Focus : Le Webtoon en France
Un article de Bruce Lit
Article initialement paru dans GEEK MAGAZINE #52
It had to happen ! Un dossier sur BRUCE LIT le webtoon, cette bande dessinée nouvelle génération made in Korea – je scrolle donc je lis ! – qui a révolutionné notre rapport au neuvième art !
Rencontre avec son expert français, Sébastien Célimon, qui outre le fait d’être le fondateur des rencontres internationales du webtoon, se veut prophète en son pays : non, malgré le succès fulgurant de « Solo Leveling », nous n’avons encore rien vu ! Et oui, le prochain « One Piece » pourrait bien débouler sous ce format !

Sébastien, vous avez publié en 2024 le premier guide du webtoon : pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
J’ai 49 ans, je viens de la presse spécialisée autour de l’animation japonaise. J’ai développé une expertise en bd numérique depuis 20 ans, ce qui m’a amené à animer un blog pour Le Monde avant d’être recruté par Glénat.
L’évolution du webtoon a connu son essor avec celui des séries TV au début des années 2000 ?
Tout à fait ! Dès que l’internet a permis d’afficher des planches en bonne résolution avec une interaction multimédia, il y a eu beaucoup d’expérimentations et de créations originales ; un nouvel espace d’expression venait de se créer : le webtoon coréen.
C’est devenu très sérieux quand Samsung a voulu concurrencer Apple il y a 16 ans et que toute une industrie s’est développée autour du webtoon. Nous avons tous un smartphone et tous les producteurs de contenus numériques ont cherché à s’accaparer notre temps de cerveau disponible.
Quels sont les attraits du webtoon ? Qu’est-ce que ce format propose de plus que les formats classiques ?
Le webtoon a trouvé sa place en terme de lecture courte. Ce n’est plus le format manga classique qui permettait aux japonais de lire durant deux stations de métro, mais on en est pas loin.
Le binging des séries TV se retrouve dans le webtoon avec une profusion de contenus pour consommer à volonté, c’est quasiment une source sans fin. C’est pareil pour la musique en ligne, les jeux ou Youtube.
Et puis, le webtoon a réactualisé l’aspect feuilletonesque de la BD que nous avions perdu de vue en France avec la domination du marché de la librairie sur le kiosque. Du point de vue du consommateur, le webtoon est immédiatement disponible, c’est en couleurs, il y a une offre gratuite pléthorique et si tout n’est pas gratuit, tu as les premiers chapitres disponibles pour te faire un avis.
Denis Bajram nous déclarait récemment que la BD devait désormais digérer la culture manga pour ramener la jeunesse dans son giron. Pourquoi selon vous, le webtoon parle aux jeunes lecteurs ?
Il y a l’aspect générationnel, pour nous dans les années 90, il y a eu le tsunami Akira et l’arrivée du manga papier en France.
Il y a aujourd’hui un véritable enjeu de classe d’âge pour les éditeurs de BD : au-delà de 10 ans, la BD franco-belge ne se vend plus, les jeunes passent aux mangas : c’est facile à échanger, revendre, transporter, tu as 200 pages pour 7€ quand un album de bd traditionnelle de 60 pages coûte le double. Un manga sort tous les trois mois contre douze à dix-huit mois pour un tome francobelge. Quand tu as 11 ans, il s’en passe des choses dans ta vie, sur un écran les gosses t’ouvrent 40 fenêtres en moins d’une minute ! Ils reviennent parfois à la BD de papa aux alentours de 18 ans…
Aujourd’hui il y a toujours ce plébiscite sur le manga. Les éditeurs ne sont que des locataires, ils n’ont pas la main sur One Piece, vous voyez ? C’est un énorme sujet : si demain les japonais décident de passer au webtoon, si la suite de One Piece continue dans ce format dans les cinq ans à venir, rien ne les empêchera de passer au numérique et de remercier les éditeurs français ! En cela, le marché n’est pas prêt.
Le webtoon, c’est aussi le scroll contre le contact des pages et le fait de les tourner…
Les deux relèvent de la BD : l’intertextualité, la connexion entre les espaces illustrés et les textes. Je ne veux pas faire mon Scott McCloud de bas étage (éminent linguiste de la bande dessinée, auteur notamment de « l’Art Invisible » – Nda) mais ça reste de la bd. La page du webtoon doit tenir compte d’autres contraintes : le rendu des couleurs n’est pas le même sur le papier et sur un écran, par exemple.
Les impératifs de production demandent à suivre des structures hyper codifiées, il s’agit de donner au public ce qu’il veut ; en gros, produire du clonage ! Il n’y a rien de nouveau, vous savez, le manga et la BD ont connu ce même phénomène : faire du Tintin, du Franquin, du Dragon Ball… A la différence que Les Coréens assument de faire du divertissement quand ici, nous sommes convaincus de toujours devoir faire de la culture.

Le marché du webtoon c’est 3.8 milliards d’euros dans le monde ! Que pouvez-vous en dire ?
Dont 50 millions d’euros en France sur les cinq dernières années, seulement pour le format papier. Pour le reste, les Coréens comme Amazon ne déclarent pas leurs chiffres. Aucune des boites qui produisent du webtoon ne sont rentables depuis douze ans. Mais ça fait partie de leur plan de développement, il ne s’agit pas du monde traditionnel de l’édition. Ils ne veulent pas de la qualité mais du traffic.
On sait la pression que le succès de Dragon Ball Z a mis sur Akira Toriyama. Les auteurs de webtoon sont-ils soumis à la même pression ?
Oui, à la différence que les auteurs de webtoon sont totalement invisibilisés. Ce sont des équipes, des studios qui ont 250 illustrateurs qui font de la productions à très haute fréquence.
Objectivement, la Corée est une nation qui a trente ans, ils ont retroussé leurs manches pour être le vivier de la pop culture le plus dynamique au monde. En face ils ont la Chine et le Japon. Ils ont étudié tous les marchés, ils ont beaucoup tâtonné et maintenant ils ont imposé un format, ils sont au cœur des évolutions techniques. Leur portail web là-bas, ce n’est pas Google mais Naver, qui, comme par hasard est la plus grosse boite qui produit du webtoon en Corée !
Ce qu’il manque au webtoon, c’est un aiguillon, un Tezuka, un Hergé ou un Franquin en Corée, une œuvre qui mette tout le monde d’accord comme celles de Miura, Urasawa ou Ōtomo. L’Attaque des Titans et son écriture sur le fil du rasoir y est parvenu. Les Coréens y parviendront-ils avant la contre-attaque du Japon ?
Et le talent là-dedans ? Ce ne rien d’autre que de la production à la chaine !
Il y en a, bien sûr et heureusement ! Le talent sait s’accommoder des contraintes techniques et financières. Mon pari est que le prochain One Piece apparaîtra sur ce format. Il n’est pas trop tard pour qu’apparaissent des projets éditoriaux qui ne mettent pas en danger la santé des auteurs tout en étant rentable.
Mon rêve est de former des auteurs français. Je fais du conseil, de l’accompagnement et des études de marché. Je participe aussi au plus grand salon du livre au monde, celui de Francfort pour les persuader d’ouvrir les portes au webtoon.
Justement, vous avez fondé la première rencontre internationale du webtoon et fêterez en novembre prochain sa quatrième édition !
J’essaie d’organiser des rencontres entre Coréens et Français pour que les premiers soient plus originaux quand les deuxièmes quittent leurs grandes idées sur l’art pour être plus en phase avec les attentes du marché. C’est un défi colossal.
En France nous faisons du webtoon depuis 8 ans, aux Etats-Unis, 12 ans et en Corée, 20 ans. D’autres pays s’y mettent : le Brésil et ses 300 millions d’habitants ainsi que les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest. Ca explose de partout, c’est le procédé narratif le moins cher à produire avec un potentiel de diffusion jamais vu auparavant. C’est ça qui est absolument génial ! C’est comme ça qu’on a une autrice comme Rachel Smythe qui est néo-zélandaise. Elle a reçu plein d’Eisner Awards pour ses webtoons. Angoulême, tu peux toujours attendre, on est vraiment en retard !

Cette année, vous mettez à l’honneur des auteurs et des plateformes africaines !
Il commence à y avoir des prises de conscience. Je ne suis pas un pèlerin isolé. Ankama, Ubisoft, Makma font du webtoon. Je le redis : le prochain One Piece ne viendra pas d’un auteur de BD traditionnelle. Les cartes sont totalement rebattues, les règles et les enjeux ne sont plus les mêmes. Tout le monde a sa chance ! Je vous invite à visiter l’Insta de Chini cattus, un auteur congolais qui dessine depuis son téléphone portable !
En France, ce sont essentiellement des autrices qui produisent du webtoon et elles m’impressionnent : elles alimentent leurs fans, elles ont toutes un Insta, un Twitch, dans les conventions elles sont là, elles font leur merchandising, c’est incroyable ! Je connais 200 auteurs de BD en France : en convention, ils faut leur tenir la main, leur ramener leur whisky au pied du lit, lacer les chaussures de ces génies incompris. La nouvelle génération, tu as les prochains Rosinski et Van Hamme qui vont tout bouleverser. Ils sont sur les starting blocks et le juge de paix sera le public.
Mon travail est de les mettre en relation, faire des contrats pour que ces talents puissent exploser.
A elle seule la série Solo Leveling comptabilise 43 % des parts de marché du webtoon !
En 2020,les webtoons ont commencé à paraître en librairies.Il est encore difficile de lire le succès foudroyant de Solo Leveling. C’est un roman adapté en webtoon qui connait un succès complétement dingue. C’est un récit de progression comme Tower of God avec tous les codes du Nekketsu, c’est du Dragon Ball avec des écheveaux scénaristiques qui ont fait leurs preuves. C’est devenu le Graal de tous les éditeurs qui se sont mis à leur tour à publier du webtoon en se disant que s’ils pouvaient ne serait-ce que s’approcher de Solo Leveling, ils seraient les rois du pétrole. On ne peut pas dire que ce soit passé comme ça. La plupart des webtoons coréens ne connaissent qu’un succès moyen. Il en existe des français : Arena et Because I Love You.
Un webtoon formidable comme Bâtard ! est loin derrière !
Oui, c’est très bien Bâtard ! A la base son auteur a un gros bagage dans le Manwa par rapport aux newbies du webtoon. On ressent ça dans l’écriture.
Le webtoon permet une pléthore d’histoires et de genres : l’action et l’aventure pour le lectorat masculin. Et puis, il y a ce truc très particulier du Boy’s Love, des histoires homo-érotiques avec garçons dont raffolent les coréennes. Ca peut aller très loin dans le malsain. Les lectrices apprécient de lire ces histoires d’amour sans avoir à s’identifier à des personnages sexués, elles ne se sentent peu menacées par ces histoires qui peuvent être très violentes.
Je reste dans des considérations très générales. Un livre sur le sujet arrive bientôt chez Ynnis.
Vos dernier coups de cœur en dehors du webtoon?
Reacher ! C’est bas du front mais très efficace. Et aussi, Andor qui rappelle dans sa narration certains épisodes de Game of Thrones, tu as l’impression qu’il ne se passe rien jusqu’à ce qu’une scène te retourne et te fait comprendre que ce calme plat n’était qu’une illusion. Je suis assez fan de ces raconteurs qui te prennent par les tripes. Et puis, j’adore aussi Frieren.


Interview très intéressante.
Comme mentionné, le webtoon manque de titres qualitatifs qui permettraient d’asseoir une certaine légitimité artistique plutôt que simplement industrielle.
Personnellement, je n’y vois pour l’instant rien qui puisse susciter mon intérêt, mais je ne suis clairement pas le coeur de cible.
Ah oui, sinon, le scroll, c’est le mal absolu. Ca fait fondre les cerveaux. 🙂
Merci à Sébastien Célimon pour cette mise en contexte ! En tant que vieux c** qui ne jure que par le papier, j’ai du mal à me mettre à la lecture en ligne, mais j’ai quand même été happé par la culture Webtoon ne serait-ce que par le nombre hallucinant de k-dramas qui les adaptent (Sweet Home par exemple).
BATARD, le dernier scan, du même auteur que SWEET HOME est un thriller implacable.
Toujours intéressant d’avoir le point de vue d’un vieux routier comme Seb. En tant que vieux débris qui ne se sert de son téléphone que pour communiquer (et a des yeux trop niqués pour faire autre chose avec), on est pile dans le genre de manière de faire de la BD que je ne consomme pas du tout, vraiment pour des raisons pratiques. et c’est probablement dommage.
… Et moi qui ne possède même pas de portable 😁 !
Complètement largué !
Ceci-dit, cette interview est passionnante, et on comprend bien les enjeux culturels z’et commerciaux. On a bien attaqué une nouvelle Ère -et dans bien des domaines.
Je scrolle donc je lis ! – Belle formule, je ne la connaissais pas, mais je la retiens. Merci pour cette interview qui m’ouvre une fenêtre sur un média dans lequel je ne me suis jamais aventuré.
Un manga sort tous les trois mois contre douze à dix-huit mois pour un tome francobelge. Quand tu as 11 ans, il s’en passe des choses dans ta vie, sur un écran les gosses t’ouvrent 40 fenêtres en moins d’une minute ! – Aaaah ! Le plaisir de l’immédiateté et du divertissement à l’infini… Tellement d’œuvres et si peu de temps. Un flux toujours plus important et toujours plus rapide… Qu’en restera-t-il dans dix ans ?
Les impératifs de production demandent à suivre des structures hyper codifiées, il s’agit de donner au public ce qu’il veut. – En même temps qui sait ce que veut le public ? Une question vertigineuse…
Ils ne veulent pas de la qualité mais du trafic. – On retrouve la notion de flux.
Les auteurs de webtoon sont totalement invisibilisés. – Houlà ! Un statut encore pire que celui d’auteur de BD ! Un produit totalement déshumanisé ?
Je suis toujours terrifié d’apprendre qu’au Japon, on peut mourir d’épuisement en faisant du manga. Le fait qu’Akira TORIYAMA soit mort si jeune n’est pas anodin.
Kon Satoshi a d’abord fait une crise de jaunisse aiguë, plus jeune, alors qu’il se tuait au travail : il est tombé évanoui dans une rame de métro, entre deux destinations. Son cancer du pancréas, plus tard, est la conséquence directe de cette attaque foudroyante, résultante d’un énorme stress accumulé.
Ah ouais, l’univers du Webtoon, c’est vraiment quelque chose !
Je suis d’accord avec Sébastien quand il dit que le prochain One Piece pourrait bien venir de là.
Par contre, c’est une vraie usine à production, il faut vraiment trier pour dénicher la perle rare. Comparé aux mangas, c’est une expérience de lecture très différente, toujours en couleur et sans cases, sauf si tu optes pour le format livre. Mais au final, c’est pas si mauvais parfois.
Merci, cette interview était vraiment intéressante.
J’ai dû lire quelque part cette semaine que l’industrie du manga papier commençait à donner des signes de faiblesse.
Je suis très en retard dans mes lectures, y compris celles de GEEK MAGAZINE, je n’avais donc pas lu cette interview très intéressante. Je ne suis pas fan de certains points de vue exprimés ici mais je comprends combien tout cela est nouveau et sans doute un peu l’avenir, mais je n’en suis pas persuadé non plus.
Je me souviens que lorsque les blogs ont explosé, j’aimais en lire sur le pc (Chicou chicou étant mon chouchou avec les Notes de Boulet), mais je suis bien content de les relire sur papier. Je sais que ces webtoons ont un beau succès avec leur version papier, je pense donc que même si cela fonctionne pour les enfants et adolescents, avec l’âge, ils préféreront les retrouver en papier.
Je me souviens aussi de bds uniquement visibles avec un abonnement, comme LES AUTRES GENS, mais je ne crois pas que cela a perduré longtemps (deux ans me dit Wikipedia)
viabooks.fr/article/les-blogs-bd-nouveau-domaine-de-la-web-litterature-42853
fr.wikipedia.org/wiki/Les_Autres_Gens
Tout cela a bien à voir avec le feuilleton, qui était également le fondement des séries télé des années 60 à 80. Pour ma part, tout comme Zen Arcade, je ne pense pas que cela m’intéresse. Je note cependant que ce constat est très juste : « Les Coréens assument de faire du divertissement quand ici, nous sommes convaincus de toujours devoir faire de la culture. »
Enfin, j’ai déjà beaucoup de mal à lire de la bd sur pc, alors sur un smartphone c’est au-delà de mes forces. Je pense que si le format utilisait sa spécificité au mieux (comme par exemple des pages presque interminables sur le blog de Boulet, impossibles à rendre sur papier, ou une image qui ne fait que devenir plus profonde avec le 3 » de Marc-Antoine Mathieu) elle gagnerait des lettres de noblesse puisqu’elle deviendrait intéressante dans son édition première. Mais si cela reste de la bd classique, ou avec des contraintes où on ne peut lire qu’une case après l’autre sur un téléphone, sans jamais tomber sur une double planche qui claque, je ne vois pas comment je pourrais m’y pencher.
Pendant l’interview, le réalisme de Sébastien m’apparaissait comme du cynisme : produire du robinet à image en espérant un jour gagner le gros lot.
Et puis je me suis dit, que c’est ce que fait finalement Nteflix avec un quota de 70 % de contenu dispensable, 20% de trucs agréables et le reste d’exceptionnels.
Un résultat finalement pas si éloigné de la réalité des comics même pendant son âge d’or. Car soyons réalistes, les comics ont produit finalement beaucoup d’images et très peu d’auteurs.
Je précise toujours à mes service presse qu’il est hors de question de m’envoyer du PDF. C’est une lecture rédhibitoire et désincarnée, soit l’exact inverse de ce que doit être le plaisir de lecture.