L’honneur des Grizzlys (Les Pizzlys)

Les Pizzlys par Jérémie Moreau

Un article de BRUCE LIT

VF : Delcourt

Envole-moi, loin de cette fatalité…
© Delcourt

Les PIZZLYS est une histoire complète de 190 pages de Jérémie Moreau que nous avions eu l’honneur d’interviewer ici avant qu’il n’obtienne le fauve d’or à Angoulême pour LA SAGA DE GIMR. Il en assure l’écriture, le dessin, la couverture et les couleurs-atypiques.



Pas de spoils majeurs à l’horizon, attachez vos ceintures, le voyage en vaut la peine.

Nathan est un jeune homme sérieux et écrasé sous les responsabilités. Il travaille jour et nuit dans un Uber pour nourrir son frère et sa sœur depuis la disparition de ses parents. Les trajets en taxi se suivent et se ressemblent et sa vie se résume désormais aux itinéraires GPS de son téléphone.

Un jour qu’il prend une vieille dame, son GPS déconne. Perdu, il loupe sa course et fracasse sa voiture. Cette mystérieuse grand-mère lui propose de tout laisser : voiture, électricité, internet, technologie pour vivre avec elle au Canada. Nathan accepte et embarque sa famille dans un voyage au bout du monde.

Votre GPS ne répond plus
© Delcourt

C’est un livre que je ne voulais pas finir. Derrière ses dessins que Moreau a simplifié à outrance se cache une grande bande dessinée. Le lecteur pense y trouver peu ou prou un récit carte postale Into The Wild où l’homme civilisé retrouve un sens à sa vie dans une nature sauvage.
C’est vrai : le début de PIZZLYS est le récit d’un burnout, celui de l’homme occidental, esclave de la technologie qui conduit un chauffeur de taxi à ne plus savoir s’orienter. Dans une interview fascinante Moreau parle avoir eu connaissance d’une étude démontrant que le GPS conduisait à une infirmité du cerveau, les sens humains n’étant plus en éveil.
Nathan traverse sa vie en pilote automatique. Il erre dans un brouillard et son exil en Alaska va mettre son sens de l’orientation à rude épreuve.

C’est vrai encore : Zoé et Etienne, sont furax contre leur grand frère qui les amène à l’autre bout du monde chez une mamie qui leur confisque IPhone et Console de Jeux. En lieu et place, les enfants vont apprendre à pister le Caribou, reconnaître les animaux en fonction de leurs traces ou de leurs excréments.

Et c’est faux, Moreau ne délivre pas un album rousseauiste (le philosophe, pas la folledingue plus illuminée qu’un sapin cancellé hein...) où il suffirait de prendre un Airbnb sans lave-vaisselle pour retrouver ses esprits.
Oh, certes tout au long de l’album, Moreau invoque des légendes amérindiennes assez proches des croyances aborigènes : humains et animaux ont vécu la même existence spirituelle dans le domaine du rêve avant que chacun ne se dissocie physiquement et participe à l’émiettement de notre monde.

Lorsque l’on ferme les yeux…
© Delcourt

Ici pas de mythologie de Bazaar mais un auteur qui va jusqu’au bout de ses ambitions : Nathan, ressent L’appel de la forêt. Il n’est pas agréable ou sensuel. Il provoque au contraire transe, anxiété, fièvre et maladie. L’alchimie entre l’homme et la nature ne prend plus, la greffe est rejetée. Comme dans le chamanisme; l’homme doit être dans un état de vulnérabilité extrême pour entendre ce que lui souffle les esprits.

Lorsqu’il parvient enfin à aligner son corps sur son animal totem, l’ours, il est trop tard : il est impossible de retrouver sens dans une nature déréglée où les oiseaux migrent avant les saisons, où les animaux se font rares et où le dérèglement climatique inonde des cabanons où il faisait bon méditer.

Moreau refuse également le mythe du bon sauvage, rousseauiste justement, où les méchants blancs civilisés auraient tout à découvrir d’une nation opprimée. Toute spirituelle soit-elle, Moreau la montre dans toute sa violence le temps d’une séquence brillante où coupables et victimes dansent sur la mélodie de la faillibilité humaine.

Coupables, victimes, vieux, jeunes, hommes, femmes, Jérémie Moreau réunit tout le monde dans cette Apocalypse sereine. Personne n’y meurt, la vie sera juste différente et nos héros n’auront d’autre choix que de s’adapter. C’est une révélation, le sens premier étymologique de l’Apocalypse.

Un film d’aurore
© Delcourt

Tout ceci est raconté avec douceur, intelligence, moults aphorismes et métaphores à faire hocher de la tête à chaque page. Moreau a à peine 30 ans mais il sait écrire. Et dessiner. Et coloriser de manière insolite avec des nuances de fluos qui s’adaptent elles aussi au rythme de la narration : le fluo vulgaire du consumérisme devient le même qu’une aurore bauréale où les émotions des personnages transparaissent à fleur de peau.

LES PIZZLYS est l’une de ces œuvres qui rejoignent la famille, prennent place dans nos musées imaginaires, font réminiscence lorsque l’on veut penser à quelque chose de différent et d’intelligent.
Loin de montrer du doigt, de demander des têtes, Jérémie Moreau se contente de la lever (sa tête) , d’ouvrir calmement les yeux et de jauger la route qu’il nous reste à prendre. Et bien entendu, c’est avec lui que nous voulons partir et pas avec les autres geignards.
Exceptionnel.

Vivre sans peur
© Delcourt

29 comments

  • Surfer  

    Je vais me précipiter sur cet Album car j’ai adoré LA SAGA DE GIMR du même auteur.
    Une BD à laquelle j’apporte une affection tout particulière car elle m’a été offerte par ma fille 👍.
    Ton analyse montre beaucoup de similitudes entre les 2 œuvres et souligne ce qui m’ enthousiasme dans la manière qu’a MOREAU d’écrire et de raconter une histoire.

    On parle ici de légendes amérindiennes comme il était question de Sagas Islandaises dans son œuvre précédente.
    De grands espaces sauvages nordiques (l’Alaska ici ou l’Islande dans l’autre)
    La nature toujours au centre du récit avec cette alchimie entre l’homme et la nature qui ne prends pas. Dans
    LA SAGA DE GIMR c’était la fureur des volcans islandais qui empêchait cette harmonie.

    Tu m’as convaincu…Ou plus exactement tu viens confirmer tout le bien que je pense de cet auteur.

    La BO: Je ne connaissais pas…je ne m’intéresse pas du tout à la variété française.

    • Bruce lit  

      Hello SURFER.
      Etrangement, la sage de GIMR m’a moins touché, je n’en garde même qu’un vague souvenir.
      Content de t’avoir fait sauté le pas et découvrir la talentueuse Emily Loizeau, une chanteuse qui organise ses tournées en charrette pour ne pas polluer.

      • Surfer  

        « Emily Loizeau, une chanteuse qui organise ses tournées en charrette pour ne pas polluer. »
        😀😀😀👍👍👍

  • Tornado  

    Bel article, clair et concis.
    Je partage complètement ta philosophie. La vie n’est pas en noir ou en blanc. C’est ce genre d’auteur qui m’intéresse.

    « le fluo vulgaire du consumérisme devient le même qu’une aurore bauréale où les émotions des personnages transparaissent à fleur de peau. »
    Super jolie phrase.

    La BO : Inconnu au bataillon. Je n’ai jamais entendu parler de cette chnteuse. Les arrengements sont très beaux. A réécouter à l’occasion.

    • Jyrille  

      Oui, j’aime bien celle-ci aussi : « le temps d’une séquence brillante où coupables et victimes dansent sur la mélodie de la faillibilité humaine »

      Emily Loizeau, je connaissais le nom, mais je n’avais jamais tenté avant. Je ne suis pas convaincu même si c’est très joli.

  • Jyrille  

    Je n’ai toujours pas lu cet auteur et suite à une de tes publications FB, je suis allé jeté un oeil à cette bd. J’avoue que le graphisme ne m’attire pas du tout. Par contre j’aime beaucoup ton article qui donne très envie de la découvrir, de la lire. A l’occasion sans doute, il va vraiment falloir que je me trouve une médiathèque…

    J’irai lire l’interview aussi, ça résonne en nous ces sujets.

    La BO : jamais entendu. C’est qui ? Quel groupe ou artiste ? Ca passe mais c’est pas le genre de truc que j’écoute.

  • zen arcade  

    « Dans une interview fascinante Moreau parle avoir eu connaissance d’une étude démontrant que le GPS conduisait à une infirmité du cerveau, les sens humains n’étant plus en éveil. »

    C’est marrant, ça. Et ça ne m’étonne pas. Moi, je refuse catégoriquement d’utiliser ce genre d’appareils.

    BO : j’aime beaucoup. Ca me fait beaucoup penser à ce que faisait Françoiz Breut quand elle était la compagne de Dominique A.

    Pour ce qui est de l’album de Jérémie Moreau, il est évidemment bien mais je ne l’ai pas autant apprécié que La saga de Grimr et Penss et les plis du monde que j’avais tous deux trouvés très très forts.
    Ici, j’ai trouvé les personnages et leurs trajectoires plus attendues, comme si Jérémie Moreau peinait à s’extraire des conventions du genre. C’est pour moi beaucoup moins fort et original que Grimr et Penss.
    Mais ça reste quand même un des bons albums que j’ai lu cette année. J’aurais voulu pouvoir l’aimer davantage.

    • Bruce lit  

      Hello Zen.
      Je vais relire GIMR du coup. Les personnages sont forcément moins forts mais je les ai trouvés nettement plus attachants, plus quelconque pour l’histoire que Moreau doit racconter.
      Loizeau c’est quand même moins radical que Breut.
      Une chanson d’elle composée à la Neil Young https://www.youtube.com/watch?v=6b98HK7BvGI

      • zen arcade  

        « Loizeau c’est quand même moins radical que Breut.
        Une chanson d’elle composée à la Neil Young https://www.youtube.com/watch?v=6b98HK7BvGI »

        J’aime beaucoup moins que L’autre bout du monde.
        Pas vraiment étonnant vu que je préfère Dominique A à Neil Young. 🙂

        Sinon, sur les Pizzlys, j’ai oublié l’essentiel, c’est à dire de te remercier pour ce bel article qui enrichit mes impressions de lecture.

  • Bruce lit  

    @Cyrille : Je suis la carrière de Jérémie Moreau depuis ses débuts et apprécie son trait doux et poétique. Ses histoires ont un cachet unique lues nulle part ailleurs et une maturité saisissante chez un auteur si jeune.
    Emily Loizeau est une artiste solo fan de Lou Reed et Neil Young qui chante en français et en anglais depuis une quinzaine d’années. Elle a un univers très personnel que j’aime beaucoup également.

    @Tornado : et bien merci de ces compliments car pour dire vrai je ne trouve pas l’article à la hauteur de ce que m’a inspiré cet album formidable.

  • Fletcher Arrowsmith  

    Bonjour Bruce.

    j’ai à nouveau eu cet album entre les main pas plus tard que mercredi. Je me suis dit que j’allais attendre ton billet pour en savoir plus. Je lui ai préféré le dernier projet de Mathieu Bablet THE MIDNIGHT ORDER et le projet collectif LE CRIME PARFAIT (avec du Cyril Pomes et du Richard Guerineau…).

    La couverture est magnifique. Plus de mal avec la colorisation. Pourtant le trait de Jérémie Moreau m’attire. Rousseau, Jack London … il y a quand même de biens belles références littéraires.

    Comme signalé par Tornado, moment de grâce d’écriture avec le fluo vulgaire du consumérisme devient le même qu’une aurore boréale où les émotions des personnages transparaissent à fleur de peau.

    J’ai beaucoup la BO également.

    Et pour Zen, DOMINIQUE A est à l’honneur ces temps ci avec un très bel album, un recueil de poésie et des réminiscence dans le prix Goncourt et un Fémina.

    • Jyrille  

      Dominique A a gagné le prix Femina ? Je ne suis plus le bonhomme, je me suis arrêté à La Musique / La Matière, et encore, j’ai dû en louper entre Remué (son meilleur album ?) et ceux-là.

      • Tornado  

        Je n’ai plus écouté aucun Dominique A depuis au moins 20 ans. Sérieux. Je ne sais même plus à quoi ça ressemble…
        Par contre Neil Young, ça, je ne suis pas près d’arrêter ! ^^

      • Fletcher Arrowsmith  

        Lauréate du Goncourt 2022, Brigitte Giraud, a été l’éditrice de Dominique A chez Stock et elle évoque La Fossette dans son roman.

        La chanson Les Éveillés (Vie Étrange) est aussi évoquée dans le prix Fémina 2022 de Claudie Hunzinger pour Un chien à ma table.

        • zen arcade  

          Il est très beau et très inspiré le dernier album de Dominique A.
          Je trouve que c’est son meilleur depuis Vers les lueurs il y a 10 ans.
          Et puis le personnage m’est éminemment sympathique.
          Déjà plus de 30 ans de carrière avec très peu de scories au compteur et une bonne poignée de grands disques.
          J’en vois pas beaucoup dans la chanson française actuelle qui peuvent présenter un tel bilan.
          En fait, j’en vois aucun.

    • Bruce lit  

      La colorisation étrange est un choix assumé par Moreau pour ne pas livrer un objet propre, c’est sa manière de donner un cachet indépendant à son travail. Passé l’effet de surprise, ça passe tout seul. Situ regardes bien les trois corps qui flottent forment un ours blanc que l’on aperçoit en pointillé.
      Dominique A était le héros d’une BD que j’avais adoré : J’AURAIS TA PEAU, DOMINIQUE A. Musicalement, je n’accroche pas à sa manière de chanter. Lorsqu’il écrit pour Bashung, c’est très bien.

      • Fletcher Arrowsmith  

        Bel album de bd, très imaginatif et surprenant que J’AURAIS TA PEAU, DOMINIQUE A.

        J’avais vu les pointillés de la couverture qui a un véritable effet magnétique (comme les aurores boréales).

      • zen arcade  

        Pour moi, les deux versions d’Immortels se valent.
        Et c’est une putain de grande chanson.

  • Kaori  

    Un article empli de poésie qui donne envie de partir en voyage pour suivre ces aventuriers en herbe.
    Comme Jyrille, le style graphique n’est pas ce que j’aime le plus (j’ai du mal avec la manière dont sont représentés les êtres humains), mais j’ai l’impression qu’en me plongeant un peu plus, je pourrais capter la poésie qui se dégage de cette oeuvre.
    Merci pour la découverte.

  • Présence  

    Un bédéiste que j’ai découvert grâce à Bruce : je te remercie de m’avoir prêté La sage de Grimr, ainsi que Penss et les plis du monde.

    Comme toi, j’ai beaucoup apprécié que Jérémie Moreau ne montre pas du doigt, ne demande pas des têtes, qu’il parvienne à donner du sens à des valeurs opposées animant des êtres humains sans malice (plus dans dans Penss que dans Grimr), mais quand même en conflit.

  • JB  

    Merci pour cette découverte.
    Le graphisme de l’auteur m’intrigue. En plus, je reviens d’un stage de 2 jours où j’ai dépendu du GPS et la première page est une bonne retranscription de l’état de désarroi lorsque l’objet flanche (ou vous fait faire un détour de 30 km sans raison à travers des petites routes à 70 km/h !!! … pardon, la blessure est encore vive). Plus sérieusement, je lui trouve une habileté impressionnante à transmettre le ressenti des personnages malgré un trait pour le moins simple, voir simpliste.

    • Bruce lit  

      @JB : la même aventure : un détour de 10 km pour avoir suivi un GPS bourré alors qu’il suffisait de suivre le fléchage.
      @Présence : Tu l’as déjà lu ! Je voulais te le prêter.
      @Kaori : c’est tout à fait le genre de lecture qui te plairait pourtant.

      • Présence  

        Oups ! Je me suis mal exprimé : j’avais déjà noté cette façon de présenter les individus dans Grimr et dans Penss.

  • JP Nguyen  

    Houla… J’ai regardé les images sur mon téléphone, je ne trouvais pas ça super accrocheur. Je viens de réessayer sur PC, hum pas forcément beaucoup mieux.
    Résultat, malgré les articles sur le blog et ailleurs qui sont quasi unanimes pour louanger cet auteur, je n’ai encore rien lu de lui. Je lui reconnais tout de même déjà un certain talent pour changer de style d’un projet à l’autre…
    Je vais reporter à plus tard, car j’ai fait une mini-cure de BD indés la semaine dernière avec 3 semi-déceptions à la clef.

    • Jyrille  

      Ah il faut que tu nous dises quoi (à part le Glenn Ganges dont tu as parlé) !

  • Eddy Vanleffe  

    C’est certainement joli… ça me fait penser à un mélange de Frères des Ours et au film Captain Fantastic.
    Je lirais ça un jour sans doute…

  • AlbanX  

    La critique donnant très envie, je me suis jeté dessus, et je me suis régalé. Un grand merci !

    • Bruce lit  

      Chouette un lecteur content !
      Merci.

  • Jyrille  

    L’album (ainsi que le dernier Rochette) est en lice pour le Grand prix de la critique ACBD.

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