Le défi Nikolavitch : TARZAN EST-IL L’ANCETRE DE WOLVERINE?
Un article d’‘ALEX NIKOLAVITCHChaque mois, Alex Nikolavitch, traducteur, romancier, essayiste, scénariste et contributeur de Bruce Lit est mis au défi de répondre aux plus grandes énigmes de la culture populaire, ici : TARZAN EST-IL L’ANCETRE DE WOLVERINE?

Les discussions allaient bon train autour de la table. Jonah J. Monsieur Bruce et moi représentions Bruce Lit dans un autre contexte, celui d’autres aventures créatives sur lesquelles il ne s’agit pas de s’étendre ici, mais disons que ça concerne notamment des émissions sur une radio locale. C’est l’une d’entre elles, diffusée il y a quelques mois, qui avait amené une remarque : « C’est grâce à toi que j’ai appris pour Conan, dit un membre de l’équipe, j’aurais jamais cru que c’était un personnage de roman. »
« Si tu savais, malheureux… Remonte une vingtaine d’années avant Conan, et tu découvriras que même Tarzan et Zorro ont commencé par le roman avant de passer à la BD et au cinéma. »
J’ai alors vu une lueur torve s’allumer dans le regard de Monsieur Bruce. « Oh non », ai-je pensé en mon for intérieur, dans le petit cœur sensible et délicat que tente maladroitement de dissimuler ma carcasse démesurée et velue d’ogre des Carpates en maraude. Ça m’apprendra à rebondir avec des factoïdes dont tout le monde se fout, rien que pour faire le malin.
Bruce a verrouillé ses yeux dans les miens. Trop de monde autour de moi, impossible de fuir sans monter sur la table et marcher dans les pizzas. Ce à quoi je me refuse. Il faut respecter la bouffe, quand même, l’antique sacralité du repas pris en commun.
« En vrai, Tarzan, c’est l’ancêtre de Wolverine, non ? » lâche-t-il avec un sourire presque gentil et qui me semble d’autant plus fourbe.

C’est vrai qu’on s’y tromperait, des fois. Dessin de Mike Mignola dans Wolverine : the Jungle Adventure
Coton d’otarie… Pardon. Ouate de phoque. Qu’est-ce qu’il raconte, encore ?
B « C’est vrai, le rapport à la sauvagerie, insiste-t-il. Il est plus à l’aise dans les bois que dans la société humaine, la noblesse d’âme, la manière de communiquer avec les bêtes… »
A « Ouais, mais Tarzan en slip léopard dans le grand nord canadien, je pense qu’il ne tient pas longtemps » tenté-je d’objecter.
B « Tu essaies de détourner le sujet, comme toujours. Tu vois très bien ce que je veux dire. »
A « Alors, en vrai, oui, y a un rapport. Mais dès qu’on creuse, c’est beaucoup plus compliqué. »
B « X-plique, comme on dit chez Xavier. »
Je reprends un bout de pizza, je siffle mon verre de rouge, et je me lance.
Alors, Tarzan, c’est un roman de 1912 par Edgar Rice Burroughs (pas de lien de parenté avec William), au début des pulps, de ce point de vue là, il est pas si éloigné de Conan, qui revendique cette filiation, d’ailleurs, celle d’un récit d’aventures très premier degré, avec bagarre et exotisme. On est dans une littérature d’évasion qui commence à se massifier sérieusement. Les pulps, c’est imprimé sur mauvais papier, c’est pas cher, c’est très bien diffusé à une époque où un roman relié, ça coûte quand même des ronds et ça reste réservé à une élite. On est dans la littérature populaire chimiquement pure. Notons néanmoins que Tarzan, comme Conan ou d’autres, est un personnage plus complexe dans les romans que dans les films qui en ont été tirés.

C’est vrai que les dessinateurs de comics kiffent le Seigneur de la Jungle. Dessin de Neal Adams
Et là, déjà, on a un point de contact direct : les pulps sont la maman des comic books d’où sont issus les super-héros, le papa étant les comic strips. Ou alors c’est l’inverse, mais on se comprend.
Tout ce qui se faisait dans les pulps est exploité dès le début des années 30 pour remplir les pages des comics. Aventuriers de la jungle ou de l’espace, investigateurs de l’étrange, détectives hantant leur mal être dans des nuits pluvieuses et héros plus grands que nature aux muscles d’acier comme Superman, premier des super-héros « officiels ».
Tarzan, d’une certaine façon, c’est lui un des premiers super-héros ou un ancêtre direct, comme Zorro apparu en 1919 et dont Batman revendique l’héritage. Umberto Eco pourrait arguer que non, en vrai le premier super-héros moderne c’est Edmond Dantès, le Comte de Monte-Cristo. Il a raison, bien sûr, mais près d’un siècle et pas mal de changements dans la forme des récits sont intervenus entre-temps. Les codes super-héroïques tels qu’on les connaît, c’est dans les pulps qu’ils se cristallisent.

Non, non, ce n’est pas Wolvie, ni Conan. Illustration de Frank Frazetta
Certes, il n’y a pas d’identité secrète chez Tarzan, mais il y a une dualité forte, une double nature qui fait de lui à la fois le Seigneur de la jungle et un Lord titré de l’empire britannique. Ça, c’est très super-héroïque. C’est exactement l’une des lignes structurant la personnalité de Superman.
Notons au passage que dès 1939, dans la toute première fournée des personnages Marvel, à l’époque Timely, il y a un tarzanide, Ka-Zar (nous, en France, on a eu Zembla et Akim un peu plus tard).
Il y a un autre chaînon manquant complètement adjacent, d’ailleurs : n’oublions pas le « frère » de Tarzan, John Carter, guerrier de Mars apparu la même année que lui sous la plume du même auteur. Venant de la Terre, à la gravité plus forte que celle de la planète rouge, Carter est donc comparativement plus fort que les créatures qu’il rencontre. Il peut même sauter au-dessus des plus grands immeubles de Metrop… de Barsoom. Eh oui, les origines et la définition des pouvoirs de Carter ont directement influencé la première conception qu’avaient Siegel et Shuster de Superman, avant qu’il ne sache voler.

Là, on est quasiment sur les pubs pour Charles Atlas, « devenez l’Apollon des plages »
Bien sûr, Superman hérite d’autres caractéristiques chez d’autres personnages de la littérature populaire, comme Clark Savage, le célèbre « Doc » ou Hugo Danner, protagoniste du roman Gladiator. Mais le fil qui relie le premier des super-héros à Tarzan et Carter est direct.
« Pour l’instant, pas un mot sur Wolverine, je note », me dit froidement Monsieur Bruce.
J’allais y venir, cornecul ! Avec Wolverine, on est sur un super-héros de quatrième génération. Après Superman et les premiers héros de l’âge d’or, simples et naïfs, il y a eu la première vague de l’âge d’argent avec les réinterprétations de Flash et Green Lantern, par des auteurs de SF qui tentaient de donner plus de crédibilité et de cohérence à leur univers, puis la vague Marvel des sixties avec la méthode Stan Lee, des héros plus faillibles et plus proches dans leurs préoccupations de leur public, avec l’arrivée graduelle du soap permettant de les rendre beaucoup moins unidimensionnels.
Black Panther, apparu dans Fantastic Four, est à l’évidence une autre manière de capter cet héritage pulp, même si on peut trouver ses origines également chez Ridder Haggard, l’auteur d’Alan Quatermain… qui est l’une des inspirations de Burroughs. On peut tirer sur n’importe que fil culturel de ce genre, ça finit toujours par se croiser quelque part.

Faut dire ce qui est, y a quand même une différence de style capillaire. Illustration de Barry Windsor Smith.
Le début des années 70 coïncide également avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’auteurs, qui ont grandi avec les comics et vont les pousser plus loin. Chris Claremont est de ceux-là. Il récupère Wolverine (dans le nord de la France on dit plutôt « pain au Wolvie ») créé par Len Wein et va le développer graduellement, notamment sous l’impulsion du dessinateur John Byrne qui, canadien, se prend d’affection pour le personnage.
De brute bas du front avec des favoris sur les côtés qui rappellent plutôt les colonisateurs britanniques que le seigneur de la jungle, Pai… Wolverine va se densifier, se voir doté d’un passé dans les forêts du grand nord, de cette ligne de tension entre sa sauvagerie foncière et ses aspirations à un code d’honneur, à une éthique. En cela, s’il y a effectivement du Tarzan, il y a aussi du Conan dans le personnage (Barry Smith saura illustrer les deux avec brio, d’ailleurs). Wolverine sait porter le smoking à l’occasion comme John Clayton III, lord Greystoke, dit Tarzan, savait porter la redingote lorsqu’il le fallait. Il a du mal à trouver sa Jane, certes (ça ne marche pas si bien avec Jean, mais où y a d’la Jean y a pas de plaisir, c’est bien connu) mais en effet, la filiation est contournée, y a des étapes entre, comme pour Gustave Doré et Julien. Bon, y a eu moins de perte en ligne dans le cas de Wolvie quand même.

Le vernis de civilisation.
Bien sûr, le développement de Wolverine a été de plus longue haleine. Tarzan ce sont plus d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles écrits entre 1912 et 1940, soit sur une durée d’une petite trentaine d’années. Wolverine, il fête ses 52 ans cette année et, entre les diverses séries X-Men, ses séries à son nom, ses cameo, ses numéros spéciaux et les crossovers, ce sont plusieurs dizaines de milliers de pages qui ont permis à plus d’une centaine d’auteurs de jouer avec, de préciser ses origines (le fils Kubert a fait du Wolvie quand papa a fait du Tarzan, maintenant que j’y pense), de contredire ce qui a été fait avant, de l’envoyer aux quatre coins du monde, de la galaxie et du multivers.

Je suis Vénus te dire… que je m’en vais (air connu)
Tarzan se trouve lui aussi dans un univers partagé et il lui arrive de croiser d’autres personnages de Burroughs, notamment ceux du cycle de Pellucidar, au centre de la terre, mais il a moins l’occasion de voyager quand même, ou alors dans le comic strip qui a pas mal duré quand même, et dans des comic books qui l’oppose au Predator ou lui permettent de rencontrer Carson de Vénus, ce qui lui permet de se fritter avec des dinos sous les crayons d’Igor Kordej, ce qui est toujours sympathique.
Bref, tout cela se recoupe pas mal quand même, comme vous pouvez le voir.
« Hum. »
Le raclement de gorge de Monsieur Bruce m’interrompt dans mon monologue. Il ne reste plus que nous deux à table, et le malheureux, tétanisé, qui m’avait lancé sur Conan. Il vient de vivre sa première exposition à l’effet Lavitch. Je compatis. Ça peut être traumatisant, j’avoue.
La BO du jour

Merci pour cette analyse, c’est toujours un plaisir de retrouver ces discussions érudites !
Cela ferait-il de Daken un lointain avatar de Korak-le-tueur ?
Finalement, comme on voit souvent Pain au Wolvie (quelque part, JP sourit) au sein d’un pack de loup, Logan ne serait-il pas davantage un descendant de Mowgli, avec Dent-de-sabre en guise de Shere Khan ?
Coton d’otarie et pain au Wolvie : quel festival !
Pour se distinguer de Tarzan, Wolverine a quand même tout son passé d’agent secret et l’expérience X en tant que cobaye victime de la science, avec implant de métal et de souvenirs…