Le superflu est le premier des besoins ( Shaolin Cowbow)

Shaolin Cowboy – Buffet à volonté par Geoff Darrow

Un article de  : PRÉSENCE

VO: Dark Horse

VF :Glénat puis Futuropolis

1ère publication le 27/05/15 – MAJ le 08/07/20

Des tronçonneuses, des zombies, un moine guerrier : tout est dit

Des tronçonneuses, des zombies, un moine guerrier : tout est dit © Dark Horse / Glénat / Futuropolis

Le cowboy Shaolin est un personnage créé par Geoff Darrow, ayant bénéficié d’une première aventure en 2004-2007. Elle a été éditée en français en 3 tomes, par Panini Comics et Futuropolis. Cette première aventure racontait le combat improbable de ce cowboy shaolin pour sauver un nourrisson, contre 2 entités démoniaques, puis une horde de zombie dans un désert.

Le présent ouvrage comprend la deuxième histoire réalisée par Geoff Darrow, initialement publiée sous la forme de 4 comics parus 2013/2014. Darrow réalise le scénario, les dessins et l’encrage. La mise en couleurs est assurée par Dave Stewart. Il s’agit d’un album en couleurs au format européen, avec couverture rigide, à la finition très soignée.

Ce tome s’ouvre avec un résumé de 2 pages, un texte écrit en petits caractères. Il évoque la vie du cowboy Shaolin, depuis sa mise à la porte du temple, jusqu’à la situation dans laquelle le lecteur l’avait quitté à la fin de sa première aventure. Il s’ensuit 127 pages de bandes dessinées. Le cowboy Shaolin émerge de terre, dans une zone désertique du Texas. Il se dirige vers la ville la plus proche (Palinsbush), avec une horde de zombies à ses trousses. Du fait de circonstances indépendantes de sa volonté, il n’a d’autre choix que de faire demi-tour et d’affronter ces centaines de zombies, uniquement armé de 2 tronçonneuses fixées au bout d’une longue tige de bambou.

Au boulot !

Au boulot ! ©Dark Horse / Glénat / Futuropolis

C’est indescriptible, aucun texte ne peut rendre compte de l’expérience picturale qui attend le lecteur au fil des pages. Pour commencer le long texte d’introduction est une réussite impressionnante d’humour absurde et référentiel, les tribulations du cowboy Shaolin défiant l’entendement. Cela vaut la peine de prendre le temps de lire à tête reposée ce texte en petits caractères qui regorgent de trouvailles humoristiques, tout aussi touffues que les dessins de Darrow.

Soit le lecteur a déjà lu des BD dessinées par cet artiste (Hard Boiled, Rusty the boy robot), soit il a feuilleté « Shaolin cowboy » avant de l’acheter et il a été enthousiasmé par le niveau de détails des dessins, et la nature du récit (débiter du zombie au kilomètre). Pourtant il n’a pas encore pu prendre la mesure de l’expérience dans laquelle il se lance. Côté intrigue, c’est vite vu : le cowboy Shaolin débite du zombie pendant 100 pages. C’est aussi mince que ça ? Oui, il y a environ 10 pages qui ne sont pas consacrées à occire de la chaire putréfie, sur 127.

Côté dessins, Geoff Darrow n’a rien perdu de son obsession maniaque du détail minuscule. La première page est trompeuse car il n’y a qu’une tête de crapaud dépassant d’un rocher, laissant 90% de ce dessin pleine page au ciel, paré d’un joli camaïeu tout en retenu composé par Dave Stewart. Dans les 2 pages suivantes, le lecteur glisse progressivement dans la représentation obsessionnelle de Geoff Darrow. Il dessine les rochers, sans en oublier une seule aspérité et en prenant bien soin de conserver une cohérence de forme d’une case à l’autre, même si l’angle de vue a changé.

Dans n’importe quel comics (et dans une moindre mesure dans une BD), le lecteur a appris qu’une séquence se déroulant dans un désert permet à l’artiste de s’économiser sur les décors, esquissant vaguement 2 ou 3 rochers à l’aide de 2 traits. Ici, Geoff Darrow les représente avec une application méticuleuse, une cohérence spatiale d’une case à l’autre, et il rajoute des détails. Ces derniers peuvent être des graffitis sur les rochers, ou des déchets au sol.

Des zombies à découper, comme s'il en pleuvait

Des zombies à découper, comme s’il en pleuvait Dark Horse / Glénat / Futuropolis

Alors que le lecteur s’attend à une forme de pauvreté visuelle du fait de la localisation de l’action, son œil doit déchiffrer et transmettre une myriade d’informations visuelles liées au décor. Darrow applique le même principe sur les zombies. Alors qu’il s’agit d’individus nus et décharnés (= sans grande caractéristique visuelle), ils sont tous singularisés par des particularités anatomiques différentes. Ce degré de méticulosité relève de l’obsession pathologique.

Geoff Darrow refuse le principe d’effectuer un choix dans son mode de représentation. Il refuse la façon de voir qui serait de considérer un dessin comme une représentation simplifiée de ce que perçoit l’œil, comme une photographie dans laquelle l’artiste n’aurait retenu que les éléments qu’il souhaite mettre en avant. Au contraire, il représente avec application et obsession tous les détails, en en rajoutant si possible. Le lecteur regarde donc des dessins comprenant plus d’informations visuelles que son œil ne pourrait en percevoir dans la réalité.

Ce mode représentatif constitue une forme d’exigence qui répond à une attente implicite de certains lecteurs : en avoir pour son argent, avoir le plus de détails possibles, avoir des cases regorgeant de détails jusqu’au maximum. L’un des tours de force réalisés par Geoff Darrow est dessiner ces cases gorgées d’informations, sans qu’elles n’en deviennent illisibles. Par comparaison avec n’importe quelle autre bande dessinée, le lecteur est stupéfait par la lisibilité et la densité d’informations.

Bien sûr, cette forme graphique exige une attention soutenue de la part du lecteur. Il en a pour son argent, mais l’écœurement n’est pas loin. Il peut (1) soit s’arrêter à une impression globale de l’image (la position du cowboy Shaolin, son geste, la position des zombies qui l’entourent), (2) soit décider d’assimiler tous les détails.

Tout est représenté, sans omission

Tout est représenté, sans omission Dark Horse / Glénat / Futuropolis

Dans le premier cas, il regarde un monsieur un peu bedonnant débiter des zombies au kilomètre. C’est une lecture un peu particulière qui permet d’apprécier le sérieux de l’engagement de Darrow dans son histoire. C’est un long combat d’un guerrier maîtrisant des techniques d’arts martiaux légèrement exagérées, contre des créatures sans âmes. Darrow raconte ce combat, sans raccourci, sans rien épargner. Il conçoit une mise en scène sophistiquée, avec une chorégraphie intelligente. Le lecteur peut reconstituer chaque mouvement du cowboy Shaolin, chaque déplacement. Chaque suite de cases respecte la logique des déplacements, l’emplacement de chaque obstacle, la position de chaque zombie.

Darrow est un metteur en scène exigeant et intelligent : le déroulement de chaque scène est planifié avec rigueur de manière à ce que chaque mouvement ou déplacement s’enchaîne de manière naturelle. En fonction que l’implication du lecteur dans ce genre de séquence (un combat de 120 pages), il trouvera soit le temps long, soit une expérience de lecture où l’artiste s’est investi totalement dans la création d’une séquence toute entière dédiée à ce combat.

Plus le lecteur a une culture de ce genre très pointu, plus il sera à même d’apprécier l’exploit graphique réalisé par Geoff Darrow. C’est hors norme. C’est le développement logique d’une passion démesurée pour les combats mêlant arts martiaux sublimés, et opposants sans âme (= chair à canon qu’il faut exterminer, sans avoir de remord).

Finalement cette première approche de lecture (sans trop s’attarder sur les dessins) conduit le lecteur à prêter attention à certaines cases. Ce tome contient en particulier un plan séquence hallucinant de 44 pages pendant lequel le cowboy Shaolin se sert de son bâton-tronçonneuse pour exterminer les zombies qui n’arrêtent pas d’affluer vers lui. C’est long, c’est très long. C’est au-delà de l’obsession, c’est engagement total, vital dans la création d’une scène ultime, indépassable. C’est aussi idiot et inutile, que formidable et magistral.

Un combat, ça se prépare

Un combat, ça se prépare Dark Horse / Glénat / Futuropolis

Ces 44 pages composent 22 doubles pages comportant chacune 2 cases superposées, de la largeur de la double page. La qualité de l’édition fait qu’aucun détail n’est perdu dans la pliure grâce à une reliure qui permet d’ouvrir l’ouvrage complètement, sans crainte de l’endommager (attention exceptionnelle portée à la qualité de finition). Seul le lecteur bien préparé (d’un point de vue mental) peut se révéler digne de cette séquence.

Seul un lecteur totalement impliqué dans ce sous-sous-genre ultra-pointu peut trouver la force de s’impliquer dans cette séquence. Soit il accepte et il veut détailler chaque case, chaque jambe de zombies (il y a des tatouages), chaque déchet au sol, chaque membre tranché, chaque posture gauche de ces créatures, chaque pas en avant, chaque moulinet du cowboy Shaolin, chaque giclée de sang (permettant de visualiser la trajectoire des tronçonneuses), chaque progression de cafard, et il s’immerge alors dans un combat d’anthologie dont il ne perd aucun détail. Soit il refuse cet investissement de concentration et d’attention, et il se demande pourquoi il perd son temps à lire ça. Ce récit n’est pas pour les tièdes. L’implication totale de Geoff Darrow, son investissement et sa compétence artistique exigent un investissement à la hauteur de la part du lecteur.

Ce récit n’est pas à destination de lecteurs à la recherche d’une intrigue sophistiquée. D’un côté, elle tient sur un timbre-poste. De l’autre côté, une séquence ou deux laissent supposer que Darrow a peut-être réorienté son récit en cours de route (les 3 pages incongrues consacrées à la station spatiale). L’intrigue réside dans la conception et la réalisation de cet affrontement sans équivalent connu dans l’histoire de la bande dessinée.

Geoff Darrow a conçu et réalisé un monstre, à réserver à des lecteurs avertis. Ce n’est pas la conséquence de la violence, ou de l’intrigue riquiqui. « Shemp buffet » raconte un combat dans ses moindres détails, avec un mode narratif des plus exigeants, hors norme, proche de la folie, réservé à des lecteurs consentants et expérimentés. Contrairement aux apparences de combat décérébré, ce récit est une preuve concrète du refus de la médiocrité, du refus du politiquement correct, du refus du tiède, du refus du conformisme, du refus de la facilité. C’est une ode à l’exigence, à l’excellence, à la maestria. Avec Geoff Darrow l’essentiel est à rechercher dans le superflu, cette chose très nécessaire comme le disait Voltaire.

Un combat chorégraphié au millimètre près

Un combat chorégraphié au millimètre près Dark Horse / Glénat / Futuropolis

 

41 comments

  • Présence  

    J’avais relu Hardboiled vers la même époque, et j’avais découvert que Frank Miller avait écrit sur mesure pour Darrow, et aussi qu’il y a bien une intrigue, un vrai roman noir de type hard-boiled. Auquel il convient d’ajouter ce que dit cette accumulation de déchets, la manifestation d’une société de surconsommation.

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