Engagez-vous, rengagez-vous, qu’y disaient… (Star Wars Tales : Trooper par Garth Ennis et John McCrea)

Star Wars Tales : Trooper par Garth Ennis et John McCrea

Un article de JB VU VAN

1ère publication le 30/01/23 – MAJ le 21/01/24

VO : Dark Horse Comics

VF : Delcourt Comics

Super Trooper, si les flashs m’éblouissent…
© Dark Horse Comics

Trooper est une histoire d’une vingtaine de pages publiée dans l’anthologie STAR WARS TALES n°10 en décembre 2001. Ce récit est écrit par Garth Ennis, illustré par John McCrea, encré par Jimmy Palmiotti et mis en couleur par Brad Anderson. L’histoire a été traduite en français à plusieurs reprises par les éditions Delcourt, notamment dans la revue STAR WARS COMICS MAGAZINE n°3 et dans l’album STAR WARS ICÔNES tome 6, traduit par Arthur Clare.

Que les spoilers soient avec vous.

Un Stormtrooper parmi tant d’autres se prépare à un assaut et prie pour ne pas être en première ligne. Alors que son groupe commence l’abordage d’un vaisseau rebelle, il se remémore ses origines. Les circonstances qui l’ont poussé à rejoindre l’Empire. Tout ce qu’il a sacrifié en chemin. Ses déceptions et ses espoirs. Peut-être une chance de racheter ses crimes. Alors qu’il suit le Seigneur Vador dans les couloirs du vaisseau, une rencontre avec une haute figure de la Rébellion pourrait bien changer sa vie.

Échapper à la misère à tout prix
© Dark Horse Comics

Est-il encore besoin de présenter Garth Ennis ? Auteur de l’iconoclaste PREACHER, de l’explosif THE BOYS, il a également remis le PUNISHER sur les rails sous les labels Marvel Knights et MAX. Ennis s’est notamment intéressé au passé militaire de Frank Castle avec plusieurs mini-séries : PUNISHER BORN et THE PLATOON. Il retrouve ici un compagnon de jeu régulier. John McCrea a ainsi collaboré avec Garth Ennis sur THE DEMON et son spin-off HITMAN chez DC Comics, sur les séries des héros losers de DICKS et, la même année que ce Troopers, sur HULK SMASH!.

Le parallèle avec cette dernière histoire est intéressant. En effet, Trooper adopte la même approche que HULK SMASH! : le récit adopte le point de vue non pas du héros, mais du troufion, de l’anonyme qui le croise. L’idée n’est pas neuve : la plupart des story arcs d’ASTRO CITY de Kurt Busiek et Brent Anderson reposent sur ce même principe. Mais tout l’intérêt ici est d’adopter le point de vue de l’homme de main, celui que le méchant envoie au casse-pipe et que le héros tabasse et tue sans sourciller.

Les auteurs prennent ainsi soin de garder le protagoniste anonyme. Le lecteur n’apprend jamais son nom, et même le titre de l’histoire, “Trooper”, fait de lui un soldat parmi tant d’autres. John McCrea ne révèle pas le visage du narrateur. Lorsque celui-ci n’est pas masqué, il reste généralement dans l’ombre ou de dos. Lorsque McCrea doit le montrer, il le noie parmi d’autres soldats afin qu’on ne puisse pas l’identifier.

Les merveilles de l’Espace, les horreurs de la guerre
© Dark Horse Comics

Cette anonymisation va de pair avec l’histoire. Les flashbacks montrent la progression du soldat au sein de l’Empire. Il rejoint l’armée pour échapper à une vie misérable dans une planète perdue, n’hésitant pas à tourner le dos à son père assassiné. Mais l’entraînement qu’il suit lui apprend que sa vie et celles de ses compagnons d’arme ne comptent pas : seule la victoire importe, les troupes ne sont que de la chair à canon jetée à l’ennemi jusqu’à la victoire de l’Empire. Désensibilisé à la violence et à l’horreur, le narrateur commet des crimes de guerre sans sourciller jusqu’à ce que l’une de ses victimes lui remette en mémoire le discours de son père sur la liberté. Dès lors, notre héros commence à retrouver son individualité alors qu’il avance vers une mort quasi-certaine.

Pour autant, malgré l’empathie que l’on peut ressentir pour le personnage, son repentir est-il sincère ? Il envisage de quitter l’Empire, de rejoindre la Rébellion, mais n’est-ce pas une simple volonté de survivre ? Ses arguments portent davantage sur sa sécurité personnelle que l’envie de défendre une cause, bien qu’il redécouvre peu à peu le sens du mot liberté.

Dans l’ombre de Vador
© Dark Horse Comics

Les dernières pages montrent quand et où se situe l’action. Le lecteur réalise alors que notre soldat inconnu est une figure entr’aperçue dans le tout premier Star Wars (que je refuse par principe d’appeler “Episode IV”). La conclusion douce-amère de ce récit est que tout personnage de la franchise est le héros de sa propre histoire. On aura ainsi une pensée émue pour la vie de la piétaille balayée en quelques secondes lors de l’explosion de l’Étoile Noire ou qui perd la vie lors de la Bataille de Hoth, humanisée à travers cette tranche de vie.

Garth Ennis propose un récit rappelant le thème de ses nombreuses séries, l’enfer de la guerre, sous un jour à la fois tendre et sarcastique. Le protagoniste est un survivant formaté pour devenir un monstre, qui finit par espérer une autre vie. Le trait de John McCrea,  jouant souvent sur la déformation des visages en leur donnant un aspect caricatural, souligne la violence de l’entraînement de notre héros, avant que ce trait ne soit effacé par le masque de Stormtrooper, à l’image de l’identité du personnage. Une curiosité à découvrir !

Cherchez le garçon.
© Dark Horse Comics

23 comments

  • JP Nguyen  

    J’aime bien certaines de tes légendes, aux discrètes références musicales 😉
    Sur les extraits montrés, les dessins de MacCrea piquent moins les yeux que sur d’autres séries.
    J’ai souvenir de one-shots du Punisher et Wolverine racontant l’histoire du point de vue du malfrat. Dans une histoire courte de Batman Black and White aussi, avec une narration par un ninja de Ra’s Al Ghul. Aucune de ces histoires ne m’ayant scotché, je ne partirai pas en chasse de celle-ci…

    • JB  

      Pour le Punisher, je me rappelle de l’histoire d’un malfrat persuadé qu’un céphalopode géant vivait dans les docks de New York. Ridiculisé par ses collègues, il parvient à tenir en joug le Punisher et s’apprête à l’abattre… lorsqu’un tentacule vient le saisir et l’écraser.

  • Surfer  

    Salut JB,
    Je n’ai jamais vraiment eu un grand attrait pour la franchise STAR WARS en comics☹️.
    La faute aux premiers numéros publiés dans Titans (Lug). Je ne supportais pas le trait du dessinateur. Carmine Infantino à l’époque. Les histoires assez bancales n’arrangeaient rien non plus, très éloignées de mes héros de cinéma finalement ☹️.
    Du coup, je suis persuadé que j’ai dû rater pas mal de choses. Depuis il y a eu d’autres auteurs sur la franchise et certainement des artistes que j’aime bien !
    Mais, c’est comme ça, on ne peut pas tout lire. Et dans mon esprit STAR WARS c’est au ciné !

    Pour en revenir à la mini-série présentée. Rien d’étonnant dans ce que tu chroniques. Ennis est en terrain connu. Il excelle dans tout ce qui touche à la guerre. Il est passionné et a de réelles connaissances.
    Le seul souci est qu’il a souvent tendance à tourner la majorité de ses histoires dans ce contexte militaire.
    Un prétexte pour exploiter sa culture et son style qui est toujours violent, sombre et dérangeant ☹️.

    La BO : Je ne connais pas grand chose du groupe… à part ce tube bien évidemment . Un morceau excellent au passage 👍.

    • JB  

      Il y a à boire et à manger dans les Star Wars de Dark Horse. Encore plus dans ces Star Wars Tales, une anthologie où il y avait souvent des vignettes humoristique (genre la recherche d’un cadeau d’anniversaire pour Jabba le Hutt). Ennis écrit d’ailleurs une autre histoire très courte sur une partie de cartes perdue et son enjeu, un vaisseau bien connu des fans. Pas grand chose à dire cependant sur cette seconde histoire, cette fois illustrée par Amanda Conner.

  • Tornado  

    Arf… je suis passé à côté de cet épisode. J’en ai entendu parler mais je ne suis pas tombé dessus. Maintenant je vois que les comics VF dans lequel il a été publié sont épuisés et se vendent cher. Je ne vais pas partir en croisade. Dommage. Je suis certain d’aimer. J’adore ce que fais Ennis avec ce type de concept.
    C’est super de publier ce genre d’article sur des petites raretés comme ça ! Je suis très client. Et sait-on jamais si je tombe dessus chez un bouquiniste à l’occasion…

    • JB  

      Oh, l’épisode est suffisamment passe-partout pour refaire surface dans une anthologie ^^

  • Fletcher Arrowsmith  

    Salut JB.

    Je vais faire court : à de rares exceptions je n’aime pas l’univers de Star Wars et Garth Ennis est un scénariste qui ne me parle pas du tout.

    Parfait article comme j’aime : court , bien résumé, qui va à l’essentiel. On reconnais bien là l’intérêt que porte Ennis pour le thème de la guerre et l’aspect anonyme-noyé dans la masse des soldats.

    J’ai quand même l’impression d’avoir lu un récit similaire dans l’univers de Star Wars, que je ne lis pourtant pas beaucoup.

    Je pourrais me laisser tenter si je trouve cela un jour dans un bac à très grosses soldes, car ni Ennis, ni McCrea, ni SW ne sont des arguments de vente suffisant à mes yeux.

    • JB  

      Rah, le sort s’acharne sur ce pauvre Trooper ! Après, je ne dis pas que ce format est unique (surtout avec la pléthore d’histoires SW qui ont été publiées depuis des décennies) mais on sort du traditionnel Jedi vs Sith

  • Jyrille  

    Excellent papier, merci JB pour cette présentation d’une bd dont je n’avais pas entendu parler : je fuis un peu tout ce qui estampillé Star Wars, sans doute parfois à tort.

    J’aime bien ce genre d’histoire où ce sont les anonymes qui parlent, il y a un épisode de THE INVISIBLES de Morrison sur le même sujet. Quant aux héros sans nom, je me fais toujours avoir, c’est assez fou, encore récemment dans un film avec Daniel Craig…

    Et pourquoi as-tu comme principe de ne pas l’appeler Episode IV ? Ca m’intéresse vraiment.

    La BO : je déteste mais bon choix forcément.

  • Bruce lit  

    Mm….
    Je n’ai pas lu cette histoire et n’en avais jamais entendu parler. Je ne suis pas fan du tout du trait de McCrea mais en tant que fou de Garth Ennis, je pourrai en faire abstraction. Je reconnais bien là la spécificité d’Ennis à écrire les vies en arrière plan. Forcémment j’apprécie. Effectivement THE INVISIBLES avait un épisode centré autour de la vie d’un ennemi qui expliquait son parcours. Je me rappelle aussi des jeux Battlefront qui voyait l’histoire vue par un Trooper.
    D’ailleurs pourquoi il parle de son père celui-là puisque c’est un clone ? C’est avant L’ATTAQUE DES CLONES ?
    Et si ce Stormtrooper était celui que Luc assomme pour revêtir le costume ?
    La BO : j’aime bien cette chanson mais connais mal le groupe. C’est pour tant la formation préférée d’un certain JJG…

    • JB  

      A l’époque de la première trilogie, bien après la prélogie (bref, films IV à VI, quelle chronologie à la c… !), ce sont des recrues plutôt que des clones. Et non, ce Stormtrooper apparaît bien plus tôt dans « Un nouvel espoir », dans les premières minutes du film 😉

      Pour la BO, j’attendais qu’on me reproche de ne pas avoir mis la version originelle de la chanson par Bolland & Bolland

  • zen arcade  

    Merci pour cette mise en avant d’un comic que je ne connaissais pas.
    J’ai lu une très grande partie de tout ce qu’a pu faire Garth Ennis mais mon inintérêt total pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à la franchise Star Wars m’a amené à passer à côté de cet épisode.
    Voilà, maintenant je sais que ça existe et si j’en ai l’occasion je le lirai avec plaisir.

    La BO : un morceau naze commis par un groupe naze. Je me souviens avoir lu à l’époque que lors du Live Aid en 1985, la prestation de Status Quo avait été celle que le Prince Charles avait préférée. Voilà, tout est dit. Et en plus, nom de groupe le plus naze de toute l’histoire du rock.

  • Tornado  

    Tiens, je viens de recevoir un mail d’Ulule, c’est notre Nikolavitch national qui traduira les BATTLEFIELDS de Garth Ennis ! Youpi !!!

    • Glen Runciter  

      Je n’aime pas dire du mal mais Alex Nikolavitch est un excellent traducteur, en effet.

  • Glen Runciter  

    Il y a un thème récurrent chez Garth Ennis que je ne pense pas avoir vu traité. C’est celui de la famille.
    Dans Preacher, the Boys, Just a pilgrim et même dans ses histoires de guerre. Et dans son Punisher Max où Castle se retrouve quasiment dans une petite cellule familiale dans l’immeuble où il a trouvé refuge. Dans « Crossed » aussi d’ailleurs. Mais il n’a pas une unique vision de la famille, il joue avec toutes les versions de celle-ci: la famille idéale, celle que l’on choisit ou pas, la toxique etc.
    Si quelqu’un connait un article qui parle de ça, je suis preneur.
    Il se peut aussi que je raconte n’importe quoi.
    D’ailleurs, vous ai-je parlé des emprunts à Ubik dans WandaVision?

    • Jyrille  

      Ah non. Pour les deux sujets, je suis tout ouïe, Glen Ruciter, car 1) ça me paraît pas déconnant cette histoire de famille et 2) je suis un grand fan de Philip K. Dick et j’ai adoré WandaVision.

    • JB  

      Dans la série Max, Frank Castle se découvre même une fille, si je me souviens bien. On pourrait même inclure The Darkness pour la figure du père et l’impossibilité d’en devenir un.

    • Tornado  

      Tiens, je n’avais pas remarqué le thème récurrent de la famille chez Ennis (tandis qu’il est essentiel chez Remender). J’essaierai d’y être attentif dans l’avenir.

    • Kaori  

      J’avais remarqué et souligné ce traitement dans la première saison de THE BOYS.
      J’avais mis ça sur le compte d’Eric Kripke, mais j’aurais pu crédité Garth Ennis aussi…

      Voilà ce que j’avais mis dans l’article :
      « D’autres thèmes sont également bien appuyés. On sent que la famille, et particulièrement la relation père/fils, est un sujet qui compte pour Eric Kripke. Et ce depuis longtemps, puisque c’était déjà le thème central de SUPERNATURAL. Que ce soit par le biais du Protecteur et son désir obsessionnel d’avoir une famille, Hughie et sa relation difficile avec son père, ou Butcher avec le sien, ou même les moments où la Crème et Stella échangent sur leurs souvenirs respectifs avec leur père décédé, le sujet est traité de manière sensible et intelligente, dans des scènes qui présentent souvent les dialogues les plus forts de la série.

      La relation maternelle n’est pas oubliée pour autant, montrant aussi bien la complexité pour une fille de combler les rêves de sa mère (sujet également abordé vis-à-vis du père) que le désir de protection d’une mère envers ses enfants. De même, le personnage même du Protecteur tiendrait son absence totale d’empathie de par son éducation sans amour et surtout sans figure maternelle. »

      N’ayant pas lu le comics, je ne peux pas dire si les intentions de Garth Ennis étaient similaires.

  • Présence  

    Un article sur un unique épisode de 20 pages : respect, car je trouve que c’est un exercice difficile avec si peu de matériau de base.

    Dans les collaborations Ennis & McCrea, il est également possible de mentionner les deux miniséries All star Section Eight et Sixpack & Dogwelder: Hard Travelin’ Heroz.

    Un Stormtrooper victime d’anonymisation : je pense qu’il y a un hashtag à faire avec ça, et un buzz assuré à la clé, sur les réseaux sociaux. 😀

    Peut-on vraiment ressentir une once d’empathie pour des professionnels comme les stormtroopers, aussi incompétents au tir ? 😀

    • JB  

      Ce n’est pas pour rien que le grand chef trouve souvent que je blablate trop dans mes textes.

      Pour les séries citées du tandem, pour moi, c’est pratiquement une extension de Hitman ^^

      Incompétence au tir : Alors pour le coup, on voit celui-ci faire mouche à plusieurs reprises ! (bon, les cases concernées le mettent généralement à bout portant de sa victime…)

  • doop  

    Une curiosité !

  • Alchimie des mots  

    Un bel article qui attise ma curiosité, je ne suis pas fan de l’auteur mais le concept même s’il est dévoilé donne envie.
    En effet, il garde son style sans trahir l’univers du comics.
    De plus, je ne suis plus friand de séries, une compilation de récits d’anthologie comme celui ci donne clairement envie !
    Merci du partage

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