Quand Ziggy éclipsa Bowie : Interview Reinhard Kleist

Interview Reinhard Kleist

Propos recueillis par BRUCE LIT

VF : Casterman

1ère publication le 19/12/25 – MAJ le 10/01/26

« Bowie m’a sauvé la vie » écrit en postface Reinhard Kleist, l’auteur de cette monumentale bio-dessinée de l’homme qui venait d’ailleurs : David Bowie. Déjà aux manettes de remarquables biographies consacrées à Nick Cave et Johnny Cash, il clôt ainsi une trilogie d’albums dédiés à un triumvirat du rock : le portrait d’artistes qui ont fait de leur musique une religion et de nous, leurs apôtres. 

L’histoire, on la connaît : en 1971, Bowie invente le personnage de Ziggy Stardust, créature hybride de Syd Barrett, Iggy Pop et Vince Taylor, et voit sa carrière -enfin- exploser. Il transforme les scènes anglaises en théâtre convoquant le mime, le Kabuki et le glam rock. Au menu : ambivalence sexuelle qui permettra à des générations entières d’assumer leurs différences, look qui préfigurera ni plus ni moins l’esthétique Punk qui surviendra cinq ans plus tard (Sid Vicious, ne s’en remettra jamais), pochette mythique, 12 chansons et autant de classiques, et comme au cinéma, une suite américaine, Aladin Insane, et un film de Pennebaker qui gravera les adieux déchirants d’un public traumatisé par le suicide de cet extraterrestre venu sauver le rock’n’roll.

Bowie marche alors sur l’eau et vit une adolescence prolongée : sexe (beaucoup) drogues (encore plus) et perte de la réalité. Tout devient facile pour lui. En apparence. Cette célébrité qu’il convoitait tant, épaulé par Angela Bowie (plutôt sympathique dans cet album) et le Tony « Truand » Defries (son impresario qui signait des chèques en blanc qui manqua de ruiner la carrière de Bowie après l’avoir propulsée), est devenue un cercueil de verre, où tant d’autres se coucheront sans jamais se relever, notamment son frère ennemi Marc Bolan.

Bowie se rend compte très vite de son darwinisme : il doit évoluer ou mourir. Sa musique ne l’intéresse plus, il ne s’alimente quasiment plus, la coke, les insomnies de plusieurs jours le rendent paranoïaque : il tente de tuer Ziggy pour mieux renaître en Halloween Jack puis en Thomas Jerome Newton, encore un extraterrestre aux cheveux roux, une version dépressive de Ziggy Stardust qu’il importera sur les pochettes de deux albums majeurs « Station to Station » et « Low ».

Voilà ce que raconte Reinhard Kleist dans sa BD à la documentation maniaque : The Fall & The Rise de David Bowie, la renaissance d’un artiste qui transforme sa descente aux enfers de la superficialité pour devenir ce monument désormais indéboulonnable du Art Rock. Avec Iggy Pop dans ses valises (ici décrit comme un clown), il part alors dans une Allemagne en ruines pour synchroniser sa faillite mentale avec un pays emmuré dans la honte de sa liberté perdue.

Bowie devient un résistant underground à ses propres pulsions, il redécouvre son humanité en fréquentant assidument et avec une joie égale, les artisans et les cabarets tout en se passionnant pour le Krautrock. C’est toute cette période, souvent moins visitée que le mythe de Ziggy, que Kleist revisite de son trait nerveux et oblique. Bowie y est restitué dans toute son ambition, sa complexité ses doutes et son intelligence.

Il laisse s’exprimer largement des seconds cruciaux comme son assistante Coco Schwarb qui le protégera souvent contre lui-même et à qui il léguera une partie de sa fortune après lui avoir dédié le poignant « Be My Wife ». Le lecteur découvre aussi les coulisses d’une love story méconnue avec la danseuse Romy Haag et se régale des anecdotes – nombreuses – des enregistrement de « Low » et « Heroes » : conception de la pochette, la session de Robert Fripp ou les détails amusants de sa cohabitation avec Iggy.

Un époustouflant rockumentaire qui évite l’écueil du biopic hollywoodien avec une obsession du détail, de la vérité et de la richesse de la personnalité de Bowie. Quand ses collègues construisaient une carrière, Bowie lui parachevait une trajectoire, avec des poussières d’étoiles pour le suivre. Dans une ultime séquence avec un hommage appliqué à 2001, Odyssée de l’Espace qui sera son alpha et son omega (la carrière de Bowie commence avec « Space Oddity »  pour s’achever avec « Blackstar », le Starman voyage à travers le temps et l’espace pour délivrer cette sentence définitive : « Le rock’n’roll transforme la survie en musique« .
Laissons la parole à son auteur.

Félicitations pour cette biographie monumentale de David Bowie. Quel a été le déclic ?

Je suis amoureux de Bowie depuis mon adolescence. J’ai toujours voulu faire un travail sur lui ou quelque chose lié à lui. À la fin des années quatre-vingt-dix, j’ai eu l’idée de faire une bande dessinée sur l’album OUTSIDE, qui avait une narration diffuse. Malheureusement, le projet été rejeté par son management.

Il m’a fallu deux biographies de musiciens pour que j’aie enfin le courage de me lancer dans ce projet. J’étais conscient que je ne pouvais pas dessiner toute sa carrière et toutes ses facettes. Mais je voulais dire quelque chose sur ce qu’il représente pour moi, qui n’est rien de moins que de sauver le monde.

Vous mentionnez dans la postface que Bowie vous a sauvé la vie. Pourquoi?

J’ai grandi dans une zone rurale près de Cologne et j’ai pensé que le monde s’arrêtait là. La musique de Bowie et ses apparitions à la télévision m’ont montré qu’il y avait un autre monde et qu’un jour je pourrais en faire partie, si je voulais le découvrir.

La deuxième fois qu’il m’a sauvé la vie, c’était pendant la pandémie, quand tout s’est effondré autour de moi. Je me suis attelé sur ce livre et il m’a fait traverser ces périodes sombres.

Vous avez choisi de ne pas raconter cette histoire de manière linéaire. Pourquoi?

J’ai choisi deux sujets principaux, l’époque de Ziggy Stardust et le temps qu’il passe à Berlin. À travers les flashbacks, j’ai pu établir des relations plus étroites entre son passé et le présent de la narration. Par exemple, ce qu’il vivait à L.A. définissait ses actions à Berlin. Les rapprocher dans la narration donne au lecteur une image plus profonde de sa pensée.

Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées pour écrire et dessiner un personnage aussi complexe ?

Il faut aller au-delà des soi-disant faits de sa biographie. En faisant des recherches sur la vie de quelqu’un, vous êtes confronté à une séquence d’événements pas très linéaires. Vous devez choisir ceux à dire et ceux à laisser de côté. Si vous avez un sujet spécifique dans le récit, cela aide.

Que ce soit dans vos biographies de Bowie, Nick Cave, Johnny Cash ou dans The Boxer, vos personnages refusent toujours de se conformer aux règles. Ce sont des rebelles…

Ils le sont, mais ce n’est pas pour cela que je les ai choisis. Chacun de ces artistes incroyables partagent des similarités avec mon parcours de vie. Quand j’ai commencé à travailler sur le Nick Cave, je suis tombé sur un sujet qu’il avait abordé : comment, en tant qu’artiste, créer un monde avec des êtres vivants dedans, décider s’ils seront heureux ou non, s’ils vivront ou s’ils mourront, être une sorte de dieu dans le monde qu’il aura créé. Nick a beaucoup aimé l’idée, nous en avons parlé pendant le processus de création du livre.

Un point qui m’a frappé : votre Iggy Pop est un vrai clown. Pourquoi avez-vous choisi de le représenter de cette façon ? C’est loin d’être l’animal sauvage de RAW POWER.
Je lisais sa biographie et construisais une image forte de lui dans ma tête. C’est vraiment un clown, mais aussi quelqu’un de très intelligent et introspectif. Il dit quelque part : « Être aussi fou et sauvage, c’est beaucoup de travail et ça ne s’enfile pas comme ça comme un manteau ».

Quels sont vos 5 albums préférés de David Bowie ?
ZIGGY STARDUST
OUTSIDE
LOW
STATION TO STATION
BLACKSTAR
Peut-être pas dans cet ordre. Et ça changera sans doute d’ici demain.

Comment avez-vous réagi à sa mort ?

J’étais choqué et triste. Le lendemain, je suis allé au domicile qu’il occupait à Berlin et j’ai vu des milliers de fleurs et de bougies. Il y avait des jeunes qui pleuraient sur le trottoir en écoutant sa musique. C’était un moment très apaisant. Il vit encore dans le cœur des gens.

Dessin de Ed Illustratrice

25 comments

  • Nikolavitch  

    C’est curieux comment Kleist fait évoluer son style quand il travaille en couleurs. en tout cas, vrai beau sujet et point de vue fort (c’était le défaut du Bowie de Michael Allred, qui manquait d’un point de vue et du coup était terriblement plan-plan)

    • Bruce Lit  

      Deux albums différents que j’ai adorés.
      Bon celui de Kleist est très copieux et couvre une plus large période qu’Allred.

  • Fletcher Arrowsmith  

    Merci pour la découverte de cet album et artiste.

    Ce sont des planches qui font très comics, à l’ancienne. Cela apporte un certain cachet.

    Question : Reinhard Kleist est allemand. Comment s’est déroulé l’interview ?

    • Bruce Lit  

      En anglais, tout simplement et par mail 🙂

      • Fletcher Arrowsmith  

        Merci de nous faire découvrir les coulisses. Tu n’as pas été tenté de lui demander d’où lui venait ces influences comics. Ziggy Stardust aurait fait un bon personnage de comics.

        • Bruce Lit  

          Oui, mais je trouve la démarche trop évidente.
          Bowie est déjà un héros de comics : Lucifer dans SANDMAN3

          • Fletcher Arrowsmith  

            Bien vu. Et également un personnage dans ASTRO CITY de Kurt Busiek

          • Baptiste  

            Si je ne m abuse dans la continuité DC, Ziggy Stardust est recyclé en Starman 3 ou 4 (Mikaal Tomas ou Prince Gavyn je ne sais plus). Si ca peut faire vendre des comics, on n hésitait pas chez les big 2.

    • Jyrille  

      « Ce sont des planches qui font très comics, à l’ancienne. »

      J’ai eu le même sentiment devant les scans, de me trouver devant un SANDMAN ou un HELLBLAZER des débuts.

  • Bruno. :)  

    Toujours direct et sans « patinage », ces interviews : on est immédiatement en phase avec l’interviewé, qui semble très raccord avec sa démarche créative et le ton habituel de tes questions : très sincère. Merci de partager.
    Je trouve aussi le coup de crayon/encrage très inspiré et pêchu, plus cru et « viscéral » que Allred (que j’ai néanmoins beaucoup aimé sur X-Static). L’ensemble résonne bien avec la période à priori correspondante -c’est un ressenti très personnel. Et je trouve les cases le représentant très ressemblantes/expressives, au delà d’une simple application à le dessiner : on sent que c’est lui.

    J’ai grandi avec le David Bowie des Eighties, infiniment plus simple à écouter, la plupart du temps (ça n’est pas une critique négative : j’adore Loving The Aliens, entre autres…) que sa période précédente, dont je ne connaissais que le titre Ashes to Ashes ; prodige sonore protéiforme et complètement nouveau/neuf, qui m’avait absolument obsédé/hypnotisé. Le fait que j’en découvre les images au JT m’avait aussi pas mal interloqué sur l’importance médiatique de l’artiste (!) au delà de sa réalité purement artistique.
    Je n’ai intégré sa pluralité musicale qu’adulte et, comme tout le monde, le caléidoscope de ses univers a bien aidé à m’ouvrir les perceptions… On ne « vit » pas des premières fois aussi transcendantes que l’album Diamond Dogs tous les jours…

    Je trouve ça très chouette que des artistes ressentent cette nécessité d’exprimer leur affection/reconnaissance pour ces autres créateurs, dont les vies si singulières (!), presque entièrement consacrées à leur passion et si intimement liées culturellement à leur époque (et l’enrichissant si originalement) via ce puissant médium « populaire », sont carrément devenus presque des repères « modernes » de nos propres existences, liés qu’ils sont à nos jours, via nos oreilles.

    • Bruce Lit  

      J’ai toujours trouvé que la face B de LET’S DANCE n’était pas si facile d’accès.

      • Bruno. :)  

        Cat People me passe un peu-beaucoup au dessus de la tête, j’avoue ; mais le reste ça va.
        Il est allé dans tellement de directions différentes, il faut une certaine plasticité pour tout appréhender avec le même bonheur. La production de Bowie avec laquelle j’ai toujours du mal reste Lodger : Yassassin, Red Sail, DJ, Look Back In Anger me parlent, mais je fonctionne pas aux autres titres. Et l’album Pin-Ups est définitivement hors de ma portée : la nature de l’énergie qui s’en dégage, dans l’ensemble, m’est complètement étrangère.

  • JB  

    Merci pour ce partage !
    Je ne connais pas grand chose à Bowie à part quelques grands tubes, mais l’enthousiasme de l’interviewé et de l’intervieweur soulèvent l’intérêt à eux seuls.
    L’auteur évoque un premier projet inabouti car rejeté, je me demande ce qu’il en a gardé et ce qui a évolué depuis.
    La dernière image m’intrigue : Major Tom dans sa boîte de conserve croisé avec le bébé du Nevermind de Nirvana, ça donne l’enfant stellaire de Kubrick ?

    • Bruce Lit  

      La dernière image : la bd ne cache rien de l’ambition de David Bowie mais ta comparaison est très bonne : rappelons que Nirvana a effectivement repris du Bowie.

  • Eddy Vanleffe  

    J’aime énormément les David Bowie comme Ziggy, Station to Station et l’inénarrable Scary Monsters, un peut moins Heroes et je passe à côté d’Aladin Sane à chaque écoute que je fais…
    Donc je n’aurais pas la médaille du plus grand fan aujourd’hui…
    D’ailleurs je n’ai presque aucune BD sur un artiste ( Thiéfaine et les Beatles, totalement le genre d’objet que je reçois à Noël « Tu aimes les Beatles, tu aimes la BD, c’est le cadeau parfait! »)
    J’aime les scans qui font vieux comics en effet…
    Quelque part ces artistes qui se sont crées des « personnages » propres à vivre des aventures exotiques se sont sont souvent incrustés dans le 9ème art d’une façon ou d’une autre …( Bowie et son Ziggy, son Diamond Dog, son Thin white Duke, Le groupe Kiss, Alice Cooper ou même Klaus Nomi)
    il y a des passerelles assez passionnantes entre les deux arts

    • Bruce Lit  

      Je ne suis pas le plus grand amateur d’ALADIN SANE non plus.
      Je suis très friand des BD rock, bien plus que les biopics… mais ça, tu pouvais t’en douter.

  • Tornado  

    Ça pourrait peut-être me tenter. J’avais repéré la couv’ dès qu’elle est apparue, je ne sais plus où la 1° fois.
    Comme Niko j’ai trouvé la Mike Alred strictement sans aucun intérêt en dehors des dessins. Insipide total. Mais là, avec un vrai concept. Why not.

    • Bruce Lit  

      J’adorerais lire un tome 2 qui aille du THIN WHITE DUKE jusqu’à OUTSIDE.
      Merde ! Une question qu’j’aurais pu poser !

  • Présence  

    Je ne pouvais pas dessiner toute sa carrière et toutes ses facettes. – Je ne dispose d’une culture assez étendue pour avoir une vue d’ensemble de chacune des réinventions de David Bowie, toutefois assez pour comprendre le bienfondé de cette remarque.

    Vous devez choisir les événements à dire et ceux à laisser de côté. – Très belle preuve d’une conception réfléchie de l’exercice de la biographie, avec la conscience de ne pas pouvoir être dans la peau et dans la tête de l’artiste, et de ne saisir qu’une partie du contexte de l’époque.

    Comme d’habitude : une interview dont les questions offrent la possibilité à l’interviewé de mettre en lumière la profondeur de leur démarche et de leur œuvre.

    • Bruce Lit  

      Le livre est très pédagogue sur la carrière de Bowie sans sembler réciter son catéchisme. C’est l’effet que j’avais eu à la lecture de la bio de Bjork.

  • Jyrille  

    J’ai un peu décidé d’arrêter les bds musicales, ou sur la musique, ou des artistes rock que j’adore. J’en ai quelques-unes (dont l’excellente sur le Château d’Hérouville) mais stop, cela devient clairement un business de mon point de vue. Donc aucune chance que je prenne ça mais je serai évidemment curieux de la lire. Je ne suis pas encore tombé pour elles, mais les bds sur George Lucas et Jaws me tentent beaucoup plus.

    Tu sais que le second titre où Bowie cite le Major Tom est ASHES TO ASHES je pense ?

    La première planche en extrait me rappelle beaucoup la pochette de Burns pour le Brick By Brick de Iggy, non ? Le découpage a l’air très dynamique mais je ne suis pas attiré par le trait non plus, désolé. Mais comme le dit Lavitch, le point de vue semble intéressant et bien trouvé. Merci pour l’interview !

    • Bruce Lit  

      Je suis de plus en plus friand de ces BD que ROCKSOUND me demande de chroniquer. Je trouve ça plus ludique à lire qu’un article de presse. Là j’ai fini cet am celle sur THE CURE paru chez PETIT A PETIT.
      Oui, le Major Tom apparait en tant que Junkie dans ASHES TO ASHES avant que nous ne découvrions son cadavre dans le clip de BLACKSTAR sorti il y a 10 ans.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Les 2 GUERRE DES LUCAS sont très recommandés (surtout le premier) . Et c’est le commentaire de quelqu’un qui n’aime pas Star Wars et surtout Georges Lucas comme réalisateur.

  • Fletcher Arrowsmith  

    Acheté. Reste à lire, la musique d’ambiance étant toute trouvée.

    • Bruce Lit  

      Merci pour ta confiance.

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