Frankenstein par David Sala
Le come back de MATT ET MATICIEN
VF : Casterman

Il est des bandes dessinées qui amusent, d’autres qui instruisent, et puis il y a les rares — celles qui procurent un sentiment d’élévation. Le Frankenstein de David Sala appartient à cette troisième catégorie, celle des rencontres « électrisantes » entre un moment de vie et une œuvre.
Pourtant, on m’avait prévenu : le style luxuriant de Sala (que je découvrais), si proche de l’élégance d’un Stefan Zweig (qu’il a adapté avec succès), n’était-il pas trop « beau » pour cette histoire de chair et de mort ? C’était mal connaître la puissance du gouffre.
J’ai été happé par cette adaptation qui se glisse au plus près du néant et vient questionner, selon moi, ce que c’est que d’être un homme vivant. A la lecture des pages me revenaient des souvenirs de Baudelaire, ce poète obsédé lui aussi par le vide et la beauté du mal… et notamment ces vers, « mon esprit, toujours du vertige hanté, Jalouse l’insensibilité du néant » (Le Gouffre). Rappelons que Frankenstein c’est le jeune homme doué qui donne vie à une créature puis l’abandonne … et dans l’adaptation de Sala il se crée un équilibre entre le créateur et la créature…

Si je convoque Baudelaire (ce n’est pas seulement pour faire le malin), c’est parce que certains pourraient trouver ce Frankenstein trop beau. Le traitement graphique de Sala quitte la mécanique rendue éternelle par l’acteur Karloff en 1931 qui avait des boulons dans le cou pour assurer la connexion à l’électricité, pour revenir à l’organique et à une forme de divin.
Le divin vient notamment de la veste que David Sala offre au monstre. Tissée par une femme qui prendra pitié de la créature, elle rappelle inévitablement, à mes yeux, le travail du peintre Gustav Klimt. On en revient à l’enseignement de Baudelaire : l’art a pour mission d’extraire la beauté du mal. Sala ne maquille donc pas l’horreur, il la sublime. Il crée un « beau horrible » selon l’expression baudelairienne où la cicatrice devient motif et où la déchéance physique se transforme en une mélancolie graphique. Cette élégance du trait nous maintient en équilibre entre la noyade et le ravissement.
Dans le roman que j’ai lu très jeune, qui m’avait ennuyé et que j’avais oublié, Mary Shelley ne nomme jamais le personnage. Parfois elle l’appelle monstre, démon. Mais le terme monstre résonne le mieux avec le travail de Sala. Monstre vient étymologiquement du latin monstrum, qui dérive lui-même du verbe monstrare (« montrer », « désigner ») et de monere (« avertir », « prédire »). Bref, la bête de Shelley et de Sala vient perforer chaque page de sa lumière.

La réussite de Sala est de redonner un équilibre entre le créateur et la créature et une définition de l’homme se joue entre les deux. Il y a des épiphanies dans la BD avec des doubles pages magnifiques joyeuses, lumineuses toujours associées au monstre.
Pour nous donner ce vertige, l’artiste joue sur deux choses. D’une part, la taille des cases qui se resserrent pour l’histoire puis s’étendent pour le souffle laissant le personnage se perdre dans l’immensité désertique d’un paysage qui pourrait parfois rappeler les toiles abstraites du peintre Mark Rothko avec ces larges aplats de couleur qui écrasent doucement le regard. Et une sorte de résonnance chromatique entre les visages et les paysages. C’est ici qu’il perce ce fameux voile du néant selon moi. « En haut, en bas, partout, la profondeur, l’étendue, Le silence, l’affreux et captivant abîme… » (Le Gouffre).

Dans ce récit de jeunesse de Mary Shelley, elle avait 18 ans. Elle venait de perdre sa première fille, née prématurée morte en quelques jours. Et c’est dans cet état qu’elle s’est assise un soir avec des amis – notamment le célèbre Lord Byron cité en ouverture de cette version – pour un concours d’histoires fantastiques. De cette douleur-là est né Frankenstein.
On relit alors autrement sa fascination pour les thèses de l’époque sur l’électricité et le corps humain. Voulait-elle redonner vie à sa fille ? qu’aurait-elle été prête à sacrifier pour le faire ? « LIFE IS A KILLER », écrivait l’artiste John Giorno sur un mur du Palais de Tokyo. Un drame intime et pourtant universel.
David Sala ne se contente pas d’adapter un classique ; il réactive un mythe. Il nous place au bord de l’abîme, là où le silence devient « affreux et captivant » (Le Gouffre). Et nous qu’aurions nous fait ?
Bref si vous voulez comprendre le sens de la vie vous avez deux options : regarder les Monty Python ou lire Frankenstein adapté par David Sala. La seconde option a l’avantage de vous donner, quelques instants, une lucidité acide sur ce qu’est réellement la vie.


Beau parallèle avec Klimt, et merci pour cette découverte talentueusement présentée !
Merci JB pour ce compliment. Plaisir de revenir parmi vous 😉
c’est bien beau tout cela
Merci Nikolavitch. Je recommande chaudement. Une des plus belles émotions en lecture récente.
Wouah.
La BD a l’air balèze, en effet : c’est très beau. Et si en plus c’est plein de sens (au delà de ça, je veux dire.)…!
… Mais ta poésie m’a complètement soufflé : tu m’as « jeté » au milieu des planches comme on m’aurait jeté à la baille : complètement en osmose avec l’oeuvre, ton article, donc ?
Juste magnifique.
Merci beaucoup Bruno pour ton retour, ça me fait très plaisir !
Cette BD m’a happé, et j’ai essayé de restituer au plus près ce qu’elle m’a fait ressentir, avec les associations qui me sont venues en la lisant.
J’espère donner envie à d’autres de tenter l’immersion à leur tour…
Waouh ! Comment tu poses Sala !
Welcome back, M&M !
Ta prose m’a totalement vendu la chose alors que d’ordinaire le sujet m’intéresse peu.
Merci JP! Heureux d’être de retour.
Cette oeuvre mérite vraiment une lecture attentionnée, presque méditative.
PS. Je l’ai laissé le livre dans mon salon pendant les vacances et tous mes amis de passage ont été subjugués !
Bon, il faut que je commence par un aveu : j’ai immédiatement écarté cette BD de mes lectures potentielles, parce que j’ai déjà trop lu d’adaptations de cette histoire, et que j’ai également le roman lui-même.
Un sentiment d’élévation : Hé bien, je ne m’attendais pas à une telle ambition dans cette bande dessinée.
C’était mal connaître la puissance du gouffre : total respect pour les répons entre cette BD et le poème de Beaudelaire, un bel exercice de littérature comparée, et aussi un éclairage très enrichissant.
Baudelaire : l’art a pour mission d’extraire la beauté du mal – J’ignorais cette définition, qui sonne effectivement comme du pur Beaudelaire.
Ah ben zut ! Arrivé à la fin de cet article à l’élégance peu commune, je sens qu’une BD vient de se rajouter dans mon interminable liste de À lire. 🙂
Quel plaisir de lire ton commentaire ! Savoir que j’ai réussi à piquer ta curiosité sur une œuvre que tu avais écartée est une vraie satisfaction !
Le texte de Baudelaire centré sur le néant et le voile quotidien qui le recouvre m’est revenu pendant la lecture (souvenir d’années d’études lointaines). Il m’a semblé pouvoir dire avec élégance ce que je ressentais à la lecture de ce livre. Je parle d’élévation car on sort grandi de cette lecture. C’est pour moi un mélange de lecture et de contemplation, proche du Rothko que j’ai cité. Le talent de Sala, j’aurais dû le souligner, réside aussi dans l’économie de mots (ou de bulles) : ce silence désolant qui accompagne la lecture est saisissant. J’ai le sentiment que pour Sala, l’œuvre de Shelley est « presque » un prétexte.
Désolé pour ton « interminable liste », mais on n’a jamais trop de beauté extraite du mal dans sa bibliothèque 😉
Hey, welcome back Matt! Ca fait vraiment plaisir de te lire, ton article impeccable vend bien le truc tout en gardant une part de mystère.
Dans ma bédéthèque, j’ai au moins deux adaptations de Frankenstein : celle de Junji Ito, que j’ai beaucoup aimée, et celle de Marion Mousse, que je dois relire tant j’en ai peu de souvenirs. Les deux sont assez fidèles au matériau d’origine je crois. Tu me rappelles que je dois regarder le Del Toro, ne serait-ce que pour en faire un retour à mon fils.
https://www.bedetheque.com/serie-15733-BD-Frankenstein-Mousse.html
J’avais entendu parler de cette adaptation, mais je ne l’ai pas prise. Cela ne me dérangerait pas de la lire, mais le tarif et la pagination m’ont un peu freiné. J’ai de suite été ébloui par les dessins, avec ces références à Klimt, mais je n’étais pas non plus certain de tenir un objet exceptionnel, surtout qu’ici, la fidélité au roman semble presque inexistante. Cela n’est pas un problème en soi, au contraire même, mais dans ce n’est pas gage de réussite pour autant. Je ne suis pas étonné que tu cites Baudelaire, ce qui est un bon point à mes yeux. Tout comme Rothko.
Ravi que l’article t’ait plu ! Je comprends ton interrogation sur le ratio prix/pagination. On est davantage sur un « beau livre » que sur une BD classique, mais si tu es sensible à Klimt et Rothko, l’immersion est garantie. Dans mon cas, il m’a été offert et j’en suis doublement heureux.
En découvrant la version de Junji Ito (que je ne connaissais pas), je vois qu’on est en effet aux antipodes du travail de Sala. Là où Ito semble miser sur l’horreur organique et viscérale, Sala va chercher l’esthétisme de l’abîme — une approche très baudelairienne selon moi, mais c’est peut-être un biais de perception lié à mes études ! Pour la fidélité au texte, on serait du coup sur une trahison créatrice assumée. Je suis admiratif de Shelley et de Sala !
Hâte d’avoir ton retour sur le film de Del Toro, qui semble proposer une lecture encore différente, très organique elle aussi. Selon ton retour, je verrai si je tente l’aventure du film !
PS : J’avais failli écrire que ce livre est si beau et inspirant qu’il devrait être remboursé par la Sécu
Oui, Ito, c’est de l’horreur à la base, normal qu’il tourne plus autour du body horror. Souvent, je regrette de ne pas avoir fait d’études littéraires… et donc, « si tu es sensible à Klimt et Rothko, l’immersion est garantie » : tu m’as eu, je viens d’acheter la BD.
Pour ton PS, tu as bien fait de t’abstenir, je n’en peux plus de cette vanne 😀
Un article validé par nos lecteurs, l’équipe, Dargaud et Sala lui-même.
Pour ton come back, tu frappes fort le Maticien, bravo !
Hélas, je fais partie de ceux qui n’arrivent pas à concevoir cette histoire autrement que par du gothique, mais je suis très conservateur dans mes gouts et puis cette histoire je la connais par coeur et puis elle ne m’a jamais passionné plus que ça.
Mais merci pour cette brillance et il va falloir renégocier un contrat, non ?
Merci boss ! Content de voir que la magie du «Maticien » opère un peu, même si je n’ai pas réussi à te convertir à cette vision du beau monstre.
Je comprends ton attachement au gothique pur jus ; c’est le socle pop du mythe. Justement, ce qui me fascine ici, c’est que David Sala retourne à l’essence même de la tragédie de Shelley, voire la dépasse. Je n’avais pas accroché au roman étant adolescent, mais je suis maintenant un adulte sidéré par la puissance de sa créatrice. Le travail de David Sala dépasse selon moi la simple narration pour viser l’élévation.
Je suis très honoré qu’il ait validé ce commentaire. Je m’interroge beaucoup sur les raisons profondes de son choix pour le roman de Shelley, tant son approche est personnelle et singulière.
Quant au contrat… Disons que si tu m’offres de tels moments hors du temps avec de telles pépites, je suis partant pour être payé en bulles et pâtes bolo 😉
Quel enthousiasme communicatif. Il est clair que ça rend curieux d’aller y lire…
Je suis toujours étonné d’entendre des gens dire que le roman de Shelley était ennuyeux. Je l’ai lu au même moment que DRACULA et CARMILLA (il étaient tous dans le même recueil) et c’est celui que j’ai préféré. Le style d’écriture m’avait vraiment happé.
Pour la BD ici présentée, l’article m’a donné envie plus que les scans. Les images sont jolies en elles-mêmes mais ce type de roman graphique où l’expression picturale prime sur le récit, en général ce n’est vraiment pas mon truc. J’ai tendance à préférer un dessin ou une mise en image au service de l’histoire avant tout. Mais bien sûr il y a des exceptions !
Merci Tornado pour ton analyse ! C’est vrai que ce trio est éternel, même si Shelley avec parfois ses longues descriptions m’avaient un peu ennuyé à l’époque… On retrouve parfois ces descriptions dans l’air épais et silencieux de l’œuvre de David Sala.
Je comprends ta remarque : on est ici à la frontière de la BD et du livre d’art. Sala ne se contente pas d’illustrer, il crée son émotion. C’est un pari risqué qui bouscule la narration classique, mais c’est peut-être l’exception qui confirme ta règle 😉
Bonjour
Et bien quel texte. Surement un des plus beaux que j’ai lu cette saison, sans faire offense à mes imminents collègues.
Et du coup avec des références inspirées il me donne clairement envie de me procurer cet album pour une relecture d’un roman mal compris, phagocyté, comme rappelé à juste titre, par l’imaginaire de Boris Karloff tout de boulons vêtu.
Quelle idée visuelle magnifique que ce manteau en baiser de Klimt.
Frankenstein est une œuvre fondatrice, qui plus est écrite par une femme, qui résonne encore de nos jours. Sala vient, à priori, de nous le rappeler de la plus belle des manières.
Un immense merci Fletcher pour ces mots qui me touchent beaucoup. Vu la qualité des contributeurs, le compliment est particulièrement précieux.
C’est exactement cela : il s’agit de déshabiller la créature de ses boulons et de son cuir usé par le cinéma pour retrouver la mélancolie originelle de Shelley. Sala ne se contente pas d’adapter, il rhabille le mythe de cette lumière à la Klimt qui lui va paradoxalement si bien.
Je suis ravi que l’article t’ait redonné envie de plonger dans ce texte fondateur. Bonne relecture et surtout, bonne immersion.
Merci Matt pour cet article que je m’étais gardé de côté car je savais que j’allais finir par lire ce FRANKENSTEIN et c’est désormais fait et je partage ton engouement ! J’ai été complétement enchanté par cette adaptation qui rompt avec l’atmosphère gothique et horrifique qu’on attache à cette œuvre pour livrer une vision profondément romantique et mélancolique de cette histoire: il fait de Frankenstein un personnage errant en quête de sens dans des paysages aussi sublimes qu’écrasants tout droit sorties d’une peinture du romantisme allemand, la créature semblant sortir des tréfonds de son esprit, c’est une âme damnée condamnée à errer dans un monde maudit en quête d’un illusoire paradis perdu et c’est ce qui les lit tous les deux inexorablement malgré le fait que leurs rencontres successives ne précipitent que la mort et la deuil. C’est visuellement superbe et envoutant. Un très beau livre.