LA ZONE D’INTERET

LA ZONE D’INTERET, un film réalisé par Jonathan Glazer

Un article de DOOP O’MALLEY

Cet article vous invite à découvrir l’un de mes films marquants de l’année 2024, LA ZONE D’INTERET (La Zone d’intérêt), réalisé par Jonathan Glazer et adapté du roman éponyme de Martin Amis. Tenter de résumer le film serait à mon sens aller à l’encontre de la volonté du réalisateur. Celle de susciter le plus d’émotions chez le spectateur, avec parfois de la surprise.

Nous nous limiterons donc à préciser qu’il aborde la banalité du mal ainsi que la manière de retranscrire l’horreur ultime à l’écran. Pour une analyse un peu plus approfondie, une partie spoiler sera disponible à la fin de l’article.

LA ZONE D’INTERET marque la dernière réalisation du cinéaste britannique Jonathan Glazer, dont la filmographie se distingue par sa rareté et son originalité. Rareté, car il n’a dirigé que quatre films en plus de vingt ans, le dernier en date étant UNDER THE SKIN, sorti en 2013. Pour ceux qui ne s’en rappellent plus, UNDER THE SKIN nous dévoilait de manière surréaliste le point de vue d’une extraterrestre sur la race humaine et ses vicissitudes. Si le film avait beaucoup marqué la critique, son traitement trop expérimental avait totalement rebuté le spectateur, qui n’avait même pas été attiré par l’omniprésence d’une Scarlet Johansson mise à nue de manière littérale devant la caméra. Mais ce n’est rien comparé au sulfureux BIRTH, son précédent film où une bourgeoise quadra interprétée par Nicole Kidman retrouvait la réincarnation de son mari décédé dans le corps d’un enfant de dix ans.

Vous l’aurez compris, Glazer est un réalisateur qui divise non seulement par ses sujets assez tendancieux mais aussi par son traitement filmique souvent expérimental frôlant l’art et essai. Et de fait, le retrouver au festival de Cannes en mai 2023 n’était pas vraiment une surprise. Le film est calibré pour ce genre de festival où il a obtenu le grand prix du jury. Mais pas uniquement. LA ZONE D’INTERET est en effet en lice pour les Oscars au moment où j’écris ces lignes. Et pas qu’un peu puisqu’il est nommé 5 fois pour meilleur film, meilleure réalisation, meilleur son, meilleure adaptation et meilleur film étranger. De fait, est-ce que LA ZONE D’INTERET est un film plus accessible que les précédentes productions de Glazer ? En tout cas, son accessibilité au point de vue des salles de cinéma n’est pas évidente. Il m’a fallu faire la programmation de trois cinémas différents et 45 minutes de route pour voir le film. Et c’est un très bon film, qui mérite toutes les éloges que l’on peut lui dresser.

La première image du film
source allocine.fr
©leonine

Le film débute par près d’une minute d’écran noir, un procédé qui n’est pas nouveau et précédemment employé par Kubrick, par exemple, dans 2001, ODYSSEE DE L’ESPACE afin de capter l’attention du spectateur. Ici, l’écran noir s’accompagne de bruits naturels, soulignant leur importance. Les pépiements d’oiseaux et l’obscurité de l’image poussent le spectateur à utiliser avant tout ses oreilles et à porter une attention immédiate sur le son d’ambiance, qui va se révéler une part majeure du film. Au fil des secondes, les bruits de nature se transforment en cacophonie jusqu’à la scène d’ouverture. Une scène banale de pique-nique bucolique près d’une rivière. La lumière est vive, le ciel est bleu et toute la petite famille, à savoir le père, la mère, les 4 enfants (dont certains en bas âge) et les amis de la famille semblent passer un moment de détente assez agréable. Un dimanche en famille en fait. Avec les gazouillis d’oiseaux, le bruit de la rivière qui coule. Tout le monde remonte à la maison, une grande demeure assez moderne, avec une piscine et un immense jardin. Une maison de riche, avec des domestiques.

Le décor nous montre que nous nous situons autour des années 40 ou 50. Mais on sent que quelque chose n’est pas à sa place ici, que des éléments de cette journée et de cette scène ne correspondent pas au portrait idyllique que le réalisateur nous montre. On le doit aux sons alentour, qui entremêlent pépiements d’une journée d’été et d’autres bruits plus incongrus, tranchant avec ce cadre bucolique. Des bruits bien plus macabres et terrifiants. Un coup de fusil, des cris au loin. La caméra reste très loin de ses acteurs et ne nous donne qu’une vision de haut de la maison. Si l’impression d’espace est dominante, on se sent quand-même un peu enfermés dans cet espace. Cette impression est renforcée par la volonté du réalisateur de placer des caméras fixes dans chaque pièce de la maison et du jardin, un peu comme dans un jeu de téléréalité où les habitants de la maison sont filmés à leur insu. Après une journée tranquille tout le monde va se coucher. Il faut dire que c’est l’anniversaire du papa le lendemain, et sa femme et ses enfants se réveillent avant lui et l’attendent avec une surprise au bas de la maison, juste avant qu’il ne parte au travail : un superbe canoë pour qu’il puisse durant ses dimanches aller naviguer sur la rivière en contrebas. Le papa sort alors de la maison en uniforme de travail, et là on commence à comprendre où et quand l’on se trouve. Et puis la caméra change d’angle, filme le mur de la maison et l’on aperçoit ce qui se trouve derrière. Et là, tout prend sens. Un sens absolument terrifiant et macabre.

Source : allociné.fr,
©leonine

Et c’est tout ce que je peux vous dire sur le film sans passer par une partie spoiler. On va toutefois continuer d’en parler un peu dans un sens général sans rien vous dévoiler de plus.

LA ZONE D’INTERET tente de répondre à deux questions assez dérangeantes, ce qui n’est pas très étonnant lorsqu’on connaît le réalisateur. La première, formelle et méta contextuelle, c’est celle qui perturbe les cinéastes depuis des années : comment filmer l’horreur ?  Comment montrer les pires choses de l’humanité sans tomber dans la complaisance ou la caricature lourde, voire le voyeurisme ou le misérabilisme. On peut montrer les excès de la guerre de manière frontale, comme le faisait Oliver Stone dans PLATOON, on peut partir dans le burlesque avec LE DOCTEUR FOLAMOUR, on peut aussi suggérer, comme l’avait fait Denis Villeneuve et sa scène de torture dans PRISONERS. On peut montrer et agencer les plans pour le cinéma, quitte à se prendre des procès en condescendance et en modification de la réalité, de rendre l’horreur visuellement acceptable (c’est ce que l’on avait pu entendre pour LA LISTE DE SCHINDLER de Steven Spielberg). On peut tenter de changer brusquement de rythme, de choquer le spectateur par une plongée progressive dans l’horreur (et VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER en est le meilleur exemple). On peut aussi donner une version brute de l’horreur, laisser la parole uniquement aux victimes et dans ce cas précis on ne pourra pas faire mieux que SHOAH ou NUIT ET BROUILLARD.

Pas simple de montrer l’inhumanité à l’écran sans l’instrumentaliser.  Jonathan Glazer propose sa réponse : tout ce qui est horrifique se déroule hors champ, éloigné de notre vision. Cependant, l’atrocité de ce qui se passe à 10 mètres de la maison nous est constamment rappelée à travers les sons, les bruits d’ambiance, et parfois, certaines réactions inappropriées. Un effet de lumière dans la nuit, un mouvement ou un bruit bizarre d’un personnage qui rajoute au malaise ambiant. Le malaise est véritablement le mot qui caractérise le mieux ces 100 minutes de film, tant chaque élément est conçu pour susciter des réactions dérangeantes chez le spectateur. On ne passe pas un bon moment lors du visionnage de ZONE OF INTEREST. Mais c’est clairement le but. Plutôt que de nous montrer l’horreur, Jonathan Glazer nous la fait ressentir de manière quasi-parfaite, en jouant sur nos sens et en introduisant une horreur quasi subliminale dans la tête (et les oreilles) de son spectateur. Ce n’est pas novateur mais c’est clairement maîtrisé et effectué à la perfection.

Source : allociné.fr
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La deuxième question, plus terre à terre reprend le thème de la banalisation du mal. Comment vivre avec l’horreur ? Comment peut-on profiter de celle-ci sans aucun état d’âme ? Avec son traitement très sobre et très froid, avec ses cameras fixes, le réalisateur enfonce le clou de l’inhumanité et de l’indignité. Il n’y a aucun gros plan dans LA ZONE D’INTERET : la volonté de filmer ses personnages de loin donne un appui au propos, puisque les acteurs ont une distance formelle avec le spectateur. Cette froideur, ce recul, cette conscience parfaite des actes et de leurs conséquences, ces décisions mortelles prises entre la poire et le dessert appuient bien évidemment là où ça fait mal. On ressort du film troublé, non pas avec des images fortes puisque, je le rappelle, vous ne verrez absolument rien, pas de torture, pas de sang, pas de scènes d’horreur, mais tout simplement avec une sensation bizarre. Cette sensation hantera pour un bon moment votre esprit. Et c’est pour cela que LA ZONE D’INTERET est, à mon sens, un film réussi. Glazer est parvenu à nous faire ressentir l’horreur sans rien nous montrer, uniquement par une immersion sensorielle et une distance formelle. Et une volonté de donner à son film un traitement expérimental.
Car Glazer propose de nombreuses choses, qu’on pourra trouver au premier abord hors de propos. Quel est l’intérêt de filmer certaines scènes de nuit en négatif ?  On le comprendra au fil des minutes. C’est une manière de différencier la brutalité d’un monde extérieur en noir et blanc avec le calme paisible, chatoyant et pastel de la maison. Mais cela fera aussi avancer l’intrigue, notamment sur la notion d’héritage. Glazer joue avec les couleurs, avec les écrans noirs, ou rouges, ou bleus. La lumière donne un côté très surréaliste à certaines scènes, qui nous rappellent parfois le meilleur de David Lynch.

Les acteurs sont bien évidemment impeccables, même étant constamment filmés de loin. Il est très difficile de pouvoir jouer la distance et la normalité face à l’horreur et Jonathan Glazer a choisi de faire confiance à l’actrice Sandra Hüller, nommée aux Oscars pour ANATOMIE D’UNE CHUTE et Christian Friedel.  Leur description de ces personnages dont le comportement est d’une banalité effrayante au regard des évènements qui se déroulent autour d’eux n’est pas remarquable, mais nécessite tout de même une certaine aisance dans ce style de jeu, tout en retenue. On imagine mal un acteur américain, voire français jouer ce type de rôle. Et puis, il semble que Jonathan Glazer ait laissé les acteurs improviser les dialogues. Il est coutumier de ce genre de choses puisque déjà dans UNDER THE SKIN il avait filmé certaines scènes en caméra cachée avec des acteurs non professionnels.

Source : allociné.fr
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Je vous propose maintenant de passer à la partie SPOILERS pour discuter de quelques polémiques entourant le film. Ces SPOILERS sont véritablement importants et si vous avez envie de voir le film, je vous déconseille de les lire.

Certains critiques, notamment dans LE MASQUE ET LA PLUME, ont suggéré que par sa volonté de ne pas montrer l’horreur des camps, le film avait parfois des relents négationnistes. Je ne peux pas être plus en désaccord. Il est vrai que le thème de base de LA ZONE D’INTERET n’est pas de décrire l’horreur des camps de concentration, c’est tout simplement de montrer comment l’horreur peut être mise sous silence et acceptée par les personnes les plus lambda. Le père, qui n’est autre que le commandant d’Auschwitz est tout simplement décrit comme un fonctionnaire essayant de faire son travail au mieux afin de progresser socialement. Mais à aucun moment on ne le dédouane, jamais il ne devient un héros.

D’ailleurs, une scène de fin dans les escaliers où il est assailli par une toux horrible montre bien que quelque part, au fin fond de son inconscient, il comprend le mal qu’il fait. Que son corps réagit. L’horreur des camps est certes hors champ, mais elle n’est pas non plus que suggérée. Lorsque la famille reçoit la visite de la belle-mère, cette dernière ne peut tenir plus de deux ou trois jours, ne supportant pas la lumière des fours, les cendres dans l’air ou le bruit des mourants. Et que dire de la mère, qui est prête à tout pour ne pas quitter son statut social. Qui offre les vêtements des gazés à ses amies en leur demandant « de n’en prendre qu’un par personne » mais qui se garde le manteau de fourrure. Je ne vois pas du tout comment on pourrait la trouver sympathique.

Sandra Hüller disait elle-même qu’incarner ce rôle était très difficile. L’inhumanité de ces personnages prend aussi toute son ampleur lorsque l’on voit leurs enfants répéter inconsciemment les habitudes de leurs parents. Car le mal se transmet, il n’y a aucun doute là-dessus dans le film. Et c’est peut-être ce qui est le plus poignant. En voyant ces gamins jouer avec des dents en or, ou dire « bien fait, la prochaine fois tu obéiras » lorsqu’ils entendent un prisonnier se faire exécuter, on se dit que tout est totalement perdu.   

Source : allociné.fr
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Une dernière polémique concerne la scène de fin, où Jonathan Glazer nous ramène dans le présent à travers un œilleton de porte, montrant des femmes de ménage nettoyer des vitres dans le musée d’Auschwitz. Elles passent la serpillère devant les vestiges des atrocités : les montagnes de chaussures de morts, sans y prêter elles aussi attention. Elles font leur travail mécaniquement, ignorant finalement aussi l’horreur passée.

Que peut-on y voir ? À première vue, on pense immédiatement à la banalisation de l’horreur, au fait que désormais, ce qui s’est déroulé là-bas fait partie de l’histoire. Et qu’on s’en moque un peu. Mais là où Jonathan Glazer est beaucoup plus polémique, c’est que ce sont des femmes de ménage qui sont ici montrées à l’écran et que, de fait, elles n’ont vraiment pas le choix. Et qu’il faut bien que quelqu’un fasse ce travail-là. Et là je peux comprendre que mettre dos à dos des femmes de ménages certainement sous payées et des officiers nazis devienne polémique, si ce n’est que, justement, leur statut social n’est pas le même.

En choisissant cette scène (après tout il aurait pu montrer des tonnes de scènes de la vie réelle sur des personnes venant à Auschwitz afin de prendre des selfies devant les vestiges du camp en souriant), Glazer apporte forcément un peu de profondeur à la réflexion, ce qui est bien évidemment le but de tout son film. LA ZONE D’INTERET n’est pour moi pas un film sur la réalité des camps de concentration et le considérer sous cette forme serait une erreur. On est loin de la démonstration pure et dure qui vous prend les tripes comme dans LA LISTE DE SCHINDLER, on est loin de la réalité brute comme dans SHOAH. Ce n’est pas le propos de Jonathan Glazer à mon sens. Le réalisateur, beaucoup plus organique et cérébral essaye simplement de nous montrer la dépersonnalisation de l’horreur. Et il y parvient très bien.


La BO du jour :

Bon, forcément, y’avait une évidence.  

22 comments

  • Ludovic  

    Excellent article sur ce film aussi riche que complexe !

    Tu analyses bien les spécificités formelles du film qui participent de l’expérience que le film procure au spectateur et donc au propos de l’œuvre; ce qui est passionnant, c’est vraiment ce travail sur le visible et l’invisible. Ça se retrouve jusque dans le travail sur l’image, des les premiers plans, on est frappés par le fait que le film soit si lumineux, l’image numérique offrant un sentiment de netteté et de précision qui va être redoublés par l’utilisation de la profondeur de champ, ça renforce ce sentiment que tout est visible à l’écran, notre champ de vision parait particulièrement large et étendu (tu notes bien l’absence quasi totale de gros plan dans le film) et pourtant nous ne voyons pas ce qu’il y a à voir puisque c’est le principe même du film. Ce parti pris esthétique est prolongé dans d’autres séquences du film comme celles tournées de nuit rappelant des images de surveillance et évidemment les scènes finales du memorial qui sont comme une métaphore du film: là aussi un dispositif est mis en place pour nous montrer quelque chose qui s’impose à notre regard et paradoxalement l’horreur qui hante ces lieux nous demeure invisible.

    • Doop O Malley  

      Merci et effectivement, je rejoins tous tes arguments.

  • Eddy Vanleffe  

    Merci pour la chronique. Je découvre tout, le cinéaste, le film (dont je n’ai jamais entendu parler), le fait que ce soit aux Oscars ( primaire comme je suis j’en suis resté à la statuette de Godzilla…^^).
    Ce n’est pas le genre de cinéma qui m’attire en général.
    Ce n’est pas le sujet qui m’attire non plus, j’étais très studieux en classe d’histoire, Je n’ai pas de fascination pour la Shoah.
    J’ai eu vente de pas mal de polémiques concernant un réalisateur aux Oscars à ce sujet… c’est lui?
    Le barnum américain ne m’affecte que très peu ces temps ci.
    L’indifférence du temps et de la planète vis à vis des turpitudes humaines est quotidienne.
    Toutes les semaines pendant des années, je passais au dessus des rails désaffectés de la ligne qui a servi à déporter les prisonniers du Nord vers l’Allemagne dont le fameux train qui fut le « dernier » convoi vers les camps de la mort avant la libération. c’est vert, à l’abandon et nul n’entend plus aucune clameur perçant à travers les branches.
    Le temps a fait son ouvrage.

  • Aliénor Drake  

    Quelle belle critique, et pertinente !
    Je suis allée voir le film avec mon compagnon et mes 2 belles-filles. Lui et ses filles (13 et 15 ans) sont habitués aux films qui sortent de l’ordinaire, mais ils n’ont pas aimé. Je donne leur point de vue, pour appuyer ce que tu dis sur l’accessibilité du film : un film qui n’a pas d’histoire. Effectivement, ça peut être un reproche (que je ne fais pas forcément, moi, mais je relate leur point de vue) : il aurait pu y avoir un enjeu scénaristique, une histoire dans ce film, qui apporte un plus.
    C’est un film trop expérimental pour des ados…Il est vrai qu’on ne s’attendait pas à ça 🙂

    Pour ma part j’ai beaucoup aimé, notamment ce que tu mets en avant : le son. Tout est basé sur le son et la lumière, et c’est passionnant, angoissant, ça met très mal à l’aise, c’est une manière de décrire l’horreur, que j’admire. Je ne comprends pas la remarque du Masque et la Plume (je n’ai pas écouté je lis ce que tu écris) : on voit clairement ici tout l’inverse du négationnisme. C’est pour moi une des manières les plus percutantes de démontrer l’inhumanité des faits.

    Par contre je n’ai pas compris l’intérêt de filmer les « sorties » de la jeunes fille la nuit (ou alors j’ai raté un truc, pas compris quelque chose…). J’ai trouvé que ça n’allait pas du tout avec le film, que ça semait encore plus d’incompréhension pour un film déjà difficilement accessible. De même, les scènes d’Auschwitz aujourd’hui. ça fait trop documentaire, ça tire le spectateur hors du film, c’est peu utile. ça donne même l’impression que le réalisateur a voulu rajouter une couche peu subtile, à la fin d’un film pourtant réussi, tout en subtilités dans la démonstration de l’horreur – et là, BAM, on est à fond dans l’horreur, tout l’inverse de ce qu’on a vu précédemment. Je trouve que ça a un peu « tout gâché ».

  • Tornado  

    Je déteste le cinéma naturaliste de toutes mes forces, de tous mes os, de toute mon âme. J’ai de plus en plus de mal, avec le temps, à supporter également le cinéma expérimental. Quand j’étais étudiant, je dévorais tout. Tout passait à travers la curiosité et l’envie de me cultiver, de découvrir tous les genres. Mais aujourd’hui que je n’ai plus le temps, que je sais ce que j’aime et ce que je n’aime pas, je suis devenu très difficile et très sélectif. Il y a quelques jours, en suivant les conseils d’un site référençant le « cinéma lovecraftien », j’ai regardé un classique que je n’avais jamais vu : POSSESSION d’Andrzej Żuławski. Soit la réunion des deux : Naturaliste et expérimental ! J’ai très, très mal supporté et très mal vécu ces deux interminables heures de métaphore intellectuelle hystérique et maniériste sur le divorce et la détérioration amoureuse (avec en plus une métaphore de la métaphore avec le mur de Berlin en toile de fond…). Une torture absolue. De la détestation pure. Au-secours ! Tout le cinéma que je déteste en un seul film immonde !
    Mais ce film, LA ZONE D’INTÉRÊT, malgré les avertissements du rédacteur quant à sa teneur expérimentale, m’interpelle quand même sur deux points : D’abord sur le sujet de la Shoa, que je considère comme totalement indispensable (je prends le devoir de mémoire très au sérieux), ensuite sur l’orientation « à la David Lynch » de certaines scènes, orientation qui peut amener un cadre connoté qui nous sort ponctuellement d’un naturalisme trop prononcé (j’en suis arrivé à la conclusion très sérieuse que je préfère voir un documentaire plutôt que de m’infliger deux heures de cinéma naturaliste, aujourd’hui).
    Du coup, bon boulot pour cet article qui, malgré tous ses avertissements bienvenus, donne carrément envie d’essayer cette oeuvre. Sachant que je n’ai jamais encore vu un seul film de ce réalisateur, même si je vois tout à fait qui c’est et quels sont ses films ayant jadis défrayé la chronique.

  • zen arcade  

    Je trouve ton attitude un peu triste mais bon on ne vit qu’une fois (et ça ne dure vraiment pas longtemps, quand on voit le temps passer) et on n’a que le plaisir qu’on se donne donc je ne critique pas.
    Pour ma part, j’ai l’impression qu’en matière de goûts cinématographiques, même si la perception et la compréhension que je peux avoir de ce que j’aime et de ce que je n’aime pas se sont affinées, je suis beaucoup moins dogmatique aujourd’hui qu’il y a 30 ans et surtout plus que jamais ouvert au défichage de nouveaux territoires.
    Bon, ceci dit, c’est pas pour autant que je vais m’infliger du Zulawski, hein… J’ai moi aussi mes limites. 🙂

    Pour ce qui est de La zone d’intérêt, je n’ai pas encore vu le film mais ça ne saurait tarder.

    Lz BO : je ne comprends pas l’évidence du choix. Et accessoirement, je n’aime pas Les sentiers de la gloire.

    • zen arcade  

      Au cas où ce ne serait pas clair, c’était une réponse à l’ami Tornado.

      • zen arcade  

        C’est marrant, ton énième diatribe sur le naturalisme au cinéma tombe justement au moment où le cinéma de John Cassavetes se rappelle à mon souvenir (ma fille a récemment vu Meurtre d’un bookmaker chinois et j’ai prévu de le revoir pour qu’on puisse en parler ensemble).
        Et le cinéma de John Cassavetes, plus j’y repense et plus ma découverte de ses films au début des années 90 a été l’élément fondateur de ce qu’est devenue ma cinéphilie. Un véritable point de bascule.
        Dans mon parcours cinéphilique, même si je suis parti dans des directions multiples et très variées, Cassavetes reste le socle inamovible de ce vers quoi tend le cinéma qui me touche le plus : le travail sur l’incarnation, la recherche et le surgissement de la vie, l’intensité, l’inscription dans la durée.
        Ca me chagrine toujours un peu de lire un tel rejet du naturalisme, d’autant plus quand ça vient de personnes comme toi dont j’estime les goûts, même s’ils peuvent être très différents des miens.

        • Tornado  

          Alors disons qu’il y a « naturalisme » et « naturalisme ». Je peux aimer un film naturaliste. Mais c’est un équilibre fragile et je vais en sortir dès lors que ça va m’ennuyer. Par exemple, un film de Claude Sautet, c’est relativement naturaliste mais la plupart du temps, ce sont des histoires et des personnages qui me touchent, avec délicatesse. Si au contraire le film me rentre dedans avec des effets arty et des personnages détestables, c’est mort. Du coup, je peux adhérer à une « cartaine forme de naturalisme » : Quelque chose d’élégant, de raffiné, de délicat. Il faut que je sois envoûté par le cinéma, sinon je préfère consacrer mon temps à autre chose.
          J’ai vu la plupart des films de Cassavetes entre 20 et 25 ans. Et jamais revus depuis. C’est une idée à creuser (en revoir certains), d’autant que j’adore sa bande de potes acteurs, à commencer par Ben Gazzara et Peter Falk, sa muse Gena Rowlands, et lui-même bien entendu.

          • Jyrille  

            Il y a quelques années, j’ai enfin pu regarder HUSBANDS, et c’était tout de même trop long mais j’ai bien aimé (plus que le récent DRUNK (néanmoins sympathique) qui tente, je trouve, de faire un peu le même genre de cinéma, ou du moins se base sur le même genre de script – j’ai d’ailleurs vu l’interview de François Bégaudeau, Zen, j’ai trouvé ça pas mal mais évidemment un peu trop orienté, pas le temps de développer tout le cinéma en une heure dix).

          • Tornado  

            J’ai vu DRUNK. Objectivement c’est pas mal et parfois drôle, super bien joué, malsain comme il faut, mais justement, cette mise en scène glaciale, c’est rédhibitoire pour moi et du coup c’est un film que je n’ai aucune envie de revoir.

          • zen arcade  

            « j’ai d’ailleurs vu l’interview de François Bégaudeau, Zen, j’ai trouvé ça pas mal mais évidemment un peu trop orienté, pas le temps de développer tout le cinéma en une heure dix). »

            Faut écouter son podcast « La gêne occasionnée » pour se familiariser plus avant avec la vision du cinéma du monsieur.
            On peut adhérer ou pas à ce qu’il dit, aux arguments qu’il avance mais on ne peut pas nier qu’il a une vision construite de ce qui l’intéresse au cinéma.
            C’est le genre de critiques où même quand tu n’es pas d’accord, c’est enrichissant de l’écouter.

          • zen arcade  

            Et pour rester sur « La gêne occasionnée », un épisode récent est consacré à The zone of interest. 🙂
            Je ne sais pas ce qu’il vaut vu que je ne l’écouterai qu’après avoir vu le film.
            Faut savoir aussi qu’un épisode, ça fait aux alentours de 90 minutes de podcast sur un seul film et qu’il faut avoir vu le film avant.

          • Jyrille  

            « C’est le genre de critiques où même quand tu n’es pas d’accord, c’est enrichissant de l’écouter. »

            Tout à fait d’accord. Mais ça vaut pour beaucoup je pense non ?

          • zen arcade  

            Pas tant que ça, je trouve.

  • Jyrille  

    Très bel article Doop, on sent que ça t’as remué. Je n’ai pas vu tout ce que tu cites ici, mais j’ai bien vu UNDER THE SKIN, que j’ai bien aimé mais n’ai aucune envie de revoir. C’est un film très dérangeant et un peu abstrait, il faut s’accrocher par moments. Le travail sur le son y est déjà énorme et on y sent pas mal la patte de Lynch.

    Je n’ai jamais vu SHOAH et n’ai pas trop envie de le voir. Neuf heures d’horreur, merci bien. J’ai lu ton article car je ne suis pas certain d’avoir envie de m’y mettre, à celui-ci, mais sait-on jamais. Pour la BO, ça tombe bien, j’ai revu PATHS OF GLORY récemment, j’avais oublié à quel point c’est un excellent film. Cette fin est toujours aussi émouvante.

    Sinon je te rejoins pour les polémiques. Autant je comprends que celle du Masque et la plume soit certainement à côté de ses pompes, autant je ne saisis pas l’histoire des femmes de ménage.

    • zen arcade  

      Le Shoah de Lanzmann, c’est vraiment essentiel.

      • Jyrille  

        Sans doute, mais on ne vit qu’une fois 🙂

      • Fletcher Arrowsmith  

        SHOAH est un documentaire, compliqué de le comparer à une fiction surtout quand le sujet est la shoah justement. (mais cela reste une œuvre essentielle , à voir absolument si on veut comprendre ou du moins essayer de comprendre).

        Alors pour avoir écouté l’émission du MASQUE ET LA PLUME où ils ont évoqué ce film :
        – déjà les chroniqueurs n’étaient pas tous d’accord. donc ce n’est pas une polémique générale.
        – ce n’est pas l’angle négationniste qu’ils ont mis en avant (du moins pas pour moi, plutôt le risque que cela soit récupéré ainsi), mais plutôt le courant (répandu et pas celui de chroniqueurs pour faire genre) qui pense que l’on DOIT montrer l’horreur des camps et ne jamais suggérer. D’ailleurs ce courant est souvent contre les fictions quelles qu’elles soient (film, livre, bd …) car cela travesti forcément une vérité horrible qu’il ne faut pas travestir. Sujet compliqué. C’est une (parmi d’autre) qui ont fait que Art Spiegelman a décidé de partir sur l’anthropomorphisme. C’est ce que tu évoques dans ton cinquièmes paragraphes. Et en effet c’est également reproché à Steven Spielberg pour LA LISTE DE SCHINDLER (pas mon film préféré du réalisateur justement pour cela, et la scène de la douche que j’ai détesté, mais le film a ouvert les yeux à bon nombre d’américain, donc …).

        Je n’ai pas eu envie d’aller voir ce film.

        Pas compris non plus le choix et les références à PATH OF GLORY (pas la même guerre, pas les mêmes enjeux…), ni désolé la référence à PRISONERS, PLATOON ou DOCTOR FOLAMOUR.. Côté burlesque tu avais LA VIE EST BELLE (Roberto Benigni avec un sacré débat à la clé.

        coté roman : la mort est mon métier, La Disparition de Josef Mengele, Si j’étais un homme, Les bienveillantes ou alors du très mauvais comme la gouteuse d’Hitler

        Bon article néanmoins. Je me garde le film en réserve.

        • Bruce lit  

          Je rebondis sur les dires de Fletcher et aie été étonné de ce que j’ai pu lire ici ou là. Car LA MORT EST MON METIER raconte le quotidien de Rudolph Hess, le directeur d’Auschwitz dans les moindres détails. LE GAR9ON AU PYJAMA BLEU également avec des scènes assez éprouvantes notamment autour du fait que les fruits s’épanouissaient dans le jardin d’Hoess : et pour cause, les cendres servaient d’engrais (je n’ai jamais vérifié si c’était vrai).
          Toujours est-il qu’il est impensable que je ne vois pas le film tant le sujet me passionne et que l’actualité nous montre chaque jour que l’antisémitisme n’a plus un boulevard mais carrément le rond point des CHamps Elysées devant lui.
          Merci de traiter ce sujet courageux.

  • Présence  

    J’avais entendu parler de ce film, et donc de son sujet, et des critiques diverses et variées. C’est très éclairant de pouvoir en lire une analyse longue.

    Les acteurs sont bien évidemment impeccables, même étant constamment filmés de loin : je n’avais pas conscience de ce parti pris, ça doit être étrange. Et en même temps pas sûr que je m’en sois aperçu si je l’avais vu, plutôt une sensation indéfinie.

    Montrer comment l’horreur peut être mise sous silence et acceptée par les personnes les plus lambda : c’est très difficile de prendre du recul sur son quotidien (bon, pas pour des camps de concentration quand même) et de repérer quel comportement habituel peut être ressenti comme horrible par une autre personne.

    On voit leurs enfants répéter inconsciemment les habitudes de leurs parents : d’expérience, c’est très déstabilisant et culpabilisant de repérer chez un de ses enfants, un de ses propres traits de caractère, et pas forcément celui qu’on préfère.

    La scène de distribution des habits donne froid dans le dos rien qu’à la lire.

    Intéressant et déstabilisant ce choix de scène finale : entre devoir de mémoire, et obligation de travailler dans un milieu professionnel où l’on est obligé de s’adapter à la preuve du mal, où on est soumis quotidiennement à cette vision, à ces preuves.

  • JB  

    Merci pour cette présentation, une découverte pour ma part.
    Une idée fascinante, qui, au-delà des nazis, me semble interroger la part de responsabilité des personnes qui ont choisi de regarder dans l’autre sens et d’ignorer l’horreur.
    Par contre, je ne pense pas être client de l’expérience.

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