Plus que la valorisation d’un ancien projet, un voyage dans une nouvelle cité traumatisante

Souvenirs de l’éternel présent Par Peeters et Schuiten

Des passerelles fragiles entre ici et ailleurs

Des passerelles fragiles entre ici et ailleurs ©Casterman

 AUTEUR : PRÉSENCE

Ce tome est le dernier dans le cycle des Cités Obscures.

Ce cycle comprend 14 histoires qui peuvent être lues indépendamment les unes des autres, et qui comprennent des éléments récurrents (différents d’un tome à l’autre), ainsi qu’un thème directeur.

François Schuiten et Benoït Peeters articulent la majeure partie de leurs récits autour d’un lieu (généralement une cité) qui constitue un personnage à part entière et qui symbolise une concept par son architecture (le totalitarisme par exemple, avec une architecture normative à laquelle les habitants doivent s’adapter).

Il s’agit d’une bande dessinée en bonne et due forme, et en couleurs. Le scénario a été conçu par Benoît Peeters et François Schuiten, les dialogues ont été écrits par Peeters et les dessins ont été réalisés par Schuiten.

L'urbanisme impose le mode de vie.

L’urbanisme impose le mode de vie. ©Casterman

Aimé vit dans la cité de Taxandria, une ville en ruine, dans laquelle il est le dernier enfant. Alors que l’histoire commence, il se lève comme tous les jours pour se rendre à l’école dont il est l’unique élève. Il quitte la maison à 1 étage qu’il habite tout seul, et se dirige à pied vers la ville, traversant des terrains vagues où affleurent quelques vestiges d’anciennes constructions. Il croise le tramway de la ligne 81, tiré à par son conducteur à pied et poussé par 3 hommes.

Sur le chemin, il décide de jeter un coup d’œil dans une halle désaffectée. Il a la surprise d’y trouver un livre intitulé « Taxandria – Histoire du grand cataclysme ». Il s’agit d’un objet hautement subversif puisque tous les livres sont interdits. Il y apprend comment Thadeus Brentano s’est installé au pouvoir à Taxandria, a laissé sa femme Irina Brentano gouverner, et comment est survenu le cataclysme qui a ravagé la cité. Il rejoint ensuite l’école et commence à poser des questions. Essuyant les refus du maître de répondre, il décide d’aller les poser au ministère de l’Ordre et du Repos.

Arrivé à ce quatorzième ouvrage du cycle des Cités obscures, le lecteur sait qu’il ne trouvera pas de points de repère habituels, et que Schuiten et Peeters auront suivi leur fantaisie pour proposer un récit sortant de l’ordinaire et semblable à nul autre du cycle. Il découvre une histoire qui s’apparente à un conte, plus courte que les précédentes (61 pages de bandes dessinées), se lisant rapidement (20 minutes en s’attardant sur les dessins) dans la mesure où il y a 43 pages qui ne comptent que 2 cases.

La page de titre précise que le récit constitue une variation sur « Taxandria » de Raoul Servais, un réalisateur de film d’animation belge. La postface de 12 pages retrace la genèse du film Taxandria (1994) de Raoul Servais, ainsi que les modalités et la nature de l’implication de Schuiten dans ce projet, illustrée par des dessins, des esquisses préparatoires et 9 photographies extraites du film. Les références internes au cycle des Cités Obscures sont peu nombreuses. Il y a le tramway 81, déjà apparu dans Les murailles de Samaris et Brüsel. Le nom du maire « Brentano » évoque l’ancien nom de Blossfeldtstad (fait évoqué dans L’Écho des Cités).

La structure métallique mise à nue

La structure métallique mise à nue ©Casterman

Les 3 dessins de la première page permettent de se faire immédiatement une idée de l’approche graphique retenue par Schuiten pour ce tome. Première case, il n’y a que la tête d’Aimé reposant sur son oreiller, encore endormi. Il s’agit d’une quantité d’informations visuelles peu importante, le dessin s’attachant surtout à rendre l’ambiance de calme et de sérieux du dormeur. Schuiten a repris ses crayons de couleurs pour faire émerger un fond grisâtre, baignant l’image dans une réalité un peu triste, avec une ou deux écailles dans le revêtement du mur.

La deuxième case montre Aimé se redressant d’un coup sur son oreiller, avec une roue dentelée incomplète en fond, des gouttes de sueur et des draps froissées. Le mouvement d’Aimé est bien rendu et la composition de la case donne l’étrange impression que sa tête va se positionner à l’endroit où la roue dentelée est incomplète.

Troisème case : Aimé minuscule dans le décor

©Casterman

La troisième case comprend plus d’éléments descriptifs avec une plus grande profondeur de champ, et Aimé est déjà plus petit au fond de cette pièce, alors que figurent 6 roues dentelées qui s’apparentent à autant de pièces d’un mécanisme d’horlogerie. Cette case s’inscrit dans les dessins minutieux et descriptifs de Schuiten, teintés d’onirisme.

Dans les 2 pages suivantes, Aimé chemine vers l’école, les arrières plans sont noyés dans une brume ocre et grise, seuls les détails du premier plan sont nets. Page 5, Aimé marche dans la ville en ruine et toutes les décors sont devenus précis et détaillés, les architectures sont reconnaissables, chaque pavé, chaque latte de parquet est représenté.

L'âge d'or de Taxandria

L’âge d’or de Taxandria ©Casterman

Les 7 pages consacrées à l’histoire de Taxandria baignent dans une lumière plus dorée, évoquant un âge d’or révolu, avec des dessins plus expressionnistes, la couleur s’assombrissant progressivement alors que le cataclysme se produit.

Comme dans les autres tomes du cycle, le lecteur est invité à prendre le temps de se promener dans cette ville, à admirer les bâtiments, à rêver de ces architectures démesurées, de ces mélanges improbables de bâtiments recomposés, à lever le nez pour voir le sommet de ces colonnes romaines gigantesques. Un promeneur familier des cités remarquera également le dôme abritant les femmes, comme structure hémisphérique évoquant le dôme du Centre de Cartographie (voir La frontière invisible). Il reconnaîtra également la locomotive à vapeur comme une forme chère à Schuiten.

Les escaliers interminables pour progresser vers le haut

Les escaliers interminables pour progresser vers le haut

Il détectera les symboles : le pavage déformé comme une vague, l’importance des jonctions comme les escaliers, les échelles, les passerelles, ainsi que les cadrages inclinés de quelques degrés faisant apparaître tous les bâtiments de guingois, le cheminement final d’Aimé qui s’effectue sur des rails. Il s’interrogera sur l’omniprésence des rouages d’horlogerie. Peut-être plus encore que dans les tomes précédents, « Souvenirs de l’éternel présent » regorgent d’éléments visuels qui sont autant de symboles, traduisant des questionnements philosophiques.

Les différents dispositifs de passage insistent sur la démarche spirituelle qui consiste à se rapprocher des autres, plutôt que de s’enfermer dans son égo. La mise en scène du Prince est une référence au Le magicien d’Oz, relativisant les apparences. Le trajet d’Aimé sur des rails semble indiquer que lui aussi est conditionné par son environnement et son éducation, son état d’enfant (d’être en pleine croissance) le condamne à devoir évoluer, à refuser les choses en l’état. La grande vague menaçant Taxandria évoque le sort de l’Atlantide. L’omniprésence des rouages d’horlogerie brisés illustre la situation de Taxandria : une forme d’ataraxie (presqu’une anagramme) dans un temps immuable, d’indifférence émotionnelle, et de stagnation, un état de régression par rapport à l’âge d’or. Le temps s’est arrêté et est détraqué, figé.

Sur le chemin de l'école

Sur le chemin de l’école ©Casterman

Dans ce présent éternel, la science (qui a précipité la chute de Taxandria) est devenue synonyme de progrès, de changement, et est donc bannie. Science sans conscience n’est que ruine de l’âme (Rabelais) et elle est devenue interdite de cité. La dictature éclairée d’Irina et Thadeus Brentano a laissé la place à une dictature totalitaire désincarnée et déshumanisée. Peeters intègre aussi des thèmes comme les risques du clonage, le langage comme instrument imparfait (la transmission lacunaire et déformée par le jeu du passe-parole ou du téléphone) et même le sentiment de culpabilité dans une scène de confession assez traumatisante.

À nouveau, les femmes sont reléguées au rang de simple instrument du désir dans le dôme. Il ne s’agit même plus d’une métaphore sur la muse source d’inspiration, à peine une évocation de la mère absente d’Aimé. Peeters donne l’impression d’évoquer le fait que l’enfant doit surmonter la séparation d’avec la mère, tout en n’étant pas encore parvenu au stade de la sexualité.

À la première lecture, « Souvenirs de l’éternel présent » donne l’impression d’être la simple récupération de dessins préparatoires réalisés pour le film « Taxandria », un recyclage opportuniste pour réaliser une bande dessinée à moindre frais, en capitalisant sur des dessins de grandes qualités. Avec un peu de recul, le lecteur se rend compte que cette histoire mérite bien sa place dans le cycle des Cités Obscures, puisque la ville de Taxandria occupe une place primordiale, imposant un mode de vie de manière totalitaire aux habitants.

Impossible d'échapper aux Cités Obscures

Impossible d’échapper aux Cités Obscures ©Casterman

Les dessins et l’intrigue sont porteurs de thèmes complexes et ambitieux, à la hauteur des autres tomes du cycle. Le voyage d’Aimé reste longtemps dans l’esprit du lecteur touché par le courage de ce garçon refusant le statu quo. L’issue du récit semble dire au lecteur que le temps est venu de revenir à la réalité, que le temps du rêve immuable est révolu.

15 comments

  • Bruce lit  

    Voilà une Bd que je suis sûr de pouvoir offrir à Matt Maticien. Les dessins m’évoquent d’ailleurs Là où vont nos pères. C’est absolument sublime. Mais je passe, trop contemplatif pour moi. J’ai par contre le plus grand respect pour B Peteers notamment pour sa superbe Biographie d’Hergé.

    • Matt & Maticien  

      Je suis d’accord avec toi Bruce 😉 vivement mon anniversaire… Cette bd a l’air géniale. Cet article la met bien en valeur et donne envie. Et dernière bonne nouvelle, il y a un cycle qui promet de nombreuses heures de lecture… et de nombreux cadeaux (il va falloir économiser Bruce). Merci Présence.

      • Matt & Maticien  

        Une exposition en plus. Parfait. Cela pourrait faire l’objet d’un article…

      • Lone Sloane  

        Une suggestion de lecture sur une série dont le dernier tome est à paraître cette semaine, Aâma de Frederik Peeters.
        Pour se faire une idée de l’auteur et de son travail:
        http://projet-aama.blogspot.fr/

        • Présernce  

          Je mets Frederik Peeters dans la liste des auteurs à découvrir, car ce n’est pas la première fois que je vous apparaître son nom comme une référence (même si ma curiosité et le temps ne m’ont pas encore poussé à en lire).

        • Présence  

          @Lone Sloane – Je viens de me souvenir que j’ai lu une des œuvres de Frederik Peeters que j’avais bien appréciée : les 2 tomes de RG, avec Pierre Dragon.

  • Yuandazhukun  

    De sincères félicitations pour tous ces articles ! Une liberté de ton bienvenue après amazon ! Je lis tous les articles depuis le début ! Un grand merci à tous !

    • Bruce lit  

      Bonjour Yuandazhukun ! Quel étrange pseudonyme ! Difficile à écrire après un peu d’alcool non ?
      Bruce Lit repose essentiellement sur l’interaction entre ses auteurs et ses lecteurs. Se savoir lu, même « silencieusement » est toujours gratifiant pour ce travail non rémunéré. Merci des encouragements et à très bientôt !

  • Jyrille  

    Derrida (dont je ne connais rien ou presque) n’est-il pas un des ces philosophes post-modernes que tu loues dans ton article sur Watchmen, Présence ? Il faudrait que j’essaie de lire l’article wikipédia tiens…

    Cela dit il faudrait également que je lise l’article wikipédia des cités obscures car j’en ai lu quelques-unes, mais sûrement pas dans l’ordre, et encore moins toutes les histoires. La seule que je possède est La fièvre d’Urbicande et je me souviens avoir beaucoup aimé La Tour également. Les autres, j’ai bien aimé, mais surtout pour le dessin. Sans doute n’ai-je pas le recul nécessaire et la vision d’ensemble de la série pour tout comprendre. Tu mets bien valeur tous les détails qui peuvent faire sens dans le dessin, ça me donnerait presque envie de retenter.

  • Tornado  

    Les images sélectionnées pour l’article sont vraiment magnifiques !

  • Jyrille  

    Merci pour le lien ! Je n’ai effectivement pas lu beaucoup d’albums, et aucun après 2000 il me semble.

  • Yuandazhukun  

    Curieusement c’est ce dernier tome qui me donne le plus envie de me plonger dans cet univers ! Cette impression de vide, d’absence et de temps suspendu qui se dégage attire et facine….Ah le pseudo…juste une vieille réminescence du dernier jeu vidéo auquel j’ai joué…shenmue !

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