Propos recueillis par BRUCE LIT
Acteur et journaliste pour LES CAHIERS DE LA BD, Aurélien Lemant est aussi un lecteur de BRUCE LIT. IL m’évoque au détour de messages privés son essai sur WATCHMEN : WATCHMEN NOW publié en 2019 chez Aedon.
L’occasion de parler avec lui du monument d’Alan Moore.

Bonjour Aurélien. Peux-tu te présenter aux lecteurs de Bruce Lit ?
Bonjour Bruce ! Merci pour ton invitation. Comme beaucoup d’Occidentaux, je suis le pur produit des cultures populaires et de leur infinie variété, exaltée puis exploitée par le capitalisme marchand et la profusion des supports consommables. Amen. À l’image de cette abondance de ressources et d’envies, quand j’étais enfant, j’étais envoûté par des gens aux aspirations diverses et aux métiers multiples. David Bowie et Ryuichi Sakamoto étaient des musiciens, pourtant je voyais leur tête sur l’affiche de Furyo ; les Beatles et les Charlots occupaient à la fois la radio et le petit écran, jusque en dessin animé pour les premiers – Yellow Submarine – et en bande dessinée pour les seconds – chez Fleuve Noir ou dans Pif Gadget ; Dorothée, l’animatrice de Récré A2, apparaissait en personnage dans L’Amour en fuite, un film de François Truffaut, cinéaste et interprète lui-même chez Spielberg, sur une chanson d’Alain Souchon, encore un autre acteur dont le visage osseux et frisé venait me surveiller depuis les affiches géantes de L’Eté meurtrier ou L’Homme aux yeux d’argent.
Très tôt, j’apprendrai que Shakespeare et Molière n’étaient pas qu’auteurs, mais aussi metteurs en scène, chefs de troupe et comédiens ; qu’un artiste dramatique digne de ce nom n’est jamais un monolithe, mais doit pouvoir jouer Luke Skywalker et Mozart, Camille Claudel et la Reine Margot, un barbier et un dictateur, Arlequin puis Polichinelle. Cette chaîne de découvertes et d’expériences comme spectateur, auditeur et lecteur, a eu pour conséquence que je me tourne vers deux métiers en apparence disjoints mais réunis par la littérature, par le support du livre, en tous cas d’un texte : la scène et l’écriture.
Ainsi, je vis du théâtre, principalement celui que je joue ou que je monte, parfois celui dont je suis l’auteur ; mais je vis également de la presse et de mes autres travaux littéraires, puisque de moi ont paru à compte d’éditeur une petite dizaine d’ouvrages parmi lesquels on lira de la poésie, des monographies, des essais.
Ajoutons à cela des traductions d’une biographie de Deep Purple, d’un comic book, ou du premier récit de femme invisible – un roman de Charles Hinton qui ne sera sans doute pas publié, et ce n’est pas une grande perte, à peine une curiosité –, et cela fournit une bibliographie à peu près apte à caler n’importe quel meuble récalcitrant. Je tire également les cartes du tarot et je suis éditeur au service d’une structure lyonnaise, Le Feu Sacré.
Parle-nous de la genèse de cet ouvrage (formidable) sur WATCHMEN.
Merci encore ! C’est un chemin tortueux et pentu. En 2012, ça remonte, sort un livre de moi consacré à Philip K. Dick, l’un de mes écrivains favoris. Secret d’auteur : pendant quelques années, j’ai sans discrétion cité Dick et Antonin Artaud à travers la quasi-totalité des articles que je signais dans la presse imprimée ou Internet, à seule fin d’attirer l’attention d’éditeurs ou de rédacteurs en chef susceptibles de me commander un livre sur l’un ou l’autre ! Ça n’a pas tardé : Fabien Thévenot m’a donné carte blanche pour un bouquin sur Dick, où j’ai abondamment parlé d’Artaud, ce qui a incité Alain Jugnon à me confier la rédaction de divers projets autour du poète marseillais, depuis parus en revue ou donnés en conférence.
A la publication de Traum, cet essai sur Dick, je caressais le fantasme que Laurent de Sutter, des Presses Universitaires de France, me propose spontanément un projet de livre sur les super-héros, mon autre vraie passion. Et un soir, Laurent de Sutter me téléphone : Pacôme Thiellement lui a soufflé mon nom en lui disant que j’étais la personne qu’il cherchait pour un livre sur ce thème ; il a donc acheté mon bouquin sur Dick, et décidé de me faire confiance. Je me mets vite au travail. Or là, paradoxe ! Ce que j’envisage comme mon opus le plus important devient une purge, une plaie, une punition ! Précisément parce que j’approche ce texte avec trop de sérieux, trop d’apprêts, trop d’exigence vis-à-vis de moi-même, une ambition qui puisse se hisser à la hauteur de Superman. Mais crétin, au lieu de te prendre pour Kal-El, il fallait que tu te poses sur Terre pour serrer la main à Clark Kent !
Bref, ces quelques passages en question tournaient autour de… Watchmen, la bande dessinée d’Alan Moore, Dave Gibbons et John Higgins. Et là, je sens qu’on tient un truc. Mais je laisse tomber, car ce n’est pas ce vers quoi je veux vraiment aller. Le texte dort dans mon enfer du développement, « shelved », de 2013 à 2019, lorsque Nicolas Tellop, qui a suivi de loin mes difficultés rédactionnelles liées à ce pensum, me propose de faire enfin quelque chose de ces notes oubliées. De les désembrouiller en vue d’un autre livre. Il me suggère de concentrer mon projet sur Watchmen, quitte à ce que cette bédé m’autorise à parler du super-héros en général et loucher vers mes visées initiales. Mais loucher seulement. J’ai accepté avec autant de soulagement que par sens du défi, et ai pu grâce à lui produire avec plaisir, amusement, appétit et simplicité cet objet qui est sorti dans la foulée. Je n’ai jamais remercié, je crois, Laurent de Sutter de m’avoir permis de croire en ce livre, même si ce n’est pas celui que nous avions en tête au départ lui et moi, et de l’avoir fait avec et pour Nicolas Tellop qui en est donc l’éditeur. Entre temps, Laurent a publié de moi un inédit sur Captain America, paru aux PUF dans le recueil Vies et morts des super-héros (2016), et c’est grâce à lui que j’ai fait connaissance avec Nicolas Tellop. Nous avons donc pu travailler tous ensemble in fine. Et la boucle est bouclée. Ce qui est en harmonie avec Watchmen et ses thématiques. J’aime cette idée qu’un livre plus modeste et plus essentiel fut caché à l’intérieur d’une forme plus présomptueuse, avant que je la découvre pour parvenir à l’écrire. Voilà une autre leçon que je tire de Watchmen.

Raconte-nous ta découverte de comics cultes !
L’histoire est classique pour les Français nés dans les années 1960-1970. C’est devenu un cliché. Ça repose beaucoup sur de l’émerveillement devant les couvertures de Strange peintes par Frisano. Je les contemplais en kiosque à journaux à Marseille quand j’étais petit. Parenthèse : sur la seule place Notre-Dame-du-Mont, il y avait trois kiosques différents. Lorsque je ne trouvais pas un magazine chez mon kiosquier, je courais à l’un des deux autres. Un tel vendait Saga mais pas Titans, un autre avait les Special Strange et Nova. J’achetais tout Marvel. Je ne tombe complètement dans les super-héros qu’à partir de 1985 avec Guerres secrètes qui a l’avantage d’être un crossover, donc une porte d’entrée magnifique vers tous les héros et vilains, toutes les séries, tous les titres publiés en France par Lug ou Aredit. Ma conversion à DC se fera bien plus tard, par deux entrées sensiblement différentes : les super-héros et Vertigo, la collection pour lecteurs avertis, dirigée par Karen Berger.
D’un côté je me régale avec des récits de Batman comme The Long Halloween et Dark Victory de Loeb et Sale, de l’autre je découvre grâce à un article dans RAGE l’existence d’un comic, Preacher de Garth Ennis et Steve Dillon, qui va changer ma vie. En achetant les deux albums parus en français chez Le Téméraire, je crois que je tombe sur une histoire en deux parties, et baste. Je ne sais pas sur quoi je suis tombé. Je n’ai jamais autant pleuré devant une BD, je n’ai jamais autant cru à une amitié avec des êtres imaginaires, je n’ai jamais été à ce point en colère que devant les injustices et les sévices endurés par Jessie Custer, je ne me suis jamais senti aussi bien que devant les aplats de la coloriste Pamela Rambo (je le lui ai dit !), et c’est pour moi le récit le mieux géré qui soit, avec des dessins d’un niveau d’humanité et de technique rare et un humour risque-tout d’une puissance incommensurable. Un orgasme pour les yeux et les neurones, une attaque permanente pour le cœur. Je n’ai jamais été aussi fébrile que pendant la lecture de Preacher.
Ajoutons Les Invisibles de Grant Morrison, Steve Yeowell, Phil Jimenez, Chris Weston et compagnie, le genre de psychotrope de papier qui fait que tu lèves les yeux du livre pour vérifier si le monde n’a pas changé pendant ta lecture, si ce qui arrive dans le récit à Tom ou Dane ou Kay ne contamine pas ton propre environnement. Et bien sûr que si ! Chez Image, je pourrais parler du Kabuki de David Mack à la beauté graphique sans cesse réinventée, à l’érudition discrète mais savante, qui donne paradoxalement au lecteur un sentiment de liberté et une sensation d’enfermement, une authentique anomalie, une expérimentation sur soi. Ce sont des titres qui me hantent et me soutiennent.

Ton ouvrage fourmille de références musicales : euh…explique-moi en quoi les Vengeurs seraient les Crosby, Stills, Nash & Young de l’univers Marvel ?
La notion de supergroupe, tel que CSNY, qui est constitué par des chanteurs et auteurs-compositeurs issus de diverses formations musicales à succès (David Crosby des Byrds, Stephen Stills et Neil Young de Buffalo Springfield, et Graham Nash des Hollies) est valable pour qualifier des équipes de super-héros, bien que fictives. Les Vengeurs ou les Champions de Los Angeles chez Marvel sont des regroupements de personnages ayant au préalable mené une carrière solo (Iron Man, Thor, le Motard fantôme), parfois avec leur propre mensuel dédié (The Incredible Hulk), ou ayant appartenu à un groupe précédent (le Fauve, qui vient des X-Men). Comme CSNY, qui compte un Anglais parmi des Etatsuniens et un Canadien, les Vengeurs sont des Américains qui accueillent une Russe et un dieu scandinave. Chaque membre se distingue par un talent (chanteur et guitariste du côté de la musique, invincibilité ou super-vitesse chez les super-héros), une créativité qui s’exprime via la poésie ou la mélodie pour les premiers, le génie scientifique ou tactique pour les autres. Dans chaque cas, c’est l’harmonisation des égos et une orientation commune qui permettra au groupe de se réunir et de tenir dans le temps. Et les querelles qui les verront se diviser.
Avant d’éventuellement se retrouver (« Avengers assemble ! ») pour une cause commune (là un concert ou un album, ici un combat ou une innovation technologique). Et la tournée mondiale du rocker m’évoque les déplacements super-héroïques pour affronter une menace à l’autre bout d’un continent. J’apprécie dans les bandes dessinées de super-héros que l’aspect socioéconomique, culturel et organisationnel soit le plus souvent possible calqué sur le fonctionnement du groupe de rock. Tony Stark en est l’exemple le plus évident. Son addiction à l’alcool, je peux la mettre en parallèle avec celle de Stephen Stills, ou la comparer à la dépendance de Graham Nash aux médicaments.
Le tandem fragile de Stark avec Captain America, qui en fait tantôt des frères ennemis ou des rivaux admiratifs (la minisérie Civil War), peut m’évoquer l’émulation de Lennon et McCartney, la complémentarité de Jagger et Richards, ou, pour rester sur CSNY, les querelles entre Stills et Neil Young. La séparation permet les retrouvailles. Et donc les incompréhensions mutuelles et les nouveaux heurts. Chez les popstars, cela relève essentiellement de l’anecdote, et l’on peut écouter un disque sans rien connaître des dissensions internes d’un groupe. Chez les super-héros, c’est au contraire le plus important, loin devant la lutte contre le crime, et c’est ce qui nous les rend si sympathiques et si proches, plutôt qu’insupportables comme les frères Gallagher annulant une date à la dernière seconde après s’être cogné dessus dans les loges. Une énergie analogue se fait tout de même sentir. De par leur inventivité, leur culot, leur folie, leur charisme, leur matériel coûteux parfois ravagé sur scène, leurs frasques et leurs prises de position politique, certains musiciens sont des super-héros ou des super-vilains de la pop culture.
Plus loin tu pousses l’analogie entre WATCHMEN et SGT. PEPPER des Beatles !
Oui, et bien d’autres choses encore ! C’est encore un défi un peu idiot mais tellement plaisant. Parvenir à écrire sur Sgt. Pepper dans à peu près chacun de mes livres ! Parce que c’est un disque qui, au-delà de la musique inspirée qu’il propose, anticipe déjà presque l’objet multimédia, et en ce sens c’est le parangon de la pop culture. Sa pochette – pas seulement l’imposante photo composite qui orne la couverture, mais les paroles au dos (une première à l’époque), les silhouettes cartonnées à découper, le sillon sans fin sur le vinyle, etcetera, on comprend le parallèle avec Watchmen, autre œuvre hétérogène et plurielle – fait de cet album mon préféré, alors même que musicalement je vais davantage adhérer à Abbey Road parexemple. Identifier le parrainage inconscient de Sgt. Pepper dans les travaux d’autres artistes, ça me plaît beaucoup, et m’aide à mieux saisir les enjeux ou les non-dits de notre pop culture.
D’où cette démarche qui consiste à lancer des analogies entre Pepper et tous mes sujets d’étude. Il faut bien sûr que ce soit cohérent et pertinent, sinon je ne cède pas à ce qui serait un pari facile, au résultat fastidieux pour le lecteur et un peu honteux pour moi, mais il m’a quand même toujours semblé logique, voire évident, de repérer les points communs entre ces deux œuvres majeures que sont ce LP des Beatles et cette BD de chez DC. Ce sont deux marqueurs de l’évolution artistique et intellectuelle du grand public, chacun dans son domaine. On a compris les équivalences auxquelles je fais allusion entre rock et super-héroïsme. Les Beatles sont l’alter ego en musique des Quatre Fantastiques (les Fab Four vs. les Fantastic Four, je te laisse imaginer qui est Reed, qui est Susan, Johnny ou Ben dans les Beatles). Ils naissent presque en même temps aux yeux du monde, dans la culture populaire anglo-saxonne, révolutionnant le médium qui les fait exister, ouvrant la voie à d’innombrables imitateurs ou émules, offrant de nouveaux standards. Après les Beatles, tout le monde a un temps eu envie d’enregistrer son Sgt. Pepper, que ce soit Bowie et Visconti avec leur Scary Monsters, ou un peu qui tu veux.
De la même manière, innombrables sont les bédéastes, impressionnés par Watchmen, à avoir désiré embarquer leur lectorat dans un comic ambitieux qui les obligerait à se dépasser et tendre vers ce modèle du genre, au propos complexe et exigent, poreux à la violence, à la maîtrise formelle absolue et, toutefois, accessible et populaire. Un classique instantané. Encore assez récemment, Tom King et Mitch Gerads, avec leur Mister Miracle, sont eux aussi allés chercher de vieux personnages de chez DC pour les revamper de façon post-moderne et questionner la vie quotidienne du super-héros (la dépression, la parentalité, le couple, le deuil) dans un hommage graphique assumé au découpage de Moore (le gaufrier de neuf cases), le tout en allant honorer l’héritage de Jack Kirby, le plus beatlesien des auteurs de comics (avec Jim Steranko peut-être). Tu as vu, j’essaie de répondre autre chose que ce qui est déjà dans mon bouquin (rires) !

Un des passages les plus brillants est le rapprochement entre WATCHMEN, le Joker iranien de Starlin et Eighties du groupe Killing Joke ! Tu expliques à nos lecteurs ?
Ah là, tu vois, typiquement, ce que j’ai laissé dans le livre, c’est moins de deux pages sur les neuf que je consacrai au Joker dans mon projet initial avant d’abandonner, où tout un chapitre devait être dédié au clown prince du crime. J’y parlais entre autres (attends, je prends mon souffle) d’Alice Cooper, de Jérôme Bosch, de Soleil Vert, Charles Manson, Ainsi parlait Zarathoustra, Slipknot, Khalil Gibran, Les Indestructibles, Olivier Py, Stephen King, McDonald’s, la pochette charcutière de Yesterday And Today des Beatles ou encore des comics où apparaît le Joker comme Digital Justice, Whatever Happened to the Caped Crusader et Going Sane.
Gloubi-boulga par définition indigeste dont j’ai retiré le gras et le sucré pour me rendre à l’essentiel, et pourtant on voit qu’il reste encore pas mal de références, comparaisons, analogies et correspondances. C’est dire. Je suis heureux, vraiment, que cela te semble être un passage qui fonctionne particulièrement bien au cœur du bouquin, parce que c’était ma crainte. Le Joker est un personnage si archétypal, tellement fécond et polysémique, qu’il est ardu d’en parler sans passer à côté d’un milliard de choses, ou de ne pas extrapoler sans fin et sans but, comme Le Mat dans le tarot de Marseille.
Le Joker est au centre des influences conscientes d’Alan Moore, puisque le vilain infuse dans le Comédien, auquel il prête un peu son nom et sa violence, ou dans Ozymandias qui lui a piqué ses fringues violettes et son intelligence. C’est un vilain incontournable pour Moore, qui lui a offert une histoire que je considère surcotée quoique capitale, The Killing Joke, dont le titre est un emprunt au groupe anglais du même nom. L’humeur de leur chanson Eighties résume l’ambiance de bandes dessinées telles que Watchmen ou le Dark Knight de Frank Miller. Le vidéo-clip d’Eighties met en scène les épouvantails de la Guerre froide, l’Ayatollah Khomeini en tête, ou Ronald Reagan, or le Joker deviendra l’émissaire de Khomeini dans la BD de Starlin, et se présentera au siège de gouverneur de la ville de Gotham, le scénariste Steve Englehart ayant déclaré, en référence à Schwarzenegger, mais en un sens aussi à Reagan, « si un acteur peut devenir gouverneur, pourquoi un super-vilain en le pourrait-il pas ? ». On se souviendra que Robert Redford candidate à la Maison Blanche dans Watchmen.

Tu rappelles que mis à part Eddie Blake, tous les autres personnages de WATCHMEN sont probablement d’ascendance juive : Dreiberg, Jacobi, Juspeczyk, Kovacs, Osterman…
Quelle direction penses-tu que Moore voulait donner à ces origines ?
Osterman, l’homme de l’est… En plus d’être un clin d’œil à l’origine européenne de la plupart des créateurs de comics de l’âge d’or (Siegel et Shuster pour Superman, Finger et Kane avec Batman, Simon et Kirby sur Captain America, parmi d’autres auteurs éminents), qui se trouvent être issus de familles ashkénazes en effet, il me semble que Moore aborde les USA avec la distance qui sied à un Britannique, îlien installé entre le Nouveau monde et l’Ancien continent : il nous rappelle que derrière la société WASP on retrouve des gens venus de partout, donc d’ailleurs, et que les Ricains sont des Beach Boys comme Hollis Mason et des Indiens comme Hira Manish, des noirs comme Bernie et Malcolm ou encore des rescapés des rafles comme le père de Bernard. Le pourcentage de personnages racisés est au-delà des quotas en vigueur dans les années 1980, même si on peut constater que cela ne concerne que les seconds rôles. Ces gens nous présentent non pas des personnages neufs et inédits, mais des individus à la généalogie antédiluvienne, au parcours riche et terrible, des survivants, des exilés, des apatrides, des immigrés débarqués dans le monde alternatif de Watchmen avec une histoire individuelle – chacun a droit au développement de la sienne dans ce comic – et l’Histoire commune – Moore s’attache à inscrire cet univers parallèle de la série dans une continuité qui tient compte de l’évolution des relations internationales, de l’actualité brûlante comme de tout ce qui a conduit à la Guerre froide, c’est une anatomie du XXe siècle avec juste ce qu’il faut de décalage SF pour ne pas que le réalisme assumé de la narration ne se superpose totalement à notre environnement déjà bien dystopique à l’époque. S’il devait écrire Watchmen aujourd’hui, Moore proposerait peut-être plus de personnages musulmans, asiatiques, afin de dire en creux quelque chose des mutations de notre regard, du report du racisme sur d’autres minorités plus exposées à la vindicte, notamment les Chinois.
Quant au judaïsme, on peut avancer comme je le disais plus haut que le super-héros de bande dessinée est essentiellement une trouvaille d’artistes de confession juive, or Watchmen absorbe et restitue de manière concentrée trois autres apports de cette même culture : le monothéisme (Moïse), le socialisme et son double Capital (Marx), et la psychanalyse (Freud) ! Le premier conditionne le surnaturel, le second détermine l’économie du pouvoir, la troisième encage ou libère l’imaginaire. Dieu, l’argent, le moi, trois définitions de l’humain par opposition aux autres animaux. Autant se risquer à dire que les Juifs ont proposé de réinventer le concept d’Homme. Et un peu contribué à créer l’Homme moderne avec Superman. YHWH parlant de justice sociale sur le divan de Freud, voilà à quoi me fait penser la forte charge cérébrale de cette BD.

Tu fais l’analogie entre le smiley emblématique de la série, l’homme qui rit, le Joker (encore) et la balafre du Comédien…
Pour prolonger la réponse à ta question précédente, le smiley accroché à la bretelle du Comédien, c’’est son étoile jaune. Mais celle qu’il s’attache volontairement et qu’il revendique avec ironie. Un sourire déshumanisé, systématique, que même l’éclaboussure du sang ne peut faire partir. Gwynplaine, dans le roman de Victor Hugo L’Homme qui rit, a été défiguré à la naissance, et semble grimacer en permanence. Un peu comme le Comédien. Et carrément comme le Joker de The Killing Joke un an après Watchmen, né au crime par la maltraitance, avec une semblable difformité. Dans mon livre, je creuse ce que cela signifie pour Moore mais encore à un niveau symbolique, et je rappelle que Conrad Veidt, l’interprète de Gwynplaine dans le film adapté de l’œuvre d’Hugo, a inspiré Bill Finger et la création du Joker. Or, cet acteur a donné son nom à Adrian Veidt alias Ozymandias. Chez Moore, rien n’est jamais gratuit (il y a d’ailleurs un Conrad dans V pour Vendetta).
Tu publies page 87 de ton essai un discours incroyable de Ronald Reagan en 1987 qui rappelle la fin de WATCHMEN : il imagine que seule une attaque extra-terrestre pourrait unifier les peuples de la terre. Cela fait-il d’Ozymandias son avatar en BD ?
J’y vois davantage l’avatar d’Alan Moore lui-même. Un bonhomme qui estime avoir trouvé le meilleur plot, la meilleure histoire possible. Le scénario parfait. Et qui n’apprécie pas qu’on repasse derrière lui. Oui, les deux discours que je cite dans le livre sont glaçants et passionnants. Lors de l’attaque aérienne du 11 septembre, je n’ai pu m’empêcher de penser à Watchmen. Dans la rue, les gens surveillaient le ciel comme une promesse d’apocalypse (j’étais à Gennevilliers quand c’est arrivé, on avait tous le nez en l’air, la gueule déconfite et le téléphone vissé sur l’oreille). Une complicité mêlée d’urgence se frayait un chemin entre parfaits inconnus. Les attentats n’étant pas revendiqués tout de suite, je me suis dit que c’était peut-être une attaque destinée à mondialement nous enjoindre à la paix : en ayant tous peur les uns pour les autres, on finit par s’unir. Mais cela relève hélas de la théorie du complot.

WATCHMEN met en évidence les masques que portent les super-héros alors que le super-vilain se cache aux yeux de tous à visage découvert !
C’est l’une des marques les plus flagrantes du post-modernisme de la série. Au lieu d’être dans l’ombre ou de dos, le vilain se rêve en ultime sauveur, s’expose et vit de cette exposition, en étant le premier super-héros à se démasquer publiquement et en s’enrichissant sur son image de bienfaiteur, en vue d’un projet qu’il entrevoit comme sincèrement philantrope, alors qu’il passe par une pure boucherie. Il présente les traits de l’innocence, la bonté et la beauté, de la douceur et même une vague fadeur. Enfin, il joue à la perfection les émotions pour dissimuler ses intentions, à l’inverse de Dr Manhattan qui ne perd plus de temps à ça. Le masque d’Ozymandias, c’est son visage. Le vrai « comédien » dans l’histoire, celui qui joue un rôle, c’est bien lui. Il est doué : il nous fait oublier que c’est une fable.
Tu évoques aussi WATCHMEN comme un comics d’hypertension sexuelle.
Voilà une chose qu’on retrouve dans l’essentiel des scénarios signés Alan Moore. Le sexe comme rituel ou échange de forces (Promethea), comme communion avec l’univers (Swamp Thing), comme étape dans la procréation de monstres (Neonomicon), comme mise à mort (La Ligue des Gentlemen extraordinaires), et ainsi de suite (je ne parle même pas de Lost Girls, dont c’est le prétexte). Le tout étant assez fréquemment non-érotisé, vécu comme violence ou comme expérience quasi psychédélique. Chez Moore, la sexualité est souvent triste mais initiatique. Watchmen transpire le cul à pleines narines, parce que c’est une bande dessinée transgressive (Dr Manhattan nu h24 devant tout le monde avec le plus grand sérieux, c’est à la fois une farce en même temps qu’une immense prise de liberté), mais aussi parce que c’est une œuvre sur la frustration et le défouloir, et que Moore parle à mots couverts de l’aliénation de notre espèce à la peur de l’autre autant qu’au désir de cet autre. Il tente de passer de l’insatisfaction du fantasme à l’acte d’aimer – via l’amour de l’action, car cela reste, au moins en surface, une histoire de super-héros.

Tu fais partie de ceux qui regrettent que l’attaque alien ne figure pas dans le film de Snyder !
Ah, je fais partie de la minorité (rires) ? Mince ! Je l’ignorais ! Il me semble évident que l’avoir faite figurer à rebours dans la série de Damon Lindelof était une réussite absolue, tandis que son absence dans le film de Snyder n’a été remplacée par rien d’intéressant sur le plan cinématographique – l’image, le son, le mouvement, rien !
La question à 1000€ ! Est-il encore possible du super-héros après WATCHMEN ?
Moore et Gibbons n’ont pas tué les super-héros, ils en ont même ravivé ou créé de nouveaux pour leur histoire. Watchmen a tellement donné envie à une horde d’artistes, des moins doués aux plus grands, de poursuivre dans cette voie ou d’aller ailleurs, que cela a embouteillé le marché en le saturant de récits artificiellement « adultes », « gore », « suggested for mature readers », mais c’était un mal nécessaire ! Il faut voir en cette minisérie non un manuel ni un phare. Mais un conte. Et en tirer des enseignements pour soi. Puis se dire : qui suis-je dans ce conte ? Quelle autre histoire ai-je envie de vivre ? Et se demander d’abord ce que l’on va raconter, avant de se poser la question du comment. Car ce qui a secoué les lecteurices comme les bédéastes et leurs éditeurices, c’est cette forme par trop imposante.
Quand je lis Kingdom Come ou Identity Crisis, je vois bien que le récit de super-héros peut survivre à tout, même à la mort de Lois Lane, de Sue Dibny ou du Joker. Et si je me pose la question de ce qui me bouleverse, au fond, je sais que malgré ses immenses vertus narratives et éventuellement politiques, Watchmen ne me serre pas le cœur comme ces autres histoires. Nous avons eu et aurons besoin de super-héros après Watchmen. Pour les 1000€, on fait comment ? Je te donne mon RIB, ou bien ?
Qu’as-tu pensé de BEFORE WATCHMEN et de la série TV ?
Before Watchmen se heurte à un principe simple. Reprendre les mêmes personnages avec pratiquement le même titre, c’est suggérer non pas le simple préquel que propose cette BD, mais laisser entendre que les artistes vont se mesurer à la création d’Alan Moore et Dave Gibbons, pas seulement en tant qu’univers, mais en tant que traitement. Or c’est le traitement qui rend spéciale, unique, puissante, Watchmen en tant que bande dessinée. Sur Before Watchmen, dont le titre nous fait bien comprendre qu’il y a un avant et un après cet événement éditorial qu’est Watchmen (de la même pompeuse manière qu’il y a un avant et un après Jésus-Christ), la narration, le découpage, le manque d’unité inévitable lié à la profusion des stars mobilisées sur le projet, ne sont pas inintéressants, mais sont loin de toute comparaison avec l’ouvrage publié un quart de siècle auparavant. On fait tomber le concept dans la banalité en le basculant dans la sérialité.
Cinq ans plus tard, DC récidive avec Doomsday Clock, et le constat est le même malgré la plus grande cohérence éditoriale due à une équipe réduite : on veut à toute force faire rentrer Watchmen dans une continuité, un moule, une boîte. Quel bénéfice pour nous ? Quant à la série produite par Damon Lindelof, passé le premier épisode, impressionnant – l’interprétation magistrale de Don Johnson et Regina King, l’attaque sur la ferme entre western, film de guerre et SF –, il ne reste que quelques intuitions remarquables (la police masquée m’évoque l’ICE et le COVID) et la réactivation du devoir de mémoire (le travail autour du massacre raciste de Tulsa). C’est déjà bien. Je n’en retire rien de plus, et constate que les théories des spectateurs, farfelues ou ingénieuses, étaient souvent bien plus mordantes que les twists et autres mindfucks grossiers, prétentieux, mal gérés, de la série HBO. Du point de vue cinématographique, j’ai pour ma part admiré la réussite que fut l’intégration de l’extraterrestre au cinquième épisode, confirmant l’idée que Snyder a manqué de courage ou d’imagination pour rester fidèle au matériau d’origine (ou a eu l’orgueil de trop en voulant s’en éloigner sans soumettre une meilleure idée). En trente secondes d’un long pano-travelling, nous découvrons les immondes tentacules qui, transperçant les buildings, nous conduisent peu à peu vers le monstre géant, affalé au milieu de New York. La transition de la planche dessinée vers l’image filmée, la simplicité conjuguée à l’efficacité, l’adaptation du rythme de la page qu’on tourne au mouvement de caméra en marche arrière qui découvre progressivement l’étendue de la scène, c’est impressionnant.

Alan Moore, tu arrives à le suivre encore ou fais-tu partie de ceux qui ont décroché ?
Je suis actuellement dans la lecture, par petites gouttes, de son livre sur la magie, La Lune et le serpent. Je considère que le vrai génie de Moore réside dans l’écriture de scénarios de bande dessinée, mais n’ayant pas encore lu Jérusalem par exemple, lequel roman me fait de l’œil depuis dix ans, il va bien falloir que je m’y mette un jour. Si le bonhomme m’agace par son melon intersidéral, et la misanthropie occasionnelle qui en découle, je ne boude pas le travail d’un homme qui a compté pour moi dès mes 12 ans.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Comment allez-vous, toutes et tous ? Quels sont vos comics préférés du moment ? Que me recommandez-vous comme lecture récente ? J’espère ne pas vous avoir trop saoulé de commentaires, et sachez que cet entretien avec Bruce n’est pas une paraphrase de mon livre sur Watchmen, nous avons essayé de dire d’autres choses, autrement, tout en restant en cohérence avec les propos que vous y trouverez. Bruce, c’était un plaisir, merci pour tes questions, et pour ton travail. Bon été à tout le monde !

(c) Nicolas Chevalier 2026

J ai un trés bon souvenir de ce llvre sur Watchmen. Il faudrait que je le relise car ton interview me donne envie d’y revenir.
En comics actuel?
Immortal:Mortal Thor
Ultimates
Captain America
Moon Knight
FF
Iron Man
JSA
Superman
Absolute Martian Manhunter
Wonder Woman
Absolute Wonder Woman
JLA
La guerre
Escape
Les comics de Brubaker recemment du Criminal
Lazarus
Saga
Il faut que je lise le livre sur P. K. Dick.
En comics, je suis sur du Conan essentiellement. J’ai enfin compris pourquoi j’aime lire Robert E. Howard et pas du tout Tolkien et consorts. L’œuvre de Howard, c’est avant tout du western et j’adore le western. « Les clous rouges » est d’ailleurs inspiré de la guerre du comté le Lincoln (Pat Garrett, Billy the Kid, Chisum, etc)
J’ai bien aimé Huck de Millar.
Sinon, peu de bédé en fait, surtout de la SF. Il y a pas mal de nouveaux auteurs français très intéressants.
Bon, c’est décousu tout çà mais 38 degrés en Picardie, ce n’est pas tous les jours. On a même eu peur de cette grosse boule de feu dans le ciel au début.
Hello
Sacré entretien. Quelle érudition. C’est impressionnant de voir comment WATCHMEN fascine autant, toujours ….
Haut niveau de réponse avec une pointe d’humour bien senti.
J’imagine la tête de Bruce et les larmes de joie à l’évocation de PREACHER (toujours pas tenté plus que 2 tomes Nomad de mon côté) puis les larmes de tristesse avec LES INVISIBLES de Morrison 🙂
Je le trouve dur avec la série Watchmen même si les arguments sont cohérents (il évoque quand même beaucoup de choses positives, soupçonnant quand même qu’il a pris du plaisir à la regarder). Par contre tout a fait d’accord sur les séries comics dérivées.
Mes comics du moment :
SAVAGE DRAGON
DEADLY CLASS
BRUBAKER/PHILIPS (tous)
SAGA (BKV forever)
FABLES
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