Qui veut faire l’ange ? (Conan, la bête du nord)

LA BÊTE DU NORD par Oscar Martin et Leonel Castellani

Un article d’ALEX NIKOLAVITCH

VF : Delcourt

Depuis que Conan le Cimmérien est tombé dans le domaine public, il pose un problème intéressant à qui voudrait s’y frotter : si le personnage en tant que tel est utilisable par tous, son nom ne l’est pas tout à fait : il est devenu une marque déposée, détenue par Conan Properties et Heroic Signatures.

L’histoire est intéressante, d’ailleurs : à la mort de Robert E. Howard, ses droits sont revenus à son père, puis à la mort de ce dernier, à l’un de ses associés. Ce sont ses descendants qui ont créé une structure pour gérer l’utilisation de certains personnages, dont Conan, bien sûr, mais aussi KULL et RED SONJA. Elle a changé de mains à plusieurs reprises depuis, mais la marque déposée tient toujours. Pour la petite histoire, Howard père et fils ne s’entendaient pas, le daron, médecin, considérant visiblement qu’avoir un fils écrivain était une honte, surtout s’il écrivait des histoires d’aventures dans des pulps. Le voir récupérer les quelques sous que ça représentait à l’époque a quelque chose d’ironique.

Les lieux de l’action.

On peut donc utiliser les personnages de Howard et les histoires publiées avant sa mort en 1936, mais… pas employer leurs noms dans des titres, à moins d’en payer l’autorisation. C’est ce qu’a fait Glénat pour sa collection Conan, par exemple. Mais vous avez pu voir passer des albums chez Graph Zeppelin comme SANG BARBARE, avec notre Le Cimmérien préféré, ou LE PURITAIN (pour des aventures de SOLOMON KANE, bien sûr) et les traductions des albums Glénat en langue anglaise sont sortis sous le titre The Cimmerian, avec d’ailleurs quelques embrouilles juridiques à l’arrivée.

Plus fourbes, Patrick Mallet et Lionel Marty avaient produit chez Les Humanoïdes Associés l’excellent LES OMBRES DE THULÉ, reprenant très librement la trame des Vers de la terre, une aventure de Bran Mak Morn, un Celte en résistance contre les Romains, mais plus proche de Lovecraft dans le ton que d’Astérix. Pour l’anecdote, j’avais depuis quelque temps dans l’idée de faire quelque chose de cette nouvelle moi aussi, mais ils m’ont coupé l’herbe sous le pied, et avec brio encore. Tant pis pour moi.

Oscar Martin et Leonel Castellani se prêtent à leur tour à l’exercice chez Delcourt avec La bête du nord, un album de Conan sous-titré La cité des mensonges. Déjà auteur de SOLO, chez le même éditeur, le tandem, reprend ici avec gourmandise tous les codes howardiens. Histoire de ne pas attirer la foudre, sur l’édition courante, le personnage est de dos.

Les soirées sont très réussies, même quand ce ne sont pas celles de l’ambassadeur.

La partition est classique, c’est quasiment celle d’une histoire de Roy Thomas, quasiment. Après avoir affronté des bandits de grand chemin, Conan se met à l’abri dans une ville où il compte dépenser l’or pris à ses assaillants. Son séjour à l’auberge tourne vite à la bagarre. Les bases sont posées, on se trouve en pays de connaissance.

Graphiquement, Leonel Castellani nous donne à voir un Conan très massif, même lorsque les didascalies évoquent la grâce féline du personnage en des termes encore une fois purement howardiens. Là aussi, on se heurte à la difficulté de se frotter à un personnage iconique. Lorsqu’il est voleur dans le sud, Conan est encore un jeune homme, plus fin que le mercenaire aguerri qui hantera les régions montagneuses de l’est ou que le roi vieillissant d’Aquilonie chevauchant à la tête de ses armées. Ce décalage est sans doute dans la nature des choses. En dessinant Conan, Castellani dessine le Conan qu’il aime et on ne saurait lui en vouloir. Et il s’amuse à le faire sauter l’épée à la main, à le montrer désossant du malandrin, emportant de façon cavalière une accorte demoiselle sur son épaule et globalement, tout ce qu’on attend de lui. Le dessin reste très franco-belge, avec des gueules typiques de la fantasy de la grande époque Soleil.

Ce ne serait pas Conan sans une bonne bagarre bien virile.

Avec malice, les auteurs attendent une quinzaine de pages avant de nommer le protagoniste, et pourtant il aurait fallu dormir dans une caverne depuis neuf décennies pour ne pas le reconnaître.

Recruté par un Vanir, membre donc d’un peuple qui sont les ennemis héréditaires du sien, Conan accepte la mission donnée par un parrain local : retrouver sa fille enlevée par un rival. Non, il ne s’appelle pas Osric et ne ressemble pas à Max von Sydow, pourquoi ?

Bien entendu, l’affaire s’avère très vite plus compliquée. Habituée à la franchise de relations humaines dans le nord barbare, notre Cimmérien est une fois encore confronté aux ruses et manigances des civilisés, qui ont de quoi le révulser…

Quoi, vous voulez ma gravure ?

La difficulté, lorsqu’on reprend un personnage aussi iconique et mythique que Conan, c’est bel et bien de se situer sur le fil de la familiarité et de l’originalité. Le scénario d’Oscar Martin ne tente pas de suivre cette ligne trop précise : il pioche dans les classiques de Howard auxquels il adresse divers clins d’œil discrets à des nouvelles connues. Pas d’énormes surprises, donc, pas de point de vue donné sur le Cimmérien, seulement une aventure solide, rythmée, sans temps mort.

Dans ce cadre, le récit est bien mené. La narration est quasiment celle d’un comic book, une soixantaine de pages faisant la part belle aux très grandes cases, voire aux doubles, comme si le récit avait été conçu pour trois épisodes chez Marvel.

Bref, une expérience réjouissante à défaut d’être ébouriffante. On espère qu’elle se poursuivra et, pourquoi pas, sur des chemins plus inédits. Les amateurs y trouveront néanmoins leur compte, une histoire de Conan. Pardon, de la Bête du Nord.

3 comments

  • Glen Runciter  

    J’ai été déçu pour ma part. Plus l’impression de lire l’équivalent d’une fantasy bis du cinéma italien* qu’une véritable histoire de Conan. J’ai nettement préféré « Sang barbare ».
    *Ce qui relativise ma déception. Les nanars italiens sont souvent aussi foutraques que généreux. J’ai eu cette impression avec cet album.

  • JB  

    Merci pour cette belle présentation.
    C’est étrange que ce Conan officieux soit aussi convenu. Sang Barbare a pour le coup pas mal d’ambition, avec sa confrontation père/fils, la fin d’un âge, le poids du passé, l’ombre du père, etc. Quelque chose qu’on ne semble pas retrouver ici. Pourtant, en nommant le héros (après pas mal de pages si j’ai bien compris), on perd la possibilité d’une déconstruction du personnage, d’une parodie ou toute autre approche que permettrait un pastiche.

  • Présence  

    Merci pour l’explication relative à une marque déposée, détenue par Conan Properties et Heroic Signatures : je n’en avais pas suivi le détail.

    En dessinant Conan, Castellani dessine le Conan qu’il aime et on ne saurait lui en vouloir : ça se comprend, Vu que tu évoques le Conan de Roy Thomas est-ce que ça veut rire que le dessinateur vise de Conan de John Buscema ? Je me souviens avoir été très étonné en découvrant le Conan de PC Russell qui est faisant effectivement un homme plus élancé et plus félin.

    À lire ton article, on a l’impression que les auteurs sont restés sur un chemin bien balisé, plein d’entrain.

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *