Glenn Ganges ou l’étrange vie d’adulte de Calvin sans Hobbes

Glenn Ganges dans le flot des souvenirs de Kevin Huizenga

SPECIAL GUEST : THOMAS MOURIER – Rédac’ chef de 9emeArt sur Bubble

VO : Drawn & Quarterly

VF : Delcourt, coll. Outsider

Traduction de Samantha Goldfarb

Toutes les images sont © Kevin Huizenga / Delcourt / Drawn & Quarterly

La bande dessinée n’en a pas fini avec les comics indés ! Derrière la production mainstream et les flux de sorties permanents, certains artistes creusent des sillons discrets dans les marges. De Will Eisner à Chris Ware, l’histoire de la bande dessinée est peuplée d’auteurs dont le travail oscille entre le divertissement et le laboratoire, créant des fictions qui interrogent le médium au cœur même de la lecture.  

Juste avant les années 2000, en 1999, Kevin Huizenga dessine pour la première fois son personnage de Glenn Ganges, un héros anodin qui va devenir une figure obsédante. Depuis 20 ans, le dessinateur auto-publie des mini-comics ou place des BD dans des revues qui mettent toutes en scène Glenn Ganges, dans des rôles ou époques alternatives. Ce parti-pris qui crée un fil rouge par ce seul héros entre des publications très différentes rappelle le « star-système » inventé par Osamu Tezuka pour ses mangas : une bible graphique de personnages qui peuvent être réutilisés dans des rôles différents selon les histoires à la manière d’acteurs qui prêtent leurs traits & leurs talents pour figurer dans des projets qui n’ont rien en commun. 

En 2022 en France, vient enfin de sortir un recueil de ses histoires Glenn Ganges dans le flot des souvenirs, après une première mise en bouche en 2006 sous le titre Malédictions chez Coconino Press/Vertige Graphic qui proposait cinq récits de Kevin Huizenga. Une occasion pour se pencher sur cette œuvre atypique qui a le charme d’une autobiographie mélancolique sans en être une, qui se paie le luxe de parler de littérature ou de bande dessinée via ses personnages et qui s’amuse de contraintes formelles sans nous faire décrocher.

By Jove ! Le piège biographique

En lisant les comics de Kevin Huizenga, nous découvrons un couple dans une banlieue du Midwest, où Glenn et Wendy vivent leur vie de quarantenaire. Ils se rencontrent, deviennent parents, discutent, se disputent, rangent leur maison, font des courses, lisent des bouquins, se baladent… Chaque détail prend des proportions immenses pour Glenn, il a du mal à prendre des décisions. Il rumine, il revit ses souvenirs, pire il a des insomnies qui l’entrainent loin et explore ses rêves dans un medley graphique étonnant.  

Si nous sommes fascinés par ce journal intime où l’aventure intérieure nous renvoie à nos propres existences, Kevin Huizenga prévient qu’il ne s’agit en rien d’une autobiographie. Si crédible qu’elle soit dans sa simplicité et sa peinture de l’ordinaire, ces vies sont construites minutieusement par l’auteur et vivent leur existence de papier. Un travail influencé par les frères Hernandez et leurs riches univers regroupés sous l’appellation Love & Rockets, qui ont acquis une destinée propre à force d’histoires croisées, mais aussi par Adrian Tomine et sa scénographie du quotidien.

En relisant les planches compilées dans Glenn Ganges dans le flot des souvenirs, quelques détails viennent troubler cette apparente authenticité et nous guident vers le projet de Kevin Huizenga. Derrière les vues « cartes postales » de la banlieue tranquille se cache un monde intérieur complexe. À travers souvenirs, insomnies ou hallucinations, le dessinateur joue avec la forme pour accompagner les réflexions de son personnage. 

Ces planches regorgent de contraintes —cachées ou non. Déjà dans la manière de mettre en scène son héros, avec des points de vue ou narrations différentes, mais aussi dans les constructions de planches complexes, les jeux de miroir ou d’itérations. Kevin Huizenga utilise aussi bien les possibilités de mise en scène de la bande dessinée façon Chris Ware pour séquencer à l’extrême certains passages et jouer avec la perception temporelle qu’il utilise les décors et la mise en scène façon Frank King et sa Gasoline Alley, pour créer de la vie et nous rapprocher des personnages. 

Le méta vert (ou bleu)

À travers les rêveries de son personnage, le dessinateur nous propose des représentations graphiques d’idées abstraites assez réussies (et assez rares en bande dessinée pour qu’on le souligne) qui ne relèvent pas de la BD documentaire ou du schéma scientifique. Il parvient à intégrer ses diagrammes, graphiques et autres variations dans ses pages, sans jamais sortir de la fiction.

Tout comme les contraintes qu’il s’impose à chaque récit, ces jeux sur la forme rejoignent le fond et ajoutent de nouveaux niveaux de lecture aux planches, sans jamais pousser le curseur sur de l’expérimentation pure. Kevin Huizenga cherche avant tout à raconter une bonne histoire et à faire évoluer ses personnages.

Son trait s’inscrit entre le cartoon américain et la ligne claire européenne dans un mélange qui offre un côté un peu vintage, voire suranné, qui colle parfaitement avec le propos. Si Glenn Ganges est un costume qui s’adapte aux protagonistes, son visage est un masque, le dessinateur l’a conçu de manière très simple avec ses deux ovales et son nez très allongé, pour mieux jouer avec. Au fil des histoires, on le verra sous toutes les coutures, parfois même aux limites de l’abstrait. 

Pour ancrer son personnage aux limites de l’onirisme, Kevin Huizenga use de bichromie en vert d’eau ou bleu pâle (avec parfois d’autres couleurs qui prennent une tournure symbolique). Une manière de garder un pied dans l’univers de pensée du personnage qui donne une atmosphère mélancolique à l’ensemble. 

Dans ces paysages de banlieues tranquilles, on découvre une version adulte et désabusée d’un Calvin qui aurait grandi et, même si son esprit vagabonde, n’aurait plus la faculté de croire en Hobbes. Album passé assez inaperçu dans les sorties de fin d’année, c’est le moment de se souvenir de Glenn et de lui faire une place sur votre table de nuit. 


Pour la BO

22 comments

  • Zok.  

    Si je bouge vaguement un sourcil au gré des slips et des capes promettant de libérer le monde, ce genre de BD à la couleur et aux effets sympas a tendance à attirer mon regard.
    Faut que j’arrête de passer ici sinon ma liste va devenir ingérable.

    Et Thiéfaine… ce titre surtout (parmi les ambiances que je préfère chez lui)… tout ceci ressemble à un guet-apens.

    PS : Le site 9emeArt semble inaccessible

    • Thomas M.  

      Merci Zok !
      Et, malheureusement, i’ts realy a trap comme dirait ce bon vieux Ackbar !

      (merci pour 9emeArt, il y a eu une coupure de qq minutes qui est rentrée dans l’ordre)

  • Laurent CritiKomics  

    Salut Thomas.
    Merci pour cette jolie découverte.
    Je pense l’inscrire dans ma liste au Père Noël du coup.
    C’est toujours injuste ces œuvres qui passent inaperçu parce que ce ne sont pas des titres bankable. Des artistes font de vrais efforts pour proposer des choses innovantes et qui sortent des éternels sentiers battus par les super-slips !
    J’espère que d’autres découvriront Glenn Ganges 🙂

    • Thomas M.  

      Merci Laurent, c’est très sympa !
      Bienvenue dans le fan club et j’espère aussi que Glenn va se faire plein d’amis aussi.

  • zen arcade  

    Très bel article à propos d’une bande-dessinée que j’ai moi aussi beaucoup aimée.
    Une de mes plus belles lectures de l’an dernier.

    • Thomas M.  

      Merci beaucoup zen arcade et content de rencontrer d’autres lecteurs qui apprécient ce type de livres !!

  • JB  

    Bienvenue, et merci pour cette présentation !
    Il faudra que je jette un œil. Si je ne suis pas toujours intéressé par les comics « tranche de vie », le côté onirique m’interpelle (je me suis pas mal échauffé sur le comics RARE BIT FIENDS de « Roarin' » Rick Veitch)

    • Thomas M.  

      Merci JB !
      très heureux d’avoir été invité par Bruce à proposer un texte ici.
      Tu me diras si tu regardes, mais si tu commences par l’excellent Rick Veitch, je ne serais pas celui qui te jettera la pierre…

  • Présence  

    Super ! Cela fait quelques semaines que cette couverture m’intrigue au plus haut point, mais je n’avais pas encore sauté le pas. Un article qui tombe à pic. Merci beaucoup.

    L’histoire de la bande dessinée est peuplée d’auteurs dont le travail oscille entre le divertissement et le laboratoire : je suis toujours étonné par ces créateurs qui apportent à chaque fois quelque chose de personnel et de nouveau, une preuve sans cesse renouvelée que l’inventivité humaine est infinie.

    Un travail influencé par les frères Hernandez mais aussi par Adrian Tomine et sa scénographie du quotidien : mince cette BD est faite pour moi, avec de telles références.

    Chris Ware pour séquencer à l’extrême certains passages et jouer avec la perception temporelle qu’il utilise les décors et la mise en scène façon Frank King et sa Gasoline Alley, pour créer de la vie et nous rapprocher des personnages : voilà qui continue de m’impressionner parce que même si Kevin Huizenga n’est peut-être pas à la hauteur de Ware et King, le fait qu’il sache utiliser à bon escient ces éléments graphiques est déjà épatant.

    Le dessinateur nous propose des représentations graphiques d’idées abstraites assez réussies : un autre accomplissement beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît.

    On découvre une version adulte et désabusée d’un Calvin qui aurait grandi : oh non, c’est trop triste comme image.

    Bon ben, je crois qu’il faut que je me rende à l’évidence : cette BD est faite pour moi. Heureusement que cet article existe pour m’en faire prendre conscience.

    • Thomas M.  

      Merci Présence, ah super si c’est un titre que tu n’avais pas encore attaqué (j’ai l’impression que tu as une bibli bien fournie déjà) !

      Et oui pauvre vieux Calvin qui va au boulot, passe ses soirées devant Netflix et a plus peur de la calvitie que de la perte de son imagination… J’ai toujours l’impression que les auteurs américains n’ont jamais été égalés dans leur description du quotidien et la mise en scène de la vacuité de l’existence.

      • zen arcade  

        « J’ai toujours l’impression que les auteurs américains n’ont jamais été égalés dans leur description du quotidien et la mise en scène de la vacuité de l’existence. »

        Parmi les sorties très récentes, il ne faut pas manquer Keeping two de Jordan Crane (Fantagraphics en vo et coédition L’employé du moi / Cà et là).

        • Thomas M.  

          Yes !
          Il est sur ma pile celui-ci 🙂

  • Fletcher Arrowsmith  

    Bonsoir Thomas,

    je découvre ce FLOT DES SOUVENIRS. Cela m’intrigue, tu le vends très bien. Je vois que la VO vient de Drawn & Quarterly, un gage de qualité.

    Son trait s’inscrit entre le cartoon américain et la ligne claire européenne dans un mélange qui offre un côté un peu vintage, voire suranné : exactement. C’est l’effet que cela m’a fait dès les premières planches. On sent un mélange d’influence de bds indès, un melting pot même. Je suis séduit même si je n’arrive pas à dégager la principale influence à mes yeux. Je j’arrête pas d’y réfléchir.

    Le jeu de composition dans les cases me plait au plus haut point. Comme le collègue Présence, il me faut cette bd.

    LA BO : fan. LE Thiefaine que nous avons à la maison en galette noire.

    • Thomas M.  

      Merci Fletcher, c’est très gentil !
      J’espère qu’on aura l’occasion d’échanger une fois lue 🙂

      Et parfait pour Thiefaine sur platine ⚡️ je suis aussi inconditionnel du gars, et cette chanson est vraiment une des plus intrigantes dans sa discographie.

  • Heddi  

    Bonjour Thomas,
    superbe critique. Merci

    • Thomas M.  

      Merci Heddi !
      Tiens, je t’ai loupé la dernière fois que tu es passé à Paris mais j’espère que je serais là pour la prochaine pour qu’on ait le temps de discuter autrement que par écrans interposés.

  • Jyrille  

    Bienvenue Thomas ! Super article totalement maîtrisé, je découvre cet auteur et ce personnage, mais contrairement aux précédents articles de la semaine, ici je connais toutes les références (même si je n’ai pas lu Gasoline Alley). Ca donne vraiment très envie, et ce titre qui se réfère à ta conclusion finissent de me convaincre. Je note donc ça dans un coin car ça m’intéresse énormément.

    Sinon pour les expérimentations bd réussies, Marc-Antoine Mathieu non ?

    La BO : super titre, je ne suis pas un spécialiste de Hubert-Félix mais j’aime beaucoup, il faut que j’écoute plus ses albums.

    • Thomas M.  

      Un grand merci Jyrille !
      Je suis très content que cet article propage la bonne lecture 🙂

      Pour Marc-Antoine Mathieu, je ne l’ai pas mentionné car ça me parait encore différent : je le mettrais du côté des expérimentateurs qui délaissent leur récit au profit de la forme, de la technique et de la recherche.
      À la différence de Chris Ware qui intègre cela à sa narration et rend l’expérimentation indissociable de l’histoire en travaillant la forme et le fond.
      Du coup Marc-Antoine Mathieu produit des albums pertinents qui interrogent mais qui n »ont pas la force d’être à la fois une bonne histoire et à la fois une réflexion sur le médium. Mais (et je le précise, car par écrit, on est tjrs ambigu) cela n’enlève rien au fait que Mathieu soit aussi un très bon auteur, ils ne boxent pas dans la même catégorie disons.

      Et +1 pour le come back d’Hubert-Félix

  • Alchimie des mots  

    Joli découverte, j’aime beaucoup ce ge récit mélancolique, ils sont simples et explique beaucoup de choses en même temps.
    Belle découverte ! Merci

    • Thomas M.  

      Salut Alchimie des mots, merci pour ce message !
      Content que le voyage soit partagé 🤝

  • Eddy Vanleffe  

    Bienvenue Thomas et évidement ( ça ne surprendra personne ici) je pose ma validation +1 etc pour la BO de Thiéfaine, un titre au texte si halluciné, et si parfait…
    à l’instar de cette chanson, l’auteur semble plier sa planche et se dessin au service d’une atmosphère et d’une ambiance de spleen surprenant avec un graphisme assez « cartoon vintage »
    a lire en bibliothèque pour moi.
    merci

    • Thomas M.  

      Merci Eddy, c’est très sympa, je suis très heureux de cette invit’ chez vous !
      Et parfait, en fait, BuceLit est un repaire d’amateurs de Thiéfaine 🙂

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