Suicide Blonde

Un article de DOOP O’MALLEY

VF/VO : NETFLIX

1ère publication le 10/10/22 – MAJ le 12/04/26

Cet article traite de BLONDE nouveau film d’Andrew Dominik, librement inspiré du roman éponyme de Joyce Carol Oates. BLONDE nous propose une version onirique et fantasmée de la vie de Marylin Monroe ainsi que de la face sombre du rêve Hollywoodien. Un film dérangeant, difficile, malaisant mais qui tranche totalement des biopics fades et aseptisés qu’on nous balance depuis quelques années. BLONDE est disponible sur la plateforme NETFLIX.

Un article avec SPOILERS, même si BLONDE se concentre beaucoup plus sur un état d’esprit et une hallucination cauchemardesque que sur un véritable récit structuré.

Je ne connais pas bien Marylin Monroe. En toute honnêteté je n’ai pas dû voir énormément de films de cette artiste. Je connais un peu la carrière, les histoires autour du personnage, sa fin précipitée mais sans plus. Ce qui m’a intrigué tout d’abord, c’est la présence à la réalisation d’Andrew Dominik, que j’avais vraiment beaucoup aimé dans le très Malickien L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES PAR LE LACHE ROBERT FORD. Et surtout le fait que le film soit classé -18 ans ! Sur Netflix !

Je n’ai donc pas de connaissance approfondie de l’histoire de Marilyn, ce qui en soi n’est pas véritablement un problème puisque dès le départ, BLONDE se revendique comme une adaptation très libre de sa vie. Je n’ai pas lu non plus le roman mais il me semble que le film s’en détache aussi, surtout vers la fin et les causes de la mort de Marilyn. À noter toutefois que l’autrice a adoubé le film, défendant son réalisateur contre les différentes polémiques dont nous reparlerons dans l’article.

Ana de Armas plus blonde que nature
 ©Netflix

Dès les premières scènes, on comprend que BLONDE ne sera pas une adaptation mièvre et pleurnicharde de plus sur la vie de cette idole des années 60. Qu’Andrew Dominik ne se contentera pas de réciter une biographie lambda avec pour seul argument des acteurs grimés sous des tonnes de prothèses afin de ressembler aux personnages de l’époque. Que l’expérimentation visuelle sera de mise.
Après une scène d’introduction qui lancera le thème du film (la recherche du père), nous nous trouvons sur la colline d’Hollywood, en plein milieu d’un terrible incendie qui ravage tout. Une mère dérangée essaye de rejoindre un abri imaginaire avec sa petite fille dans une voiture. Une lecture en miroir et un funeste présage de ce qui va attendre la fillette, qui se fera totalement brûler les ailes par l’industrie en question. Les images sont magnifiques, uniquement en tons orangés où des flammèches se meuvent sur l’écran telles des étoiles (une imagerie récurrente dans le film).

Sitôt rentrées chez elles, la mère tente vainement de noyer sa petite fille dans une baignoire brûlante. On est passé de l’orange feutré des flammes de la nuit à la cruauté d’une lumière blanche artificielle. Celle qui révèle tous les défauts. La scène est difficile et l’intensité de ce néon révèle sans artifice la monstruosité d’une mère nue et décharnée tentant de mettre fin à la vie de son enfant. Une progéniture qu’elle considère comme l’origine de tous ses maux, de sa maladive solitude. On se prend à rêver d’une fin heureuse lorsque la petite fille est recueillie par un couple de jeunes voisins aimants. Il n’en est rien. Dans les secondes qui suivent, ces derniers l’envoient illico dans un orphelinat après un ultime mensonge. La scène est cette fois-ci en noir et blanc. Fondu sur le visage de cette petite fille qui répète à outrance « je ne suis pas une orpheline, j’ai des parents ». Les gros plans sur le visage de la petite fille, nounours à la main, font penser à des images du KID de Chaplin. En fond, une première chanson de Marilyn alors qu’on la traîne en pleurant vers son orphelinat Every Baby Needs a Da-da-daddy. Le film a commencé depuis 13 minutes. Bienvenue en enfer !

Construction d’une idole
©Netflix


Le reste n’est pas mieux. Sans aucune transition, on passe à la couleur, puis au noir et blanc, on change les différents formats d’image. Marylin devient une jeune femme, victime de viol par un producteur. Le passage à la casserole obligatoire. Au même moment, les flashs des appareils photos se confondent avec les pupilles dilatées de désir des journalistes et des producteurs devant ce nouveau morceau de viande.

Certains se sont offusqués du fait que BLONDE ne rendait pas justice à la légende, que le film faisait de Marilyn une sotte sans cervelle, une victime. Victime elle l’est. De sa beauté, de son talent. Dès le départ, Andrew Dominik nous montre que Marilyn est une véritable actrice. Quelqu’un d’intelligent, de cultivé, qui lit des livres, lit les scripts et s’intéresse à la pensée profonde des personnages qu’elle interprète. Dans une longue scène, la voilà qui rejoue le rôle d’une femme perturbée cherchant désespérément l’image de son amour mort dans le visage des hommes qu’elle croise. Bref, le rôle de sa mère. Elle est bouleversante. Elle sera engagée. Parce que vous avez vu le cul de cette petite ?

Prenons un moment. Car il faut parler de Ana de Armas. Beaucoup ont reproché au film d’avoir donné le rôle à une actrice cubaine avec un fort accent. En toute honnêteté, je ne l’ai pas entendu beaucoup (après, je ne suis pas non plus un anglophone de naissance). L’actrice a fait un réel travail sur sa diction, sur sa maîtrise de la langue et cela s’entend. Si sa voix, à la limite de la petite fille, peut surprendre au départ, on se laisse très rapidement embarquer par le talent de la jeune femme. Prends ça Kirsten Stewart, toi qui a été totalement incapable de donner vie à la princesse Diana dans le film la concernant. Prends ça, Gillian Anderson, qui a rendu dans THE CROWN une Margaret Thatcher qui ressemblait plus à une imitation de Nicolas Canteloup qu’au vrai personnage. Car oui, même si elle est latine, Ana de Arnas est Marylin, tout du moins, elle l’incarne merveilleusement.

Après un essai réussi dans le dernier JAMES BOND, un film très médiocre avec Ben Affleck et surtout une catastrophe sur pattes avec THE GREY MAN des frères Russo, Ana de Armas trouve ici le rôle qui met sa carrière sur orbite. Ce genre de rôle dont elle pourra difficilement se détacher. Andrew Dominik a en effet trouvé la parade à la simple copie : il lui demande de jouer et non pas d’imiter, de singer. Il met son actrice dans les positions les plus inconfortables en lui faisant interpréter des scènes plus que difficiles : un avortement, un viol, une fellation gros plan (sans rien voir) et surtout, une jeune femme sous emprise.

Sous l’emprise du spectateur moyen, qui la voit en ultime objet du désir, sous l’emprise des hommes de sa vie, ceux qui n’arriveront jamais à remplacer un père qu’elle n’a jamais connu et qu’elle a idéalisé à l’infini. Mais aussi sous l’emprise des drogues et des substances qu’elle ingurgite à longueur de temps pour oublier le fait qu’elle n’aura jamais d’enfant. Qu’elle ne sera jamais mère. Qu’elle reste à jamais Norma Jeane, cette jeune femme que personne n’a jamais aimé. L’orpheline malgré elle. Contrairement à Marilyn. Cette Marylin capable de tout, cet avatar qu’elle déteste et qu’elle est obligée de conjurer à chaque fois que Norma Jeane se trouve au fond du gouffre. Ana de Armas est magistrale. Elle prête son talent et son essence à Marilyn mais aussi à Norma Jeane. Et là, c’est beaucoup plus intéressant. Parce que finalement, sous des tonnes de maquillage et d’effets de lumière, n’importe qui peut être Marilyn. Encore plus lorsqu’on utilise la caméra avec le style de Dominik. En revanche, c’est nettement plus compliqué d’être cet oiseau tombé du nid, cet alter ego maudit. Et Ana de Armas se donne corps et âme. Elle fait confiance, à raison, au réalisateur et ce dernier l’emmène sur des territoires que l’actrice n’avait encore jamais exploré. Après avoir envisagé Jessica Chastaing ou encore Naomi Watts dix ans plus tôt, le réalisateur a trouvé dans Ana de Armas sa Marilyn parfaite et inattendue. Le reste du casting est lui aussi très bon, avec Julianne Nicholson qui interprète la mère de Norma Jeane, le trop rare Adrien Brody qui campe un Arthur Miller convaincant ou encore le toujours très juste Bobby Cannavale qui joue le rôle de Joe Di Maggio. Mais ils restent très secondaires.

Une foule dévorante
©Netflix

Ce que j’ai énormément apprécié dans BLONDE, c’est surtout le fait qu’Andrew Dominik ne nous propose pas un biopic classique. Car son style et son cinéma sont totalement à l’opposé des fadasseries que l’on a pu voir récemment sur Freddie Mercury ou encore le Diana précédemment cité et de sinistre mémoire. Et forcément, cela va en déranger plus d’un. En 2h45, Andrew Dominik livre un véritable kaléidoscope de scènes qui se succèdent sans lien réel. Il n’y a aucune transition dans BLONDE, on passe brutalement d’une répétition à un viol, d’une scène de film à un dialogue intense dans un hôpital psychiatrique. Cruellement, sans en faire des tonnes dans l’émotion.

Andrew Dominik ne veut pas créer de l’empathie ou de la condescendance pour son personnage, il veut juste prendre le spectateur à la gorge et lui donner la nausée. Lui faire ressentir par des scènes crues et des images dérangeantes l’envers du décor. Dominik n’explique rien, il n’expose rien. Tout comme dans le livre, les différents maris de Marilyn ne sont pas nommés. Ils sont simplement appelés l’auteur ou l’ex-athlète. Comme s’ils ne comptaient pas, n’étaient que des visages flous (chose que l’on verra d’ailleurs dans le film). Rien n’est facile, rien n’est abordable. Pas étonnant que les bébés Netflix nourris au biberon des dialogues d’exposition et des idées répétées 100 fois par heure en soient tout perturbés.

Le film est long, contemplatif, exigeant. Forcément, c’est un repoussoir pour beaucoup. Si vous rajoutez le noir et blanc ainsi que la musique de Nick Cave et Warren Ellis, très Badalamenti-esque la correspondance avec les œuvres initiales de David Lynch ou Darren Aronofsky font sens. Andrew Dominik choque non pas par la nudité ou le sexe (sincèrement, on ne voit rien de plus, voire même beaucoup moins que dans certaines autres séries trash à la EUPHORIA ou GAME OF THRONES) mais par le changement brutal de direction qu’il impose au spectateur. La dernière heure peut quasiment s’apparenter à un film d’horreur. Tout du moins, on en reprend les codes.

Andrew Dominik expérimente, tout, tout le temps, peut-être parfois un peu trop. C’est le seul reproche que je pourrais faire à ce film. Parfois, les effets artistiques sont tellement présents qu’on frise, tout comme notre héroïne, l’overdose. En revanche, certaines scènes sont véritablement parfaites. L’humiliation ressentie par Marilyn lors de la présentation de 7 ANS DE REFLEXION est magistralement décrite. Tout comme ces scènes de foule où subtilement la bouche des photographes et du public s’agrandit, définissant un monstre tentant de dévorer l’actrice. C’est digne des meilleurs films fantastiques. Ce qui m’a le plus impressionné reste toutefois les scènes où Marylin, défoncée jusqu’aux oreilles, tombe sur un oreiller pour se relever devant une foule qui l’acclame avant de retomber sur un lit ou sur un siège. Il y a des effets visuels, beaucoup de trucages, d’effets numériques et en dehors de l’apparition de fin, tout est subtilement amené.
Quant aux scènes d’avortement, elles sont quand-même déconseillées aux âmes sensibles. Pas que ce soit gore ou sale, simplement que la tension, les effets de lumière, la volonté du réalisateur de filmer à l’intérieur de l’utérus de la star peuvent heurter les sensibilités. Et le jeu de l’actrice, dont les pleurs et les cris se mêlent aux apparitions éthérées.

Un peu de sérénité avant la descente.
©Netflix

Le film est brutal. Dans le sujet qu’il aborde, dans la manière dont il déconstruit l’image d’une icône. Ce qui ne plaira de fait ni aux fans de Marilyn, qui vont reprocher à Andrew Dominik d’avoir sali la mémoire de leur idole, ni à certains qui ne verront dans BLONDE qu’une façon de plus d’objectifier une victime.

BLONDE, c’est un film qu’Andrew Dominik essaye de réaliser depuis plus de 10 ans. Et il touche enfin au but. On peut pour le coup remercier Netflix, qui se distingue quand-même pour sa politique de films d’auteurs. Fincher, Scorcese peuvent la remecier de leur avoir permis de réaliser une partie de leurs rêves. La plateforme a souvent des défauts mais on ne peut pas vraiment lui reprocher d’imposer quoi que ce soit aux réalisateurs qu’elle finance. Même si la gestion du film et sa classification moins de 18 ait été une longue bataille.

Pour conclure, BLONDE est un film épuisant, fatiguant, éprouvant. Une expérience difficile pour laquelle il faut avoir les nerfs solides et le cœur bien accroché. Mais c’est aussi ce que l’on aime dans le cinéma. Lorsque ce dernier nous retourne les tripes, nous met mal à l’aise, nous renvoie à nos propres contradictions. Le film force peut-être un peu trop sur le côté expérimental et arty, ce qui l’empêche d’entrer immédiatement dans la catégorie des films indispensables. J’aurais bien rajouté une heure de plus. BLONDE va obligatoirement diviser. Pour moi, la messe est dite : BLONDE est un film que je conseillerais mais que je ne regarderai pas une deuxième fois. Enfin, pas tout de suite. Il faudra que je me remette d’abord de mes émotions.


49 comments

  • Bruno. ;)  

    Alors je n’ai pas vu -et je n’essayerai même pas, ma sensiblerie m’interdisant pareille expérience (!) ; mais je me permets d’intervenir car ton article est magnifiquement écrit.

    Tu transmets avec une efficacité redoutable les qualités que tu as trouvé au film ! Lire cet article évoque nombre d’images marquantes (re !) qui tracent très clairement le chemin emprunté par le metteur en scène pour présenter son propos, absolument pas biographique donc, mais bien plutôt un exercice de mise en abîme, très visuellement transfiguré, de l’horreur ordinaire Hollywoodienne, au travers du mythe des mythes du cinéma : Marilyn Monroe -et pas Norma Jean.
    Les débats ouverts par cette démarche sont passionnants dans leur antinomie, et j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à lire vos avis : on y retrouve bien la sensibilité de chacun, les filtres de nos perceptions biaisant inévitablement le message objectif du cinéaste pour des ressentis aussi différents que pertinents -Fletcher et Tornado exprimant très précisément les raisons de leur appréciation (ça fait une conclusion parfaite !).

    Ton enthousiasme de spectateur est très stimulant et, si j’imaginais pouvoir me remettre du visionnage d’une œuvre où se côtoient misère affective (re-RE !) enfantine, détresse psychologique (psychiatrique ?!) et dépendances diverses, le tout assorti du broyage ordinaire de l’individu (viol, ambition dévorante, objectivisation, Etc…), hé ben je me laisserais presque tenter ; c’est dire si ta prose est convaincante dans sa spontanéité.

    Merci pour ce point de vue aussi stimulant que riche de ressenti.

  • Ludovic  

    Je n’ai pas revu ce film depuis sa sortie sur Netflix mais à l’époque il m’avait intéressé. Je découvre grâce à cette rediff l’article de Doop et en plus là je me suis relu THE DEPARTMENT OF TRUTH avec son petit segment sur Marylin donc ça donne envie de m’y replonger.
    Un aspect qui m’avait paru important et que l’article ne mentionne pas c’est que quand même BLONDE s’inscrivait il me semble dans une série de films au tournant de 2020 et complément raccord avec l’épisode COVID qui vont raconter une histoire crépusculaire de l’age d’Or d’Hollywood, avec le sentiment net que tout ça est quand même sérieusement en train de se casser la gueule.
    certes il y a depuis longtemps une tradition de films américains qui montrent Hollywood sur un mode somptuaire depuis SUNSET BOULEVARD de Billy Wilder (film raconté par un mort) jusqu’à MULHOLLAND DR. que Bruce mentionne justement dans un des précédents commentaires mais là on voit bien que plein de cinéastes ont conscience que ça sent le sapin, entre l’hégémonie des blockbusters, des plateformes de streaming et la baisse d’entrée que va provoquer le covid, l’humeur est maussade et elle imprègne tout un tas de films de ONCE UPON A TIME IN HOLLYWOOD à BABYLON, MANK de Fincher, le WEST SIDE STORY de Spielberg (qui commence dans des décors de ruines) et son FABELMANS, même THE IRISHMAN de Scorsese d’un certaine manière, on peut penser à certaines scènes de MARRIAGE STORY de Noah Baumbach aussi et puis plus récemment NOUVELLE VAGUE de Linklater (sur un mode carrément nostalgique) et c’est marrant de voir que beaucoup de ses films sont produits par Netflix, bref par l’ennemi en fait.
    Et dans BLONDE, il y a vraiment ce sentiment de fin du monde et ca doit faire bizarre de le revoir aujourd’hui, notamment au début le passage sur Los Angeles ravagée par les flammes, comme une prémonition des incendies de 2025.

  • Présence  

    Cela vient de faire tilt dans mon esprit : cette phrase répétée dans la bande annonce, Marilyn n’existe que sur l’écran. De manière explicite, l’actrice, et donc à travers elle le réalisateur, indique qu’il s’agit du récit d’un être de fiction, Marilyn. Il est donc légitime que cette biographie soit fictionnelle.

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