LA PETITE SIRENE: NO MORE (MERMAID SAGA)

MERMAID SAGA par Rumiko Takahashi

1ère publication le 2/03/21 – MAJ le 21/11/21

Par Eddy Vanleffe le lamentin.
Une réédition tant attendue !
©Rumiko Takahashi-shogagukan

VO (SHOGAKUKAN)

VF (GLENAT)

L’occasion d’une plongée dans les eaux troubles du manga de RUMIKO TAKAHASHI NINGYO NO SHIRIZU paru entre 1984 et 1994 dans le magazine «Shônen Sunday Super R», traduite partiellement par les éditions Glénat en 1998 sous le titre MERMAID’S FOREST qui est surtout le titre de l’un des principaux chapitres de la saga. Réédition en format Deluxe chez Glénat.

Apprêtez-vous à bouffer du spoiler durant cette rétrospective détaillée. Ceux qui digéreront le tout, deviendront peut –être immortels, qui sait?

En 1984, Rumiko Takahashi est une étoile montante du manga. Elle publie de manière hebdomadaire des épisodes d’URUSEÏ YATSURA et de manière mensuelle des épisodes de MAISON IKKOKU. De temps à autres, elle écrit aussi des nouvelles dans ses RUMIC WORLD. Sa spécialité, c’est l’humour débridé auquel elle mélange romance et chroniques de mœurs. Pourtant il reste une partie d’elle-même qui ne demande qu’à exploser sous l’apparente bonhomie de cette autrice au visage toujours jovial. Une part sombre qui puise sa source au sein des légendes japonaises les plus ténébreuses et les contes les plus morbides.

En effet la mythologie animiste shintô est un vivier d’histoires noires, sanglantes et tragiques racontant comment les esprits démoniaques ou une nature surpuissante et surnaturelle peuvent se jouer des hommes et de leurs faiblesses. Une mythologie dont tous les petits japonais ont pu voir lors des représentations de «Kaidans»: contes horrifiques japonais souvent animés en marionnettes, sorte d’équivalents à «chair de poule», ou à travers le cinéma de Yôkaï.

L’imaginaire japonais est donc empli d’esprits farceurs ou d’animaux ayant la faculté de se déguiser en êtres humains pour mieux jouer avec les hommes. Le film KWAIDAN de Masaki Kobayashi est un bon exemple de ce folklore revitalisé par la pop-culture.

C’te bonne blague…
©Rumiko Takahashi-shogagukan-Viz comics

LES SIRENES NE SOURIENT JAMAIS

La chair de sirène dit-on pourrait vous rendre immortel. Mais à quel prix? Yûta est un vagabond qui cherche désespérément une sirène vivante, seul moyen pour lui d’avoir la réponse à ses questions. Il y a bien longtemps, il a mangé avec ses amis de ce met délicat. Tous ses compagnons sont morts dans d’affreuses souffrances ou se sont retrouvés horriblement transformés en «âmes perdues». Lui est juste resté, resté le même, longtemps, jusqu’à terrifier sa propre épouse vieillissante. Se sentant à sa place nulle part, il entreprend de voyager, ne s’installant à chaque endroit que le temps nécessaire minimum pour ne pas éveiller les soupçons. Jamais il ne parvient à mettre la main sur l’un de ses créatures. Pourtant s’il les cherche, c’est juste pour connaître le moyen de redevenir mortel, s’installer, prendre femme, avoir des enfants, vieillir et mourir. Dernièrement, des rumeurs l’ont conduit dans la campagne isolée. Des vieillards ses sont remémorés des souvenirs d’enfance à propos d’un village de sirènes dans la montagne non loin de là…

Mana est une jeune princesse paralysée. Dans le village reculé dans lequel elle vit, la jeune fille est considérée comme une sorte de divinité et demain est un jour spécial. Toutes les habitantes la préparent pour la grande fête du village, même si personne ne sourit vraiment. Elles l’habillent, la peignent et louent sa beauté. Une procession religieuse s’achemine lentement vers une grotte sacrée, c’est sur cette route que Yûta, vient à leur rencontre. Il s’incline et leur demande poliment son chemin et si elles ont entendu parler de sirènes. Ces femmes pourtant on l’air étrange comme si elles appartenaient toutes à la même famille, leurs visages malgré des âges différents sont tous similaires, cela met le voyageur mal à l’aise. Il remarque encore autre chose. Où peuvent bien être les hommes? il n’a malheureusement pas le temps de poser d’avantage de questions. Les femmes en questions l’ont déjà embroché avec des harpons et précipité du haut d’une falaise. Puis silencieusement, elles reprennent leur chemin jusqu’à un lac à l’intérieur de la grotte. Là, la plus âgée d’entre elle, même si ses traits montrent plutôt le contraire plonge dans les eaux glaciales. Ne perdant pas de temps, les autres se déchaînent sur elle avec leurs harpons. Une fois le massacre achevé, elles extraient de l’eau un corps étrange muni d’écailles. Ils en prélèvent un morceau. La cérémonie peut commencer. Plus tard dans la soirée Mana peut se délecter pour l’occasion, dans son lit, d’un excellent repas. Elle ne reconnaît simplement pas la saveur du poisson quelle déguste.

Bon appétit! «Ita da Kimassu!»
©Rumiko Takahashi-shogagukan-Viz comics

A ce moment-là, Yûta qui a survécu et dont les blessures ont disparues, interrompt les festivités en apportant le cadavre de sirène qu’il a découvert tout près. Le village devient fou et attaque l’éternel jeune homme. N’ayant plus le choix, il tente de prendre Mana en otage, mais en voulant la prendre avec lui, il découvre que ses jambes sont prisonnières d’un carcan en bois et cela depuis son plus jeune âge. Ce village est décidément peuplé d’une secte d’enragées. Se servant de la jeune fille comme d ‘un bouclier sur son dos, il parvient à s’enfuir, mais celle-ci prend quand même un coup de faucille sur le visage. Plus tard à l’abri les deux fugitifs prennent le temps de respirer, Mana ne comprend pas pourquoi les furies l’ont attaquée après l’avoir choyée pendant des années. Yûta veut examiner sa blessure mais celle-ci a disparue. ..

Yutâ et Mana se rencontrent donc dans cette histoire, lui est un vagabond vieux de plusieurs siècles, que la solitude a rendu maussade et désenchanté. Elle est une jeune fille au comportement totalement asocial du fait de sa vie recluse, elle possède aussi une détermination hors du commun qui laissera pantois le lecteur plus d’une fois. Leur association va être le petit truc en plus qui va transformer un manga d’horreur mythologique en véritable œuvre à part. Comme d’habitude, Rumiko Takahashi tisse un écheveau de relations très riches entre ses deux protagonistes dont l’affection va passer essentiellement par le non-dit, effrayés qu’ils sont de perdre les choses une fois dites à voix haute, car pour les immortels tout n’est que poussière et ce qu’ils possèdent, c’est uniquement des «possibilités».

De même, la mangaka parvient à détourner la figure de la sirène pour la transformer en créature totalement sauvage mais qui parvient à se mêler aux humains… totalement dépossédée de ses oripeaux occidentaux. N’attendez pas de références à La fée scandinave, tout au plus, pourra-t-on rapprocher le manga de la tragique et violente histoire de Mélusine, une vouivre. Non tout ici va exhaler ce parfum d’animisme shinto jusqu’ à la présence permanente de la mer, cauchemar nourricier pour les japonais habitués à se méfier des éléments capricieux.

A l’issue de leur première aventure, les deux héros ont vaincu un essaim de sirènes qui voulaient en se nourrissant d’une humaine immortelle, s’approprier sa beauté. On peut donc en déduire que Mana est mignonne.

Unis dans la vie ou la mort, ça finit par être pareil…
©Rumiko Takahashi-shogakukan-Viz comics

A Partir de là, le manga se poursuivra au gré de l’emploi du temps de Rumiko Takahashi qui, avec ses assistantes abattent plus de cent planches par mois. Elle choisira d’en faire une série un peu anthologique sans réelle continuité composée d’aventures un peu comme LE VOYAGEUR (THE HITCHIKER).

LE VILLAGE DES HOMMES POISSONS

Dans un flash-back Yûta raconte à Mana comment il en est venu à sa vie de vagabond en revenant sur la dernière occasion qu’il ait eut de s’installer. Noyé et laissé pour mort, son corps fut retrouvé par Rin, une jeune pirate des mers reprenant le flambeau de son père malade, afin de pouvoir subvenir aux besoins de son village. Ainsi son «secret» est éventé dès le début. Il confie être à la recherche d’une sirène pour redevenir normal. Entre temps un village rival bien plus violent menace activement le clan de Rin. L’épouse de leur chef, la diabolique Isago semble être fasciné par Yûta d’autant plus qu’elle semble en savoir plus qu’il n’y parait au sujet de ces créatures aquatiques. Elle organise un banquet au cours duquel, tous ses hommes se régalent de la viande mystérieuse avant que tout se termine en bain de sang. Yûta prend conscience que tant que sa quête ne sera pas achevée, l’horreur et la violence le suivront comme son ombre. Il fait alors ses adieux à Rin dont les larmes brillent au soleil couchant.

LE BOIS AUX SIRENES

Mana suit un chat sur la route, elle qui n’a jamais vu de camion, va faire un rencontre brutale. Sans transition, et alors que Yûta part à sa recherche, un médecin légiste palpe le corps de Mana d’un air satisfait, il se met en devoir de lui inciser l’avant-bras, mais celle-ci se réveille et demande après Yûta. Le vieux praticien renonce alors et fait part de sa découverte auprès d’une vieille dame Sawa qui s’occupe de sa sœur: Towa, une jeune femme à la santé fragile. Celle-ci après une longue maladie de jeunesse, fut soignée par sa sœur à l’aide du sang de sirène. En effet leurs parents possédaient une apothicairerie et la légende disait qu’une sirène était morte dans la forêt. Plusieurs flacons contenaient des produits à base de cet ingrédient miraculeux. Malheureusement la posologie n’eut pas l’effet escompté. Towa après une nuit de souffrance vit sa chevelure devenir d’un blanc immaculé et son bras se tordre jusqu’à devenir monstrueux. Enfin ses traits se figèrent et Towa cessa de vieillir, du moins en apparence. Suite à cette nuit, le médecin de famille, Sawa et Towa forment un pacte, ils ne cesseront de chercher un remède à l’état de Towa, en lui greffant le bras de jeunes filles mortes quand la douleur devient insupportable. Plusieurs décennies plus tard, l’arrivée de Mana change la donne après des centaines d’expériences ratées. Dans ses recherches, Yûta découvre un étrange chenil…Towa le surprend et le laisse en pâture aux créatures. Son esprit malade a conçu un plan diabolique et elle va avoir besoin de Mana.

Attends je vais te donner un coup de main pour te frotter le dos
©Rumiko Takahashi-shogakukan-Viz comics

Dans ce chapitre qui est sans doute le plus célèbre de la saga, Yûta et Mana sont plongés au cœur d’un drame shakespearien où la haine entre deux sœurs les amène à se détruire l’une l’autre toute leur vie sous les yeux impuissant d’un homme-le docteur-qui leur a consacré toute la sienne. Une fois de plus, ils sont témoins de la folie engendrée par la chair de sirène.

Ensuite dans un petit intermède, ils feront connaissance avec une âme perdue qui a réussi à conserver un peu d’humanité avec un semblant de vie sociale. Ce chapitre sera l’occasion d’aborder le sujet de l’exclusion face à la difformité, ou la part d’humanité qu’un monstre peut encore conserver quand on lui a tout arraché. Cette histoire sera bien reprise dans sa thématique plus tard dans Inu Yasha.

LA CICATRICE DE LA SIRENE

L’autre gros morceau.
En pleine nuit, un jeune garçon du nom de Masato, sanglote près du cadavre de sa mère. Puis il se relève et part se coucher, non sans avoir préalablement nettoyé le sol et rangé le couteau de cuisine. Le lendemain, Yukié, la jeune employée de maison arrive et Masato lui saute dans les bras. Sa mère derrière lui, bien vivante, l’appelle et lui ordonne de le rejoindre mais le jeune garçon semble terrorisé. Non loin de là, Yûta et Mana travaillent sur un chantier. Yûta est attiré par la rumeur d’une femme qui survécu à l’incendie de son bateau. Voulant toujours en apprendre plus sur les éventuels témoignages concernant les sirènes, le duo se présente chez cette dame. Parvenu à la gigantesque demeure qui surplombe la falaise, ils sont surpris par les clameurs d’une violente dispute. La mère de Masato menace le petit garçon et exige de la chair de sirène. Yûta intervient et prend le coup de couteau à la place du petit. Yukié l’emmène à l’écart tandis que Yûta raisonne la mère. C’est là que le jeune garçon tranquille que les yeux plein d’espoir, offre un petit morceau de viande à celle qui l’a protégé. A côté, la mère se défend d’être un monstre. Elle gémit: «C’est lui!». Une «âme perdue» surgit et agresse toutes les personnes de la pièce! Mana protège l’enfant se blessant au passage et Yûta parvient à neutraliser le monstre, réalisant qu’il s’agissait de Yukié. La mère se confesse alors. Masato est un immortel, distribuant sa réserve de chair de sirène à des jeunes femmes pour qu’elles prennent la place de sa mère. Elle avait rencontré l’enfant pendant les bombardements de 1944, ayant perdu son propre fils, elle accepta mais bientôt se retrouva prisonnière de cette créature. Cette situation lui devînt insupportable et elle tenta de s’enfuir. Après l’accident de bateau, l’effet de la viande magique commença à s’estomper et elle voulut une autre dose, mais Masato avait déjà changé son fusil d’épaule en cherchant à la remplacer. De son côté Masato réalise que les blessures de Mana ont disparues, un nouveau plan se dessine alors à son esprit…

Sanytol tout dans la maison!
©Rumiko Takahashi-Sogakukan-Viz Comics

Le pauvre Yûta prend cher dans cet épisode, blessé au couteau, œil crevé, égorgé par une corde de piano, Takahashi ne lui épargne rien. La reine du manga a avoué vouloir aller au bout de ses idées noires dans cette série. Elle reprend ici la figure de l’enfant maléfique, totalement malsain par son ambiguïté. D’ailleurs dans son horreur, il obéit à une logique implacable née elle aussi de sa détresse enfantine. Mais c’est assurément le chapitre le plus violent et le plus effroyable, rien que pour le destin de cette pauvre Yukié qui ne laisse derrière elle, qu’un fragment d’humanité: sa bague de fiançailles. Un humour très noir de la part de celle qui écrit en même temps RANMA ½..

Plus ou moins derrière ce récit, se place un autre flashback narrant une aventure de Yûta se déroulant durant l’époque du Japon féodal. Cette fois il prend la défense d’une jeune fille poursuivie par un prêtre qui désire mettre un terme à l’existence d’un monstre à ses yeux impie. Un père inconsolable à la perte de son enfant lui avait demandé de lui venir en aide. À l’aide des os de la jeune enfant et d’un foie prélevée sur une sirène, il parvint à produire un golem à son image. Malheureusement, au prix d’une insatiable soif de sang. Je vous laisse deviner, ça ne se finit pas bien. On retrouvera plus tard le même procédé de résurrection dans INU YASHA qui décidément sera vraiment dans la continuité de la saga des sirènes.

Si tu crois que t’es pédagogue, tu te fourres le doigt dans l’œil.
©Rumiko Takahashi-Sogakukan-Viz Comics

LA PROMESSE DE LA SIRENE

Yûta et mana visitent une tombe, celle d’une jeune femme prénommée Nae morte il y a des années. Yûta pense à elle avec tendresse et mélancolie, il l’a connue durant les années 20 et tandis qu’il se confie, Mana s’éclipse avec indifférence. Durant sa promenade, elle fait la rencontre d’une étrange jeune femme malmenée par des gangsters, lorsqu’elle tente de s’interposer, la jeune femme agressée lui vient en aide à son tour et écrase le crâne des agresseurs avec un rocher. Mana lui fait remarquer que l’homme est mort, ce qui ne semble pas émouvoir la jeune femme. Une limousine se gare, deux autres hommes en sortent pour venir rechercher cette femme perdue. Mana pose des questions mais il ne s’agit pas pour ces hommes en noir de laisser de témoins. Tandis que la femme entre dans la voiture, les deux sbires se débarrassent du cadavre et de Mana qu’ils enterrent dans l’immense propriété. Yûta fait la rencontre d’un vieillard Soukichi qui le reconnaît aussitôt, tout de suite il lui demande ce qu’il a fait à mademoiselle Nae et pourquoi il l’avait emmené 60 ans plus tôt puisqu’elle avait disparue. Yûta explique qu’il n’en était rien et qu’il n’avait eu d’autre choix à l’époque que de quitter Nae. En tant qu’immortel, il ne pouvait s’engager. De plus, elle était déjà fiancée avec un autre jeune garçon Eijiro. Soukichi lui confie alors qu’Eijiro est devenu l’un des principaux propriétaires terriens du pays et que Nae est revenue d’entre les morts, aussi belle qu’il y a soixante ans, mais amnésique. Les deux hommes se remémorent alors une légende locale: celle des cendres de la sirène qui auraient le pouvoir de fertiliser la terre éternellement. Ainsi un champ de roses non loin de là ne fane jamais, on appelle ce lieu-dit «la Vallée rouge». Mana sort de terre et pénètre dans la grande demeure pour vider sa colère sur les habitants du lieu: un vieil homme chenu du nom d’Eijirô et cette femme catatonique qui répond au nom de Naé. Le vieil homme n’est nullement surpris, mais bien contrarié d’apprendre que Yûta se promène dans les parages. Il ordonne à ses hommes de le traquer et de disposer de Mana en lui coupant la tête. En apprenant que son ancien amour est encore en vie, Naé reprend partiellement conscience. Elle libère Mana et se met en tête d’aller au rendez-vous qu’elle avait manqué soixante ans auparavant: la Vallée rouge…

Chéri, ça va couper !
©Rumiko Takahashi-Sogakukan-Viz Comics

Ici si l’intrigue emprunte énormément au thriller et notamment à Hitchcock, elle est aussi la plus poétique et la plus dramatique pour Yûta qui malgré lui sème la mort et le malheur sur tous ceux qui ont pu compter pour lui. Naé est la victime la plus arbitraire. Jeune amoureuse et naïve dans les années 1920, elle se fait sauvagement étrangler et ensevelir avant de ressurgir sous la forme d’une carcasse vide que seul le souvenir de Yûta peut encore émouvoir. La nature joue ici un rôle graphique somptueux entre la vallée de roses aussi bucolique que morbide et ces corbeaux dont les cris cauchemardesques font revivre à Naé indéfiniment la nuit de sa mort. Mortifié, Yûta ne doit qu’à Mana l’opportunité de s’en sortir.

L’ŒIL DU DEMON

Selon les habitants, un spectre d’une femme qui ne prendrait aucune ride apparaît souvent à la fenêtre de la grande villa. Il n’en faut pas plus à Yûta et Mana pour enquêter. La maison appartient à deux vieilles dames, terrorisées. En effet, un intrus vient les visiter à intervalles réguliers dans e but de leur voler une poupée, quand elles ont voulu se défendre, l’agresseur s’est tué par accident. Mais le cadavre n’a pas laissé de trace et l’agresseur revint plusieurs jours plus tard. Pourtant ne voulant pas céder à ce chantage, elles ont refusé de lui donner la poupée qu’il convoitait. En représailles, le psychopathe démontre sa détermination en tuant de sang-froid une jeune fille ressemblant à a la poupée. Il apporte lui-même le journal publiant l’information, et précise diaboliquement que s’il n’obtient pas satisfaction, il reviendrait jouer les livreur. Yûta reconnaît le tueur immortel dénommé Shingo et se souvient également de sa sœur. Il ne faut pas longtemps pour confirmer ses doutes. Il s’agit d’un frère et d’une sœur qui ont mangé de la chair de sirène il y a plus d’un siècle mais la nourriture perfide n’a pas les mêmes effets sur tout le monde. Le frère est hanté par l’image de sa sœur pour laquelle il tue et cette dernière est devenue une statue vivante à la beauté éternelle sans jamais plus pouvoir parler ou bouger… Yûta et Mana vont devoir encore mettre un terme à une nouvelle tragédie née de ces créatures marines.

Un retour sur la figure de la maison de poupée hantée mâtinée d’un peu de Norman Bates, ce qui est inhabituel pour la mangaka. Le récit est cette fois moins poignant et plus vicieux. Shingo est une véritable ordure, avant même qu’il ait consommé la moindre viande avariée. Bizarrement jaloux de sa sœur, on le sent obsédé par elle, comme sous influence. Takahashi ne tranche pas le rôle de cette dernière, victime ou éminence grise de la folie de son frère. La violence parentale pouvant être également la source de tout le drame. Une fois de plus, les deux héros sont d’avantage les témoins que les acteurs d’un drame dont le dernier acte se joue sous leurs yeux, bien qu’il semble avoir été écrit bien longtemps auparavant.

Elle a changé la vendeuse de Maison du monde!
©Rumiko Takahashi-Shogakukan-Viz Comics

LE MASQUE DE LA SIRENE

C’est encore un enfant qui se jette d’une voiture pour atterrir non loin de Yûta et Mana. Bien qu’ils veuillent se porter à son secours, le petit Masao décline avant de prendre un médicament personnel qui fait disparaître ses blessures immédiatement. Ce que désire le jeune garçon, c’est de rejoindre sa mère, une femme mystérieuse qui semble bien trop affable. Par ailleurs l’homme qui conduisait la voiture demande à son tour l’aide des deux vagabonds car il s’appelle également Masao et l’enfant qui s’est enfuit est son fils. La mère est en vérité sa grand-mère devenue immortelle qui a fait un transfert voulant prolonger sa maternité pour l’éternité. Elle a donc failli tuer son propre fils en le forçant à manger de la chair de sirène et s’est rabattu sur son petit-fils vingt ans plus tard. Mais l’horrible femme cache encore un autre secret. Son visage est marqué par une cicatrice qu’elle efface régulièrement en volant leurs visages à d’autres jeunes filles en leur arrachant la peau.

Ici, une certaine parenté aux YEUX SANS VISAGE de George Franjû saute à la figure. Malgré cela l’intrigue est en deçà des autres sentant un peu le réchauffé avec la partie du corps à remplacer, le lien filial reconduire lui aussi, c’est également le segment le moins marquant graphiquement. La chute est par contre toujours aussi poétique et conclut toute cette saga de manière aussi énigmatique que satisfaisante. Rumiko Takahashi réalisant sans doute instinctivement qu’elle a épuisé le sujet renonce pour ne pas diluer une série excellente.

Allez, à la prochaine….
©Rumiko Takahashi-Shogakukan-Viz Comics

Mais qu’est-ce qui relie donc toutes les histoires de cette saga à part les protagonistes. Une seule chose: la solitude.

Une solitude qui se mélangeant à la peur, peut faire devenir fou. Les sirènes elles-mêmes apparaissent peu et semblent ne prendre apparence humaine que par mimétisme tant leur sauvagerie les rend à la fois dangereuses pour les humains mais aussi entre elles. Elles peuvent parfois former un clan, mais n’ont pas vraiment d’esprit sociétal, ainsi une sirène enceinte ne possède que des ennemis le temps de pouvoir mener sa grossesse à terme. Les immortels sont condamnés à vivre à côté de l’humanité sans jamais pouvoir y prendre part. Yûta a erré pendant cinq siècles avant de trouver Mana qui devient sa seule famille. Son seul but serait de pouvoir reprendre le cours de sa vie et reprendre une place parmi ses semblables. La solitude également de tous les personnages, un homme âgé qui n’a de cesse de faire survivre malgré elle son amour de jeunesse, ces sœurs prisonnières de leur haine et de leur secret, cet éternel enfant qui ne peut avoir d’existence sociale seul et qui se met en quête d’une mère régulièrement. La solitude de Rin que Yûta abandonne, celle d’une poupée morte-vivante enfermées dans un grenier ou encore celle d’une mère qui ne peut se résoudre à se séparer de son enfant. Chacun est poursuivi par sa propre hantise, celle d’affronter le lendemain désemparé et nu devant une éternité hostile, grimaçante pendant que d’autres êtres ordinaires continuent de vivre leurs bonheurs injustes, sans en avoir conscience. Seule Mana voyage à travers le monde avec bonhomie avec une force inaltérable. Rumiko Takahashi exorcise dans ce récit ses pulsions intimes et se nettoie en affrontant ses propres obsessions, celle du corps, qu’elle dénude ou scarifie souvent, de l’esprit qui cherche sa place et de la société à la fois magnifique et si cruelle. Elle enjolive le tout encore une fois de très jolies légendes, de kimonos gracieux, d’un terroir fascinant, mais pour cette fois en explorer aussi les aspects cauchemardesques. Et si c’était finalement la solitude du mangaka face à sa planche à laquelle Rumiko tentait d’échapper?

Mermaid saga représente le volet sombre de son autrice là où Maison Ikkoku portait haut des tonalités bien plus solaires. Pourtant les deux mangas sont les marqueurs d’un talent de conteuse hors norme et les fondations plus que solides d’une œuvre passionnante. Plus tard, elle reprendra dans INU YASHA ses thèmes de prédilection.


EN BO Alphaville: Forever young! Le mythe de la jeunesse éternelle.

20 comments

  • Présence  

    Je ne me rappelais plus du tout qu’il y avait eu une traduction partielle en VF. Je me souviens avoir vu passer des pages de pub dans certains comics, mais sans jamais en avoir lu un seul chapitre. Ce manga incarne (avec d’autres) toutes cette bibliothèque inaccessible de mangas jamais traduits en français, un potentiel de lecture si tentant, à la fois si proche et si loin. En plus, tu précises que la série n’a été traduite que partiellement par les éditions Glénat en 1998 sous le titre MERMAID’S FOREST (étonnant qu’ils aient conservé un téton apparent sur la couverture).

    En découvrant ton article et les résumés des différents chapitres, ça m’a remis en mémoire à quel point cette autrice peut se montrer cruelle, avec des dessins à l’apparence pourtant aussi inoffensive. Cela m’a également rappelé que Tonkam avait traduit quelques unes de ses nouvelles, très émouvantes, dans 3 recueils : La tragédie de P, Le chien de mon patron, Un bouquet de fleurs rouges. Quelle créatrice diversifiée.

    Merci beaucoup pour cette rétrospective qui analyse comment Rumiko Takahashi fait pour s’approprier les légendes japonaises et les raconter à sa sauce, avec sa propre sensibilité, ses propres émotions. Merci beaucoup pour cette découverte.

  • JB  

    Je ne connais que via les adaptations en OAV et en série animée. Merci pour ces chroniques !

  • Manu  

    Waouh cette œuvre m’était complètement inconnue. Effectivement ça ne rigole pas du tout. Merci pour la découverte

  • Kaori  

    Bon alors moi j’ai plein de questions….
    Les histoires que tu nous as racontées, ce sont celles qu’on trouve dans l’unique tome traduit en VF ? Ou bien dans toute la série ?
    Comme j’aime les détails, à la base, c’est une série de combien de tomes ?
    Et donc, y a eu des adaptations ?
    J’ai mis un peu de temps à comprendre que les images devaient être lues à l’occidental et pas à la japonaise ^^; .

    Sinon, très bon article. Je m’interroge sur le lien qui unit Mana et Yûta. Deux âmes seules qui se tiennent compagnie ? Parce qu’ils n’ont pas l’air d’avoir beaucoup d’attaches l’un à l’autre.

    Une des histoires me rappelle un épisode de BLUE SEED, avec la femme immortelle et son mari qui finit transformé en monstre… En plus, c’était une histoire de pêcheurs. Faudrait que je revois l’épisode (oh, la série toute entière pendant que j’y suis !).

  • Eddy Vanleffe  

    Merci les gens!
    Sachez que Glénat a annoncé que Mermaid serait réédité à partir de cet été.

    deux vieilles OAV avaient fait un bon boulot pour l’adaptation, mais la série en 13 épisodes est vraiment ratée. aseptisée et surtout les CGI sont très mal intégrées.

    Oui Présence J’ai lu mais n’ai pas en ma possession les recueil de chez Tonkam qui sont d’une poésie à fleur de peau. mais Un jour un dossier verra le jour….

    @Kaori, il y a trois tomes normalement, j’ai fait le tour de toute la série, un peu persuadé qu’on la verrait jamais sous nos cieux, d’où les résumés assez détaillés. les relation entre Yûta et Mana? L’ambiguïté se lève peu à peu sans jamais non plus être tranché. Les scans viennent des éditions Viz média et sont souvent en sens occidental.

  • Bruce lit  

    Il est évident qu’après une telle description je vais me jeter sur la réédition Glénat. Je retrouve bcp de Tezuka dans tout ce que tu décris Eddy : des sujets durs voire dérangeants avec un dessin propre et angélique. Il me tarde de découvrir ça en VF.

  • Jyrille  

    Je n’ai toujours pas lu RANMA (on a quoi, trois tomes je crois) ni aucun autre Takahashi, je passe donc allègrement, surtout s’il n’y a qu’un tome. Peut-être si je tombe dessus… Mais toi alors Eddy, tu les as tous lus ? Il y en a combien ?

    Je ne comprends pas trop pourquoi il recherche une sirène pour redevenir mortel puisque leur chair rend immortel. Je note cependant que cela résonne parfaitement avec les fruits du démon de One Piece. Décidément les japonais recyclent tout de manière originale. Le thème ici est parfaitement inédit, et sans en avoir lu, me rappellent, en plus du VOYAGEUR, les histoires CREEPY AND EERIE.

    Merci pour la présentation en tout cas, encore une fois j’aurai appris quelque chose.

    La BO : classique.

    • Eddy Vanleffe  

      @Jyrille
      le seul manga de Takahashi où j’ai fait l’impasse c’est Rinne… sinon la moindre page qu’elle a griffonnée finira chroniquée ici….
      Je ne sais pas encore quelle forme donner à un article pour ses nouvelles…parce qu’il y en a qui valent leur pesant de cacahuète je te le dis…

      @Bruce
      Pour moi le lecteur attiré par du seinen peut prendre les yeux fermés Maison Ikkoku et Mermaid saga qui sont ses magnum opus.

  • JP Nguyen  

    Bigre, t’es vraiment un fan de Rumiko Takahashi, Mister Eddy !
    Tes légendes sont rigolotes mais les histoires ne semblent pas respirer la joie. Je passe au large.

    La BO : c’est un morceau qui me parle pour un tas de raisons et il y a quelques semaines, je l’ai pas mal réécouté, en cherchant aussi des reprises.
    J’avais bien aimé celle-là :
    https://www.youtube.com/watch?v=NvOqYv8u08U

    • Jyrille  

      Merci pour la repise, sympa.

  • Surfer  

    Je lis très peu les mangas. Je sais que ce n’est pas bien et que je dois sûrement rater pas mal de choses.

    Malheureusement, je pense que ce que tu nous proposes aujourd’hui ne va pas être la meilleure porte d’entrée pour moi.
    Sur le blog, on a déjà pas mal évoqué GOU TANABE et ses adaptations de LOVECRAFT. Je crois que je vais plutôt m’orienter vers ça dans un premier temps.

    La BO: Un tube éponyme a un 33 tours que j’avais acheté dans ma jeunesse. Je l’ai gardé, il faudrait que je réécoute ce vinyle.

    • Jyrille  

      J’ai terminé hier soir mon dernier volume de GOU TANABE (Les montagnes hallucinées tome 2) et c’est proprement ahurissant de maîtrise et d’adaptation.

      • Tornado  

        Je suis dégoûté : Le volume CELUI QUI HANTAIT LES TENEBRES, adaptation de ma nouvelle préférée (toujours signée Gou Tanabe), que je fantasme depuis des lustres et qui devait sortir demain, est reporté au 16 septembre… 😭

        • Jyrille  

          Raaaaah MERDE !

        • Jyrille  

          Je ne me souviens plus trop de CELUI QUI CHUCHOTAIT DANS LES TENEBRES (enfin je crois que j’avais ce titre, repris dans un scénario de PARANOÏA (jdr) sous le titre CELUI QUI DESINTEGRAIT DANS LES TENEBRES), mais je crois bien que mes préférées sont Les Montagnes Hallucinées et Dans l’abîme du temps.

  • Surfer  

    Merci Jyrille de ton retour, je vais donc commencer par les 2 tomes LES MONTAGNES HALLUCINÉES et DANS L’ABÎME DU TEMPS.
    Je te fais confiance 😉

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