Propos recueillis par Bruce Tringale pour GEEK MAGAZINE 52
Le voilà, le premier album important de 2026 ! Dessins détaillés et épurés, découpage de génie, rythme infernal, fin pour pleurer seul dans sa bière : Michael Sanlaville passe la cinquième et met son lecteur sur haute tension avec l’histoire de cette famille ordinaire qui, sur la route des vacances, se retrouve piégée sur l’autoroute de l’enfer d’une autre dimension où s’affrontent des motards démoniaques. Rencontre immédiate avec un prodige du neuvième art, désormais quarantenaire et mélancolique.

On peut dire sans se tromper que Tunnels est d’ores et déjà le premier choc BD 2026. Peux-tu nous en raconter la genèse ?
Je suis encore fébrile à l’idée d’en parler car j’ai beaucoup de pudeur et je n’aime pas exposer ma vie privée. Tunnels est né le jour ou le plus grand de mes fils est parti vivre chez sa mère, loin de moi. J’ai ressenti un vide immense que j’ai immédiatement cherché à combler par l’écriture d’une histoire, au volant, sur l’autoroute et je n’ai pas lâché le projet depuis.
C’est un récit plein d’action, d’émotions mais aussi de mystères inexpliqués, une ellipse de 10 ans et une fin ouverte à interprétations. Tu n’as pas peur d’être assailli de demandes d’explications ?
Non, ça ne me fait pas peur. J’ai vu tellement de films construits de la même façon, je sais que ça peut fonctionner (si c’est bien fait). Des films de Carpenter en passant par Duel de Spielberg ou encore plus récemment Flow de Gints Zilbalodis, aucune explication ne nous est donnée pour comprendre et justifier ces univers, nous devons les accepter (ou pas) et faire travailler notre imagination.

Il a été dit que Tunnels empruntait aussi bien à Mad Max qu’au cinéma de Spielberg. Que représentent ces films pour toi ?
J’aime Mad Max pour sa brutalité inhérente et l’omniprésence de la route comme symbole. Spielberg pour son rapport à la famille « dysfonctionnelle » qui passe toujours au second plan, en sous-texte, sauf dans son dernier film The Fablemans. L’action et l’aventure ne sont qu’une vitrine pour attirer le chaland. Une fois qu’il est rentré, je peux lui parler sincèrement de choses plus profondes et nous pouvons éventuellement partager une souffrance commune.
Il y a bien entendu la fameuse plongée en voiture de Shining et j’ai parfois pensé à la famille Freeling dans Poltergeist…
Evidemment, ce plan de Shining est « tombé dans le domaine public ». Il raconte tellement de choses. Ce serait dommage de s’en priver. En revanche, je ne n’ai que très peu de souvenirs de Poltergeist. La famille présentée dans Tunnels n’a pas de nom en dehors des prénoms des 3 filles. Elles sont les trois actrices principales de mon histoire.

Peux-tu nous parler de ces pilotes sortis de nulle part. Leur as-tu donné un nom ? Comment as-tu élaboré leur lettrage ?
Ces pilotes sont bien réels contrairement à ce que j’ai pu lire. Ils sont vidés de toute substance, carburent au sucre et à l’adrénaline avec pour unique but de gagner cette course ultraviolente. Ce sont des pions, tous identiques. J’avais pensé à leur attribuer un numéro mais je ne l’ai pas fait pour que le mystère reste le plus entier possible. Le lettrage est fabriqué à partir d’idéogrammes chinois, renversés, arrondis, redessinés. Ils ne signifient rien mais l’attitude des pilotes suffit à nous renseigner sur l’intention du dialogue (il me semble).
Que représentent ces tunnels pour toi : l’entrée dans l’âge adulte de Jolène ?
Pas exactement, je dirais plutôt : l’entrée vers l’inconnu. Jolène n’a pas encore l’âge de quitter le foyer. Elle va être arrachée prématurément à sa famille. La petite Samantha fait d’ailleurs l’analogie avec le voyage dans l’espace, aux confins de l’infini, au-delà de la sphère de « Bublle » (comprenez Hubble) qui définit la limite à partir de laquelle l’univers s’étire à une vitesse supérieure à celle de la lumière. Donc celle-ci ne nous parvient plus. L’inconnu le plus total.

Ta postface est bien mélancolique : elle évoque ces parents séparés à jamais de leurs enfants et aux enfants qui pleurent. Ta fin est véritablement déchirante.
C’était le but. Ce jour-là, j’ai pensé à tous ces parents qui, pour une raison ou une autre ont vu un petit être « inachevé » partir loin. A ceux aussi qui ont perdu ce petit être cher. Inimaginable pour moi… C’est à tous ces gens que s’adresse la postface. Les enfants perdus sont éternels.
Même si ce n’est pas le même univers, Tunnels aborde des thèmes déjà présents dans Last Man : la nécessaire séparation d’avec ses parents, l’exploration de dimensions cachées et ces territoires dangereux qui finissent par devenir familiers…
En effet, toutes ces thématiques étaient déjà là dans Lastman, et derrière l’aspect « grand-guignolesque » de la série, nous nous efforcions de viser juste concernant les personnages et leurs affects. Je me rappelle, par exemple que nous avions du mal à faire parler Adrian selon son âge au début de la série.Tout simplement parce que nous n’avions pas de référent autour de nous. La différence avec Tunnels, c’est ce point de départ ressenti et éprouvé qui m’a amené vers plus de sincérité et de justesse.
Dans Lastman, l’univers a fini par devenir tangible, cartographié, précis là où la course automobile de Tunnels reste volontairement énigmatique et indéfinissable.

Dans l’univers des comics, Rick Remender (qui a d’ailleurs lui aussi écrit un thriller routier), Jeff Lemire et même Garth Ennis font souvent vivre à leurs personnages les pires cauchemars avant de leur trouver une famille pour les surmonter. As-tu des affinités avec ces auteurs ?
Absolument pas ! haha, je n’ai lu que très peu de comics mais j’ai l’idée. Dans Tunnels, malheureusement la famille ne peut rien faire. Elle est complétement impuissante face à ces pilotes et ce monde étrange.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
L’union fait la force. Jolène, le personnage principal de mon histoire semble isolée dans ce monde dangereux du point de vue des parents mais on devine, au final qu’elle fait équipe avec un pilote et qu’elle semble se débrouiller à merveille dans ce monde infernal. Faites de belles rencontres !


Salut
magnifique conclusion : Faites de belles rencontres
J’avais donc visé juste avec Spielberg et DUEL, en commentant l’article de Présence. Au passage bravo boss pour la ligne éditoriale.
En regardant plus attentivement les planches proposées hier et aujourd’hui, je trouve le trait de Michaël Sanlaville plus « assagi », avec une belle maitrise. Chouette évolution qui semble porter le récit.
Je pense que je vais me laisser convaincre par ce TUNNELS.
Merci pour l’interview.