Détour libre (Can’t get no)

Can’t get no, par Rick Veitch

Un article de PRESENCE

VO : Sun Comics

VF : Delirium

Et la lumière fut !
© Sun Comics 

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Le récit est paru d’un seul tenant sans prépublication. La première édition date de 2006. Il s’agit de l’œuvre de Rick Veitch, scénario, dessins et encrage. Cette bande dessinée est en noir & blanc et se présente sous un format à l’italienne. Il comprend environ 340 pages de bandes dessinées.

Dans une belle demeure, avec vue sur l’océan, Chad Roe vient de se lever, laissant son lit défait, au pied du tableau LE PHILOSOPHE EN MÉDITATION (ou INTÉRIEUR AVEC TOBIE ET ANNE) peint en 1632 par Rembrandt Harmenszoon van Rijn (1606- 1669). Il est en train de farfouiller dans l’armoire à pharmacie à la recherche de ses médicaments contre l’anxiété. Il remplit son gobelet d’eau et avale la gélule. Il s’asperge le visage d’eau et se regarde dans la glace, le visage défait de l’eau qui s’égoutte comme s’il pleurait. Il reprend deux autres gélules et s’habille. Il n’oublie pas de fixer deux marqueurs indélébiles (Etern-O-Mark) dans la pochette de sa chemise. Il descend avec sa mallette à la main et passe par la cuisine. Son épouse est déjà en train de papoter par internet, et elle ne se tourne même pas pour lui dire au revoir, ni même pour faire mine d’avoir remarqué sa présence. Il sort dehors pour monter dans sa voiture, tout en profitant de la belle vue de Manhattan de l’autre côté du fleuve. Il conduit sa voiture jusqu’au bac pour aller dans l’île de Manhattan. Alors que le bateau s’apprête à accoster, il peut voir une énorme affiche vantant le caractère permanent du marqueur qu’il a dans sa pochette.

Il débarque au volant de sa voiture et rend jusqu’à un parking souterrain dont les murs sont maculés de graffitis réalisés au marqueur, à coup sûr de la même marque Etern-O-Mark. Il prend l’ascenseur et parvient au siège social de la marque de ces feutres indélébiles. Il est visible par son comportement qu’il en est le président directeur général. Il donne son avis sur une nouvelle affiche : la Joconde affublée d’une moustache en arabesque, tracée au marqueur. Cette présentation est interrompue par sa secrétaire qui lui dit de regarder les nouvelles sur internet : la ville de New York a rejoint l’association de propriétaires qui portent plainte contre son entreprise l’accusant d’être responsable de la recrudescence des graffitis. Dans le même temps, un flux de pensée court en parallèle. Alors qu’il s’ouvre, l’œil pourrait reculer. Craignant la tentation du fruit le plus bas sur l’arbre de la connaissance. Mieux vaut fixer droit devant soi, avec une grimace figée artificielle qui est en phase avec sa position désignée sur le totem de la vie. Se faire plaisir dans un vide caverneux qui sépare les objets brillants oscillants du désir, de la froide nécropole où l’esprit réside. Regarde tes mains, elles agrippent une arme, comme tous les autres conscrits, avançant épaule contre épaule en traversant le front.

L’intérieur reflet de l’histoire personnelle.
© Delirum  

Alors là : objet bédéique non identifié. C’est à la fois très simple et très compliqué. Rick Veitch est un auteur de comics qui a entamé sa vie professionnelle dans la première moitié des années 1970, qui a régulièrement travaillé avec Alan Moore, avec Stephen R. Bissette. Il a un peu travaillé pour DC et pour Marvel, et produit de nombreux œuvres indépendantes, soit en auteur complet, soit en tant que scénariste. Il est entre autres l’auteur d’une série de comics de rêve, et d’une analyse spirituelle, historique et philosophique du mythe du superhéros avec MAXIMORTAL. C’est très simple : ce créateur raconte une tranche de la vie d’un brillant chef d’entreprise, confronté à la ruine par une déclaration d’action en justice, qui va se consoler en buvant plus que de raison, et deux femmes artistes en profitent pour l’inviter chez elle et tracer des courbes sur tout son corps avec un marqueur indélébile, un de ceux qu’il avait dans la pochette de sa chemise. Il s’en suit un périple étrange alors qu’il se retrouve parmi les individus en marge de la société, ou juste des individus banals, voyageant dans des endroits normaux, ou en également en marge des routes les plus fréquentées. L’artiste réalise des dessins descriptifs et réalistes, avec un bon niveau de détails. Ses pages, tout juste plus grandes qu’un demi-format comics, contiennent souvent 3 cases, parfois 2 très rarement 4 ou 5. Il se cantonne la majeure partie du temps à des cases rectangulaires, soit juxtaposées, soit en insert. Sporadiquement, il peut utiliser une case en trapèze, plus rarement une case arrondie, régulièrement des cases en insert. Il reste dans une narration visuelle très traditionnelle, avec des personnages normaux, aux morphologies réalistes et variées, avec des environnements nettement décrits. Il alterne des traits un peu rigides pour les éléments industriels, les bâtiments et les objets, avec des traits plus souples pour les corps humains et les vêtements.

Le lecteur se rend vite compte que les images racontent une histoire sans parole, très facile à suivre, sans lien immédiat avec le texte qui court dans les cartouches. La narration visuelle est d’une clarté irréprochable, quelle que soit la nature de la scène ou le lien d’une case à la suivante. L’artiste représente tout avec une évidence et un naturel élégant, que ce soient les individus croisés ou côtoyés par Chad Roe, ou les situations ordinaires ou inattendues. Cette narration visuelle muette ne relève pas d’un registre intellectuel : elle mêle le factuel au sensoriel et à l’émotionnel avec une facilité confondante, générant une empathie irrépressible chez le lecteur quel que soit le jugement qu’il peut porter sur le personnage principal. Il ressent de plein fouet le choc vécu par Chad Roe lorsqu’il voit l’avion percuter une tour du World Trade Center, son désarroi mêlé d’angoisse, son soulagement à retrouver des personnes qu’il connaît, etc. Ses errements se succèdent à un rythme posé, avec des événements allant du plus banal (prendre un café avec quelqu’un rencontré sur la route) au vaguement surréaliste (se retrouver au beau milieu d’une fête nocturne). L’histoire de ce personnage aurait pu se suffire à elle-même dans cette forme de bande dessinée muette, mais il y a des cartouches de texte…

L’émotion partagée
© Sun Comics 

Pour un lecteur de bande dessinée chevronné, c’est un réflexe conditionné : il lit soit d’abord l’image, puis les textes, soit l’inverse, procédant ainsi une case après l’autre. Il remarque vite un jeu d’écho entre le texte et les images. Le fruit le plus accessible répond au fait que Chad se calme en piochant direct dans l’armoire à pharmacie, la solution de facilité pour calmer son angoisse. Le vide caverneux semble être une image de son vide émotionnel en voyant que sa femme ne prête aucune attention à lui. La mention des mains agrippant une arme est apposée sur une case où Chad a les mains sur son volant : le lien est direct, même si le lecteur ne saisit pas très bien en quoi son volant, ou par extension sa voiture peut être une arme.

Mais très vite, le lecteur ressent une difficulté à effectuer ainsi sa lecture. Le lien de cause à effet d’une image à l’autre est soit celui de la temporalité, soit celui de la causalité, immédiate dans les 2 cas. Le lien entre deux brefs cartouches de texte est soit la suite d’une phrase, soit un lien thématique, ou une association d’idées, une métaphore filée, une question posée suivie d’une autre similaire, ou d’une réponse prenant des détours. Une même idée peut-être ainsi développée sur plusieurs pages d’affilée, alors que la narration visuelle va changer deux ou trois fois de scènes, d’action. Très vite l’esprit se trouve confronté à un effet dissociatif qui rend très difficile, voire impossible de suivre les deux logiques simultanément. En outre, parfois le lien entre une case et un cartouche est immédiat, parfois non.

Les dessins toujours très charnels de Veitch
© Delirium  

Par la force des choses, le lecteur suit prioritairement l’histoire racontée par les images, parce que c’est plus facile, que le flux de pensée qui n’est pas décousu mais qui fonctionne parfois sur des associations libres, une sorte de poésie en prose, de réflexion au fil de l’eau sur des aspects de l’existence à forte teneur en spiritualité, teintée de religion. De temps à autre, une phrase ou une bribe de phrase entre en résonnance parfaite avec l’image, et le lecteur se surprend à reprendre le texte sur 2 ou 3 pages en arrière pour savoir comment il en est arrivé là, comment le flux de pensée se retrouve en phase avec l’instant présent du personnage. L’association texte & images se fait de manière déstabilisante, différente du processus ordinaire d’une bande dessinée, nécessitant une certaine souplesse de la part du lecteur, l’acceptation de ne pas tout suivre de manière linéaire en ce qui concerne le texte qui pourtant n’a rien d’une divagation improvisée. C’est une expérience de lecture singulière, impossible à transcrire. Ainsi l’auteur évoque les caractéristiques de l’existence dans un langage fleuri nourri par des métaphores plus ou moins directes, faisant que le lecteur se dit que l’impression produite est juste, même si l’image est très éloignée de ce qu’elle évoque. Le personnage fait l’expérience d’avoir tout perdu : son statut social, son épouse trophée, son confort matériel, et d’interagir avec des êtres humains auquel il n’aurait jamais jeté un regard en temps normal, encore moins adressé la parole. Il se retrouve terrassé par l’angoisse, tout en constatant qu’elle est chimérique comparée à la catastrophe inimaginable de l’attentat terroriste du 11 septembre, de la vague de racisme haineux attisé par une peur irrationnelle de l’étranger. Il se retrouve dans un parc d’animation à se promener entre des bustes géants des présidents des États-Unis, comme une confrontation inusuelle avec certaines facettes du mythe américain. C’est riche de résonnances inattendues, de rapprochements d’idées aussi saugrenus qu’évidents.

Il est des bandes dessinées qui défient les codes narratifs normaux, les conventions tenues comme immuables. Celle-ci figure en très bonne place dans cette famille, une expérience de lecture à nulle autre pareille, à la fois histoire premier degré d’un homme dont la réussite sociale vole en éclat en une journée et qui reprend contact avec le commun des mortels et sa vie banale, à la fois une réflexion au gré du vent sur la nature de la vie humaine.

Comme un trou dans la tête
© Sun Comics  

22 comments

  • Tornado  

    Voilà qui m’a évoqué un autre comic book pour le moins cryptique : CAGES de Dave Mc Kean. Une BD qui m’avait envoûté dans sa première partie, avant de me perdre complètement dans la seconde.
    La différence étant que Mc Kean mêlait le côté cryptique de sa narration avec une mise en image expérimentale, surréaliste et expressionniste, là où Veitch choisit à l’inverse une narration par l’image linéaire et réaliste, laissant le côté cryptique au seul texte, ce qui est en soi tout aussi original bien que radicalement différent quand on y pense.
    Je trouve le pitch de celle-ci très intéressant, avec en point d’orgue cette utilisation du 11/09 pour amener le lecteur et son personnage à relativiser sur le sens de la vie.
    Le choix des scans ne permet pas d’identifier le protagoniste du récit. Est-ce délibéré ?
    Sans nul doute une expérience de lecture peu commune. A éviter un soir de fatigue après une dure journée de labeur…

    • Présence  

      Le choix des images : j’ai bien cru que je n’arriverais pas à en trouver sur internet, avec une définition satisfaisante, d’où un choix un peu décevant. Néanmoins le personnage principal y figure bien : c’est monsieur avec les traits de marqueur sur le visage et les cheveux en arrière, dans la partie de droite de l’image avec la légende L’émotion partagée.

      Une expérience de lecture peu commune : je te le confirme, une sensation entre le road movie sous influence hippie, et l’état de fugue mentale fonctionnant sur le principe d’association libre d’idées ou d’images, tout en étant très construit, très structuré.

  • Surfer  

    Analyse très pertinente d’un comic-book pour le moins atypique.
    Je suis toujours très attentif aux sorties de l’éditeur délirium. Je suis passé à côté de ce livre !

    Rick Veitch est un auteur qui me parle et j’ai du le voir dans les crédits de plusieurs de mes lectures mais bizarrement je ne me souviens plus lesquelles !

    Bon, je ne vais pas remuer ciel et terre pour me procurer ce comic-book mais ta chronique m’a suffisamment intrigué pour que, si l’occasion se présente (au détour d’une médiathèque par exemple), je m’investisse dans cette expérience de lecture.

  • Eddy Vanleffe  

    Alors d’ordinaire tes résumés ciselés et concis donnent une idée très juste de l’atmosphère de lecture, mais là je ne comprends rien à rien.
    Il va falloir que je lise ça vraiment concentré ce soir. je ne vois pas du tout où tout cela veut en venir…
    Je ne suis pas sûr d’être tenté pour finir.
    Mais oui c’est un OVNI et ça mérite qu’on se penche dessus

    • Présence  

      Bienvenu au club ! 😀

      Je te confirme que j’en ai bavé pour essayer de rédiger quelque chose de construit sur la base du texte en mode flux de conscience.

  • Bruce lit  

    Je ne sais plus trop quoi penser.
    Effectivement et je sais que tu ne m’en voudras pas, l’iconographie de ton article n’est pas très parlante et encore moins « vendeuse ». Veitch est à la lisière entre l’indépendant très indépendant et l’underground. Des artistes qui se moquent éperdument de la répercussion de leurs œuvres sur du grand public. Ce qui est marque d’intégrité est aussi ce qui les aliène.
    Effectivement comme les copains si j’ai compris la dissonance entre le texte et l’image et l’expérience de lecture unique, j’avoue n’avoir pas compris de quoi que ça cause.
    Pourtant j’avoue que je pourrais me laisser tenter. Les BD muettes ou quasi muettes m’intéressent de plus en plus, je dirais même que désormais c’est déterminant dans mes choix : C’est un médium unique qui permet de peu dire et bcp montrer. Le Western de Veitch que tu m’avais filé (me rappelle plus du titre argh) m’avait passionné et en plus il y a un titre des Stones dans ce titre !
    Donc, promis, si je le trouve en occaz à Aapoum, je ne manquerai pas d’en faire un retour.

    • Présence  

      Cet article a passé plusieurs mois en attente dans mes répertoires d’ordinateur, faute de trouver des images sur internet. Je me suis rabattu sur ce qui a fini par apparaître, et ce n’est pas très parlant comme tu dis.

      Le western que tu évoques porte comme titre Tombstone Hand. C’est pour l’instant le dernier volume Panel Vision en date, pas le meilleur à mon goût.

      https://www.amazon.fr/gp/customer-reviews/R3GOEJ1UBI8TA6/ref=cm_cr_dp_d_rvw_ttl?ie=UTF8&ASIN=B08VXF96MP

      De quoi ça parle : je n’arriverai pas à mieux le formuler que dans mon § de conclusion.

  • Jyrille  

    Si j’avais beaucoup plus de sous, je crois que je craquerais pour beaucoup de choses que publie Delirium, y compris ces Rick Veitch car je ne connais pas du tout cet auteur : c’est toi qui me l’a fait découvrir.

    Et je constate encore une fois que cela pourrait être intéressant et innovant, que j’ai envie de lire ça. Le thème me rappelle un peu ASTERIOS POLYP.

    Merci pour la visite guidée en tout cas, certaines de tes phrases résonnent bizarrement et m’intriguent. Par contre, pour moi il est évident qu’une voiture peut être une arme.

    • Présence  

      Pour le coup de la voiture, je n’ai pas de certitude quant au sous-entendu de l’auteur. C’est la raison pour laquelle j’ai laissé planer le doute dans ma formulation.

      Rick Veitch : j’achète maintenant ses œuvres les yeux fermées. Sa sensibilité post-hippie me parle beaucoup.

  • JP Nguyen  

    Merci, tu m’as donné envie d’en savoir plus. Comme Cyrille, l’intrigue m’évoque un peu ASTERIOS POLYP.
    En allant chercher d’autres reviews, il semble y avoir consensus sur le fait que ce soit une lecture ardue…
    J’hésite.

    • Présence  

      Je reconnais bien volontiers qu’il m’a fallu du temps pour trouver le rythme et le mode de lecture adaptés à cet ouvrage, pour éprouver un plaisir de lecture, alors même que je partais avec un a priori très favorable pour Rick Veitch, et que je suis familier de ses thèmes et de sa sensibilité.

  • JB  

    Je dois avouer que je suis très réticent à retourner sur du Rick Veitch. Si j’ai apprécié ses Swamp Thing, voire The One, j’ai absolument détesté Maximortal, même en comprenant les intentions de l’auteur. Merci de partager cette lecture, qui me permet de profiter de la riche analyse d’un comics qui, je pense, ne serait pas à mon goût.

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