Le prix de la rebellion (James Dean)

Jimmy par M et J-F Charles et Gabriele Gamberini

Vivre vite et lire BRUCE LIT

VF : Casterman

La légende de Jimmy
 ©Casterman

Parue en 2007, JIMMY est une BD scénarisée par Maryse et Jean-François Charles illustrée et colorisée par Gabriele Gamberini.
Il s’agit dans cette collection Casterman Rebelles de mettre en scène en 45 pages des grandes figures de l’insoumission : Jim Morrison, Che Guevara, Massoud ou Marilyn Monroe.

JIMMY est donc une biographie illustrée de l’acteur James Dean décédé en 1955 d’un accident de voiture que le fera entrer dans la légende des siècles.

Une collection de légendes
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Tout semble avoir été écrit sur Le petit prince du cinéma qui par sa vie et sa mort donna naissance à la culture adolescente, une révolution vestimentaire (jean-tee-shirt, lunettes noires et blouson cuir) et au rock’n’roll (James Dean, ce n’est que le paternel avoué de Bob Dylan, Elvis et John Lennon).

Comme Elvis, certains ont affirmé qu’il vivait toujours défiguré loin de la gloire hollywoodienne. D’autres, qu’à force de fréquenter les milieux satanistes, il avait été victime d’une malédiction.
Sans vouloir rentrer dans ce genre de fadaises, James Dean c’est aussi une histoire de numérologie : 4 ans de castings foireux pour 1 année de carrière où il tournera 3 films dont 2 changeront la face du cinéma. Un mort à 90 à l’heure à 24 ans dans une Porsche Spyder 130 à la tombée du jour alors que ses films ne sont pas encore sortis.
2 partenaires ( Nathalie Wood et Sal Mineo, soit le casting principal de REBEL WITHOUT A CAUSE) morts, comme lui dans des circonstances tragiques : Mineo poignardé (4 ans avant sa mort, John Lennon offrit une récompense pour retrouver le coupable), Wood noyée, probablement assassinée, une voiture maudite qui continuera de tuer après la mort de Dean.

On appelle ça une légende, ça fait 65 ans qu’on se la raconte. Documentaires, livres, chansons, disques, apparition dans des BD, téléfilms bidons (le moins pire étant celui avec James Franco) et un film notable LIFE de Anton Corbjin, la légende de James Dean est toujours vivante et est même devenue une licence.

Avant de mourir en Porsche, il convient de commencer par prendre le train
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Pourtant, alors que toutes les étapes de cette vie trépidante remplie de bruit et de fureur est devenue multimédia, un étrange goût de frustration demeure : celui de n’avoir jamais pu avoir une retranscription hollywoodienne digne de ce nom alors que les biopics pullulent.
Certes, LIFE est un bon film avec du cachet et de bons acteurs mais il n’offre qu’une vision parcellaire de la vie de DEAN en mettant en scène que quelques semaines de sa vie.

Tous ses biographes et amis s’accordent là-dessus : l’acteur n’offrait son amitié que par fragments, souvent par opportunisme et personne ne semble jamais n’avoir fait le tour de cette personnalité romanesque, tourmentée et ambiguë.

Arrive cette BD après que la messe soit dite. Malgré le professionnalisme des époux Charles, cette fragmentation est encore là : JIMMY n’intéressera que les fans de l’acteur, les autres ne comprendront pas grand chose à une narration zapping qui empile les grands moments de l’ange blond en en omettant certains faute de pagination.

Des scènes intimistes superbement réalisées
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Pourtant l’album possède un charme fou, celui de James Dean qui savait envouter son interlocuteur comme son public. Gabrielle Gamberini s’est clairement inspirée des nombreuses photos de l’acteur pour illustrer La Geste Dean. Elle le met en scène de manière stupéfiante dans son langage corporel renfrogné, ses expressions de détresse pure, de colère, dans sa maladresse et son cynisme. Dean reprend vie : on le voit évoluer au gré de son adolescence, de ses coupes de cheveux, de ses piaules minables de l’étudiant fauché et affamé (1 an avant sa mort, le plus grand sex symbol de l’histoire du cinéma ne s’alimentait que de Milkshakes faute de pouvoir manger) à son statut de star naissante fauchée aux portes de la gloire.

Le Deanmaniaque se surprend alors à apprécier ce récit qu’il pensait connaître : la Bd se concentre essentiellement sur l’ascension de l’acteur qui fit de l’ombre à son maître Marlon Brando avant de populariser la technique de l’actor’s studio auprès de plusieurs générations : Robert de Niro, Johnny Depp, Christian Bale ou Di Caprio.

Basée sur les souvenirs de Bill Bast son ami-amant qui aura partagé son intimité, le lecteur a le plaisir de pouvoir remettre en ordre des anecdotes qu’il connaissait mais sans se soucier de leur chronologie ni leur localité.
Il voit le Los Angeles et le New-York des années 50 et la modernité de ce jeune homme rebelle qui se heurte aux conventions puritaines de son époque. Il compatit avec cet écorché vif orphelin et abandonné par son père qu’il ne verra plus pendant 10 ans.
Il ne sait plus s’il doit admirer ou plaindre sa détermination à devenir acteur quitte à se prostituer auprès d’agents homosexuels pour obtenir un casting.

L’insouciance de la vie à la ferme
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Car, oui, bien avant #Metoo la mythologie hollywoodienne utilise ses acteurs comme du bétail qu’il convient de baiser dans tous les sens du terme.
Les époux Charles ne taisent rien des années noires de James Dean dont l’évocation habituelle est souvent trop légère. Il s’agit de la vie d’un petit garçon qui trouve auprès du révérend De Weerd une figure paternelle qui va lui donner le gout du théâtre, de la vitesse automobile et de la tauromachie. Dean vivait sa vie comme torero dans l’arène toisant la mort en face pour mieux l’esquiver.
Il s’agit également du premier abus sexuel dont il sera victime avant d’intérioriser que sa beauté puisse servir de monnaie d’échange auprès du tout Hollywood.

Les Charles montrent clairement James Dean en train de vendre son corps dans les Swiming-pool Parties de L.A, s’afficher en couple avec Roger Brackett directeur d’une agence de publicité ou être utilisé cyniquement par Elia Kazan lors du tournage de EAST OF EDEN, celui-ci voulant exploiter les souffrances intimes de Dean pour les transposer à l’écran.

JIMMY montre en long, large et travers que la Rébellion réelle de Dean contre son époque (s’afficher bisexuel dans les années 50, envoyer chier ses réalisateurs et le directeur de l’Actor’s Studio) ne trouvait sa source que dans des compromissions sexuelles que Dean semble avoir surmonté, guidé par l’appel de sa légende.

Pique-assiette, instable, souvent odieux avec son entourage qui le vénérait, La fureur de vivre de ce gosse de fermier, petit, trapu, myope et édenté (Dean portait une prothèse, il avait perdu toutes ses dents de devant lors d’un accident de mobylette) force l’admiration face à cette détermination sans faille et sa croyance en sa propre immortalité.

Comme la vie de James Dean, cet album aura été court mais suffisamment riche d’informations documentées d’un jeune Faust américain à la beauté éternelle et à qui le format BD réussit aussi bien que le grand écran où il pouvait selon François Truffaut assassiner père et mère avec l’assentiment de son public.

Mourir d’un refus de priorité
©Casterman

17 comments

  • Présence  

    Quel plaisir de retrouver une BD de Maryse & Jean-François Charles (les auteurs de China Li) sur le site.

    La légende de James Dean est toujours vivante et est même devenue une licence. – Quel constat lucide et un peu accablant quant à sa dimension mercantile.

    En omettant certains faute de pagination. – Je comprends bien cette frustration de trop peu, 45 pages pour la vie d’un homme, ça ne fait pas long.

    Gabriele Gamberini est un peintre italien dont j’avais beaucoup aimé la collaboration avec les mêmes auteurs : Far Away. Et c’est un homme. 🙂 https://les-bd-de-presence.blogspot.com/2018/06/far-away-ce-tome-comprend-une-histoire.html

    La mythologie hollywoodienne utilise ses acteurs comme du bétail : la corrélation avec l’image au-dessus est magnifique. Chapeau bas.

    Je note une conclusion positive malgré les manques de la BD, gage d’une réelle qualité quand on connaît ton niveau de connaissance et d’implication émotionnelle pour cet acteur.

    • JB  

      Je me suis d’abord fait la même réflexion sur les 45 pages pour résumer la vie de quelqu’un, mais au final, on peut faire la même remarque sur une synthèse de 96 ou 144 pages.

      • Présence  

        Avec le consentement des ayant-droits ? 🙂 🙂 🙂

        • Bruce dans le train  

          Sûrement de son cousin Markus. Stratégiquement, c’est astucieux : faire connaître James Dean aux nouvelles générations. Ethiquement….

  • Eddy Vanleffe  

    Je ne pense pas lire un jour cette bd ni même cette collection, n’ayant aucune fascination pour les carrières météores et les légendes ésotérico-fétichistes qu’on y colle…
    Je découvre sur Bruce lit en venant confronter nos point de vue que je suis plus captivé par les survivants comme des Lemmy, Lou Reed ou Jackie Chan, j’ai de l’affection pour les vieux lions…
    Pour autant, ça a l’air très documenté et très bien fait. la palette est très chaude évoquant sur chaque panel cette fameuse Amérique rurale des années 50…
    là encore l’Amérique et moi…
    On sent Bruce impliqué à 200% dans la rédaction… belles images, belles formules…
    cette bd était faite pour toit on dirait.

  • Tornado  

    J’aime beaucoup les deux premiers films de James Dean et je prends sa légende au sérieux. J’apprécie toujours de lire ici et là des anecdotes plus ou moins rock’n roll. Mais ça ne va pas plus loin et ainsi je ne pense pas m’intéresser à cette BD. Tu as lu celle de Jim Morrison ?

    La BO : Kécecé ce machin ???

  • Bruce lit  

    @Présence : le fait que les époux Charles aient scénarisé cette histoire a été une motivation supplémentaire pur me faire acheter cette BD et la chroniquer. Je me souviens aussi très bien de FAR AWAY, une très bonne histoire en effet. CHINA LI, tout est paru ? J’avais tellement adoré le volume 1 !
    Gamberini : une touche pas si éloignée de certains albums de Christian De Metter.
    L’expression du bétail hollywoodien n’est pas de moi mais de Hitchcock.
    Merci pour ta lecture attentive.

    @JB 46 pages c’est court oui. Mais 2h30 pour chaque film, c’est trop. 🙂

    @Eddy : où j’apprends qu’Eddy est captivé par Lou Reed !! Oui, bien évidemment l’implication est là. Ça semblera idiot à beaucoup, mais chaque 30 septembre à 17h00, je suis triste. Dont ask !

    @Tornado : la bio de Morrison est très bonne, tu peux y aller les yeux fermés.
    La BO est extraite de LA LÉGENDE DE JIMMY par Plamondon et Berger. Pour une question de droit, je n’ai pas trouvé l’original sur Youtube. Je n’ai donc que cette version bûcheron par son interprète initial Renaud Hantson. Elle est pas super bien orchestrée notamment sur l’intro mais elle me touche au coeur. C’est sans doute la plus belle chanson écrite sur Jimmy. Ce matin, en la réécoutant après de nombreuses années, j’en ai perdu tous mes moyens.

    • Présence  

      La sortie du tome 3 de China Li est prévue pour le 20/10/21. J’attendais sa parution lire les tomes 2 & 3 de manière rapprochée.

      Gamberini : une touche pas si éloignée de certains albums de Christian De Metter. – Je m’étais également fait cette réflexion.

  • Patick 6  

    Mince Dean est mort avant la sortie de ces films ? J’ignorais ce « détail » ! Tu m’étonnes que ces films soient devenus immédiatement cultes ! (Même GEANT que je n’aime pas du tout)

    Bon concernant la BD je vais en effet poser mon joker… Déjà le principe de sortir une collection de BD consacrée exclusivement à des personnages célèbres n’est pas forcément signe de qualité… En tous cas la démarche n’est pas très naturelle ni très spontanée…
    De plus la couverture du présent JIMMY inquiète carrément, vu que je la trouve ratée ! Heureusement les scans du contenu sont déjà plus rassurants… Mais bon je suppose qu’en aussi peu de pages l’entreprise était forcément vouée à l’échec.

    Euh en parlant d’échec c’est quoi cette BO et ce clip kitschissime ?? ^^

    • Bruce lit  

      Oui c’est Kitch mais je n’ai pas la version originale (voir ma réponse à Tornado)
      C’est vrai que la couverture semble écraser le visage de Jimmy quand les dessins à l’intérieur sont de toute beauté. Le verso est carrément loupé. A vec le temps j’ai appris à aimer GEANT.

  • Tornado  

    Et du coup Bruce, pourquoi l’article sur James Dean et pas celui sur Jim Morrison ? C’est parce qu’on avait prévu un TOP 10 en team-up ? 🙂

  • Bruce dans le train  

    Morrison est arrivé au moment de mon accident. Je suis passé à autre chose. Hélas.

  • Kaori  

    Au risque de me faire virer, je dois avouer que je n’ai vu aucun film de James Dean. C’était les « films de mon père », je le voyais les regarder chaque fois que ça passait, je lui ai même pris un coffret collector. Mais moi ça me paraissait toujours long et chiant. Mon père, lui, les adorait. Tout comme il est fan d’Elvis et de Johnny. Je ne sais pas si ça a un lien avec ses relations désastreuses avec son propre père (il a quitté la maison à 16 ans, il a pris ses valises, a quitté la région et a vécu en foyer pour jeunes travailleurs…).
    Bref, jamais vu. Ni même aucun film retraçant la vie de James Dean.
    La BD semble être une bonne première approche… Note peu élevée, mais pourtant bilan positif à te lire !

    Concernant la BO, merci pour les explications, car je trouvais la coïncidence énorme par rapport à LA LEGENDE DE JIMMY, je comprends donc que c’est une reprise d’un titre qu’il avait interprété dans la comédie musicale !
    Je ne connaissais pas ce titre, j’ai essayé de trouver la version de 90 mais YouTube s’obstine à ne donner que la version 92, québécoise, de Bruno Pelletier… (qui n’est pas si mal, ceci dit…)
    Contente de trouver Renaud Hantson sur le blog ^_^

    • Bruce lit  

      Oui la version de Pelletier est honorable. Très correcte.
      Note peu élevée car les attentes sont évidemment immenses. Peut-être pourras-tu te laisser tenter par LIFE avec Robert Pattinson qui aborde les derniers moments avant que Dean explose. Un très beau film d’Anton Corbjin (le réalisateur de Depeche Mode).
      Les films de James Dean mettent en scène des enfants abandonnés par leurs parents et des pères faibles. Sans doute que ces éléments ont dû raisonner pour ton papa.

  • Jyrille  

    Beau texte Bruce, mais aucune chance que je lise ça : je ne suis pas un grand admirateur de Dean faute de ne pas m’être penché sur le personnage (j’ai vu ses films il y a longtemps, et encore je ne suis pas certain d’avoir vu EAST OF EDEN et n’ai aucun souvenir de GIANT). De plus, les dessins ne m’attirent absolument pas.

    Mais ça fait toujours du bien de lire des vérités et d’apprendre des choses. Je me doutais bien que James Dean avait dû se prostituer, James Ellroy en parle dans son court roman EXTORSION.

    https://www.babelio.com/livres/Ellroy-Extorsion/572078

    La BO : plus tard

    • Bruce lit  

      Ah je ne connais pas ce Elroy. C’est bien ?
      De ce que j’ai pu lire Jimmy avait intégré la dimension cynique de la prostitution hollywoodienne. Il existe des récits glauques de ce que lui aurait fait subir Marlon Brando.

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