ozanam lui cite ses sources et réajuste son gouvernail vers son histoire, celle d’un homme d’un autre temps qui tente de vivre de sa passion, la mer. Popeye la tutoie, l’engueule, lui chante son amour. S’il pouvait la caresser et l’étreindre, il le ferait.

Mais on peut aussi y voir autre chose : Ozanam qui n’a jamais caché sa lassitude sur les réseaux sociaux pour les incertitudes et les tasses que son métier d’auteur professionnel lui font boire, s’adresse sans doute à lui même : l’estomac grouille, les huissiers menacent, l’industrie plume, la tempête gronde sous les crânes et la famille morfle. Pourtant, malgré ces vagues à l’âme Popeye-Ozanam continuent de croire en leur passion vent-debout.

On t’a reconnu Tintin !
© Michel Lafon

L’album est un vrai concentré de tendresse et d’optimisme. La romance entre Olive et Popeye réunit deux êtres malmenés que la vie fait ramper jusqu’à ce que leur amour les remette debout. Ozanam contourne les balises de TINTIN par lui-même imposées pour une fin ingénieuse et pleine d’humour. Clairement la construction de cette chasse au trésor l’intéresse plus que sa résolution. La fameuse destination prévalant sur le voyage.

Le scénariste est vaillamment secondé par le dessin atypique de Marcello Lelis. Son dessin de caractère, son ton pastel délavé et son trait habillent merveilleusement l’album et donne à l’histoire un trait volontairement défraichi comme une vieille carte au trésor exhumée. Les personnages ont une identité visuelle forte notamment la gueule burinée de Popeye à qui on serait bien en peine de donner un âge. Lelis offre également un look voire deux à Olive, celui d’une jeune femme un peu bobo mais follement irrésistible. Tour à tour fragile et décidée, c’est la star de l’album à qui Ozanam réserve ses meilleurs dialogues.

Je ne râle pas, je m’exprime !
© Michel Lafon

Toutes les scènes de bar et de rues débordent de vie et d’animation et on passerait bien 300 pages de plus avec tout ce petit monde. Le raffiot de Popeye semble vivre ses dernières heures et rappelle parfois le Orca de JAWS.

Touchant et bien mené, ce POPEYE est une vraie leçon de vie et d’abnégation face à la pauvreté, les boulots mal payés et la destruction de l’artisanat. Popeye n’est pas beau, ni intelligent et pas très cultivé. Il fait clairement partie de ceux qui ne sont rien dans le Verbatim actuel.
Il n’en est que plus attachant et admirable et Ozanam rappelle que nous tous pouvons être les héros de notre vie. A condition que cette garce nous en fournisse l’opportunité.

Ça, c’est un baiser !
© Michel Lafon

La BO du jour :

23 comments

  • Nikolavitch  

    Alors, pour la petite histoire, Popeye est au départ un personnage secondaire ultra mineur du strip Thimble Theater, consacré aux aventures de Castor et Olive Oil. Ils recrutent le marin à l’occasion d’une aventure en mer, et il plaira tellement aux lecteurs qu’il reviendra de plus en plus souvent, au point de devenir le protagoniste de la série. c’est ce qu’on appelle l’effet Steve Urkel.

    et avant les cartoons Hanna Barbera, y a eu ceux des frères Fleisher, dans les années 30, et ça ça déboitait tout techniquement.

    • Jyrille  

      J’étais persuadé que Popeye n’avait été créé que pour promouvoir les épinards qui sont d’ailleurs beaucoup moins chargés en fer qu’un tas d’autres aliments.

  • Eddy Vanleffe  

    Effectivement comme tu le précise dans l’article, ça a l’air bougrement croisé avec ce bon vieux Corto… Putain, il faut que je relise du Pratt!
    ça a l’air bien sympa et il faut bien un article pour que je pense à me pencher dessus.
    ok on va voir tout ça… ^^

  • Bruce lit  

    @Niko : merci tonton lavitch
    @eddy : une de mes meilleures lectures 2021 ! ’nuff said !

  • Tornado  

    Quel article passionné !

    Quand j’y pense, le dessin animé qui me revient en mémoire est tellement antique que je me demande si ce n’était pas la version Fleisher…

    Pour moi, Popeye c’était surtout les BDs. Des formats poche qui trainaient partout dans la maison. il y avait une collection dédiée, avec Popeye mais aussi Tartine, une mémé pas commode. Qui se souvient de Tartine ? Tout ça fait partie de mes plus anciens souvenirs de BDs. Il y avait ces formats poche, avec des Titi & Gros-minet, Bugs Bunny (et dans ceux-là on trouvait aussi Superman, Batman, Tarzan, Magnus l’anti-robot…), et bien sûr des magazine Mickey, Picsou et Pif.

    https://www.google.com/search?q=bande+dessin%C3%A9e+mamie+tartine&rlz=1C1GCEA_enFR841FR841&oq=bande+dessin%C3%A9e+tarti&aqs=chrome.3.0j69i57j0i22i30l3.9248j0j15&sourceid=chrome&ie=UTF-8

    La BO : Wow, l’une des chansons préférées de ma femme…

    • Nikolavitch  

      mon père a appris le français dans les BDs de Tartine (et les films de Darry Cowl, ce qui rétrospectivement n’était probablement pas une bonne idée)

    • Jyrille  

      Ca ne me dit rien du tout ça, Tartine. Quant aux bds Popeye, j’en ai un vague souvenir en effet.

  • Bruce lit  

    Ah oui Tartine, la mamie invincible !

  • Présence  

    Qui aurait cru que Popeye ait un jour un article sur le site ? En tout cas, je n’aurais pas parié dessus. Comme quoi, ce sont vraiment les auteurs qi font l’intérêt de la BD plus que le personnage.

    Les planches sont superbes, très personnelles, douces et nostalgiques.

    Pour une fois, je vais chipoter un peut. – L’action pourrait aussi bien se dérouler aux Etats-Unis qu’en Europe, il y a 100 ans comme la semaine dernière. – Les récits qui se déroulent aujourd’hui ne peuvent plus faire l’impasse sur les ordinateurs et les téléphones portables. Je commence à me dire que pour les lecteurs comme moi qui ont connu une époque sans l’un ni l’autre, ça n’est pas si prégnant que ça. Mais pour des lecteurs plus jeunes qui n’ont pas connu d’époque sans l’un ni l’autre, il doit implicitement manquer un marqueur de leur époque, et donc cette absence renvoie forcément au passé.

    La fameuse destination prévalant sur le voyage. – Je ne suis pas sûr d’avoir compris le lien avec la phrase d’avant qui semble plutôt dire que le voyage est plus important que la destination.

    Ce Popeye est une vraie leçon de vie et d’abnégation face à la pauvreté, les boulots mal payés et la destruction de l’artisanat. – Hé bien ! Une réussite narrative remarquable : s’approprier le personnage sans le trahir pour une fine observation de l’évolution des métiers. Je comprends mieux ton paragraphe sur le fait qu’il s’agit également d’un regard porté par le scénariste sur son propre métier d’artisan. Un bel article.

    • Bruce sur son téléphone  

      Je suis complètement d’accord. Les personnages importent moins que le talent que ceux qui les écrivent. Je ne m’intéresse pas du tout à Popeye mais j’ai eu un coup de foudre en librairie pour la couverture et le graphisme atypique. Je reste un lecteur instinctif.

      Tu as raison pour la temporalité désormais fixée par internet.

      Ma phrase sur le voyage n’est sans doute pas des plus heureuses. Ça m’apprendra à m’approprier celle des autres.

      La double lecture sur le métier d’artisan et de pêcheur s’est imposée d’elle-même.

  • Patrick 6  

    Et on entend la musique du dessin animé quand on ouvre la BD ?
    Blague à part, même si à la base Popeye est un personnage qui ne peut m’intéresser que par le biais de la nostalgie, je suis assez étonné et intrigué par les magnifiques aquarelles et l’apparente mélancolie de l’histoire !
    Et puis il faut dire que la nouvelle Olive est quand même plus sexy que la précédente ^^
    Bref je me pencherai sur cette BD asap !

  • Surfer  

    Un comic qui a l’air très intéressant.
    Les dessins me plaisent beaucoup et la colorisation aussi.
    J’ai vu quelques cartoons du personnage enfant. Lorsqu’ils étaient diffusés sur un chaîne à la télé c’était la fête…j’adorais 👍.

    C’est vrai que la nouvelle Olive n’est pas très ressemblante ! L’originale est brune.

    La BO : j’aime beaucoup ce morceau et Rod Stewart. D’ailleurs il faut que je me penche un peu plus sur sa discographie lorsqu’il faisait partie des Small Faces (c’est une belle période)

  • Eddy Vanleffe  

    Je rebondis sur la conversation amorcée,
    Combien de fois ais-je pu être déçu par la promesse d’un auteur qui devait reprendre, redéfinir, reconstruire un personnage pour un résultat souvent moyen ou moyen+
    Je suis à présent hyper méfiant devant ce phénomène et peu réceptif aux accroches du genre Untel reprend Conan, Spirou par untel ou un autre,
    les initiatives Ed Piskor sur les X-Men et les autres de cet acabit me font hésiter plutôt que sauter sur l’occasion.
    du coup il me faut bien vos articles vous qui avez osés^^
    D’ailleurs la rayons librairies sont assez stupéfiantes de ce coté, combien de choses ont été modernisés, reprises, franchisées… On peut parler de Spirou, de Ric Hochet, d’Alix Senator
    Fanny Vlamynck ne sera pas froide depuis 10 minutes qu’on aura droit à la version « woke » et sexualisée de Tintin que la génération millenials mérite… et sans doute signée par les pointures les plus en vues du moment…
    ici,on a des aquarelles de toute beauté qui donnent bien plus envie que le fait que soit Popeye…
    du coup je repense à ce que disait Bruce il y a quelques joures sur FB.
    drôle d’époque où on conspue le passé en même temps que de l’idolâtrer et de le piller en continu…
    incapables d’aller de l’avant sommes nous?

    • Bruce  

      La reprise d Alix Senator par Valerie Mangin a plutôt bonne réputation.
      J’ai abandonné Thorgal depuis longtemps mais avoue être intrigué par ce que va en faire Robin Recht dont j’ai apprécié le Conan.
      Enfin, très curizux se voir ce que vont faire Bajram et Alquié sur Goldorak et St Seiya.

      • Jyrille  

        Je ne savais pas que Recht reprenait Thorgal ! C’est amplement mérité mais bon, ça fait longtemps que les histoires de Thorgal ne sont plus intéressantes (depuis le tome 17 ?).

        • Eddy Vanleffe  

          Thorgal est l’exemple du truc qu’il faut qu’ils arrêtent….
          encore la spin off de Kriss de Valnor était sympa, mais
          bon moi j’arrête après Vanhamme… le Cycle de Jolan a le mérite de faire évoluer les choses avec le gamin à la place de son pères (Comme DBZ Bruce! ^^ )… mais là on rallonge, on rajoute, on retcon… je suis sûr que Thanos va venir claquer des doigts…

          • Jyrille  

            Oui voilà. Mon dernier Thorgal est le dernier avec Rosinszki. Je n’ai qu’un spin-off, celui de Louve, car il y a quelques années ma fille adorait que je lui lise (ou lire elle-même) ces bds. Et encore je ne sais pas si j’ai tous les tomes. Je dois creuser, ils sont dans une autre bibli.

      • Eddy Vanleffe  

        Alix Senator, c’est très bien, le truc c’est pourquoi?
        oui les Albator, Goldorak et bientôt Saint Seya… je vais les faire par pure faiblesse exactement pareil que pour la nouvelle version Netflix des Maitres de l’univers….
        mais c’est pure faiblesse et curiosité maladive de ma part…
        Encore que le dieu Flemme va peut être me sauver…

  • Jyrille  

    Merci pour la découverte Bruce ! Les scans sont très attirants en effet. Je ne suis pas certain que je sois intéressé cela dit, malgré toutes les qualités de l’ouvrage. Peut-être à l’occasion.

    Il faut te pencher sur UN OCEAN D’AMOUR désormais, une belle bd muette avec un graphisme assez proche de Panaccione (qui a fait un Donjon que j’ai chroniqué et aussi la très bonne série CHRONOSQUAD dont je n’ai lu que deux ou trois tomes).

    La BO : j’ai toujours détesté.

    • Bruce  

      Je note

  • JP Nguyen  

    Popeye : euh… je passe.

    La BO : j’aime bien. Surtout depuis que Barracuda l’a entonné dans un numéro de Punisher MAX…

    PS : il reste un « Robert Laffont » en lieu et place d’un Michel Lafon, en début d’article…

  • Kaori  

    Merci pour l’explication sur l’origine du nom de Popeye !!
    Sinon, ça m’évoque de très vagues souvenirs d’enfance, une forte ressemblance avec Astérix pour moi, puisqu’ils gagnaient leur force un peu de la même façon et dans une transformation un peu identique. L’un aurait-il inspiré l’autre ?

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