Une vie entre les mains (Wonder Woman par Greg Rucka)

Wonder Woman: The Hiketeia par Greg Rucka & JG Jones

Un article de PRESENCE

1ère publication le 26/04/17 – MAJ le  11/05/24

VO : DC comics

VF : Semic (2003) Urban Comics (2017)

Quelle humilitation !

Quelle humiliation ! © DC comics

Il s’agit d’un récit complet qui peut se lire avec une connaissance superficielle du personnage de Wonder Woman. Il est initialement paru en 2002, sans prépublication, écrit par Greg Rucka, dessiné par J.G. Jones, encrés par Grade von Grawbadger, avec une mise en couleurs de Dave Stewart.

Il s’agit de la première histoire de Wonder Woman écrite par Greg Rucka, avant qu’il ne prenne les rênes de la série mensuelle à partir de l’épisode 195.

Au temps présent, à l’ambassade de Themyscira à Gotham City, Diana (Wonder Woman) regarde par la fenêtre en pensant aux obligations qui découle du rituel appelé Hiketeia. Par la fenêtre, elle peut voir trois silhouettes féminines encapuchonnées, en train de l’observer. La séquence suivante explicite ce rituel de l’Hiketeia. Dans la Grèce antique, un individu vient supplier un citoyen et remet sa vie entre ses mains. Le citoyen est obligé par l’Hiketeia d’accepter de prendre en charge l’individu qui s’en remet en lui jusqu’à ce qu’il le libère de sa responsabilité d’une manière ou d’une autre. Si l’hôte cherche à se débarrasser de l’individu (même par le meurtre), il devient alors la proie des Érinyes (divinités persécutrices, aussi appelées Euménides ou bienveillantes, les Furies dans la mythologie romaine), celles-là mêmes qui sont en train d’observer Diana au temps présent.

Toujours à Gotham, il y a 3 semaines, Danielle Wellys assassine un homme dans son appartement. Une fois son crime accompli, elle s’enfuit par la fenêtre, enfourche sa moto garée dans une ruelle et s’éloigne le plus vite possible. Batman la prend en chasse. Après plusieurs engagements physiques, elle finit par tomber dans la rivière de Gotham, sans que Batman ne réussisse à la rattraper. Comme il était à prévoir, elle finit par parvenir à l’ambassade de Themyscira où elle s’en remet à Diana en invoquant le rituel d’Hiketeia. À l’extérieur, les Érinyes sont déjà à pied d’œuvre pour veiller à ce que Diana remplisse les obligations du rituel.

La preuve du rituel antique

La preuve du rituel antique© DC comics

Cette histoire agrippe l’attention du lecteur dès l’incroyable couverture : la botte de Wonder Woman faisant pression sur le crâne de Batman qui est à terre. C’est aussi sobre que frappant, et en plus cette scène est bien présente dans le récit (il ne s’agit pas d’une exagération, licence artistique coutumière dans les couvertures de comics). En découvrant la première page, le lecteur a le plaisir de constater que l’artiste s’est investi dans ses dessins. Il utilise une approche descriptive, avec une légère tendance à l’arrondi qui donne une apparence à la fois adulte et agréable à ses dessins. La page d’ouverture est somptueuse avec Diana se tenant devant une grande fenêtre, dans une pièce avec une grande hauteur sous plafond, une bibliothèque à l’ancienne bien fournie, une cheminée en marbre, des draperies autour de la fenêtre, un guéridon avec un buste sculpté, etc. Le niveau de détail ne diminue pas sur la page suivante, et sur la troisième l’artiste a représenté un facsimilé d’un vase grecque décoré, avec une grande attention à l’impression d’authenticité.

Ainsi tout du long du récit, J.G. Jones fait preuve d’un grand investissement pour donner de la consistance à chaque lieu, chaque environnement. Athènes à la période antique est acceptable, les rues de Gotham sont suintantes à souhait, même si le lecteur est un peu étonné qu’elles sont encore recouvertes de pavés. Lorsque Diana se déplace dans les autres pièces de l’ambassade de Themyscira, elles sont à nouveau richement décorées. Le lecteur peut s’amuser à observer les différents partis pris architecturaux : la façade en pierre de taille, les moulures et boiseries dans les pièces d’apparat, la cuisine tout équipée moderne, rutilante et fonctionnelle, les escaliers en bois. L’affrontement final se déroule en bordure de la rivière Gotham, et l’artiste a également pris le temps de représenter un pont dans tous ses détails, ainsi que les embarquements, les quais et les parapets. Les images offrent donc au lecteur des endroits décrits dans le détail, chacun avec leurs particularités.

Cossu

Cossu © DC comics

Les personnages sont représentés avec la même approche descriptive, des tenues vestimentaires particulières et adaptées. Les êtres humains normaux disposent de morphologies réalistes. Les expressions des visages sont variées, mais avec un niveau de nuance qui ne permet pas toujours de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage. Le langage corporel reste dans un registre mesuré pour les individus normaux. Pour Diana, JG Jones lui donne des vêtements qui n’accentuent pas ses rondeurs, à l’exception de son costume de Wonder Woman pour lequel il respecte la coupe traditionnelle, mais avec des bottes sans talon). Il la représente régulièrement en contreplongée ce qui lui la place au-dessus du commun des mortels, un peu plus proche de son statut de semi déesse. Batman a revêtu son costume gris foncé, sans ovale jaune sur la poitrine, avec les bottes à semelle crantée.

L’ensemble des dessins s’applique donc à rester dans un registre le plus réaliste possible. Même les Érinyes sont représentées de manière littérale, avec comme particularité des vêtements évoquant la Grèce antique, et des petits serpents à la place des cheveux. Les affrontements ne sont pas nombreux, mais JG Jones réalise un travail impressionnant de metteur en scène en prenant soin que la succession des cases permette au lecteur de suivre chaque enchaînement de mouvements et que les personnages se déplacent en fonction du relief de l’environnement, des obstacles, des objets présents, etc. L’encrage de Wade von Grawbadger sait se faire aussi bien minutieux avec des traits fins que plus appuyé avec des surfaces noires aux contours fluides. Comme à son habitude, Dave Stewart réalise une mise en couleurs impeccable qui enrichit les dessins, améliore le contraste entre chaque forme, et leur ajoute une discrète volumétrie par le biais de légers dégradés.

La couverture annonce clairement un affrontement entre Batman et Wonder Woman, avec une forme d’humiliation. Dans les 2 premières séquences, Greg Rucka explicite le principe de l’Hiketeia par lequel un individu place sa vie dans les mains d’un protecteur qui en devient responsable devant les Érinyes. Il s’agit là d’un dispositif induisant une dynamique imparable au récit. Le conflit entre Diana et Batman en devient inéluctable et inextricable à partir du moment où elle prend en charge une criminelle. Le scénariste déroule ce dilemme moral de manière linéaire jusqu’à sa conclusion, chaque phase pouvant être anticipée par le lecteur. Rapidement, il apparaît que l’affrontement entre les 2 superhéros aura bien lieu (à 2 reprises même), mais qu’il ne constitue pas l’intérêt majeur du récit. Sous des dehors fantastique (superhéros, personnages mythologiques), l’auteur s’attache à montrer la personnalité de son protagoniste principal. Le lecteur n’a accès à ses pensées qu’à de rares reprises, par le biais de petites cellules accompagnant l’image. Rucka préfère montrer qu’expliquer.

Face aux Érinyes

Face aux Érinyes © DC comics

Dès le départ, le lecteur n’est pas dupe : il s’agit de personnages récurrents, Batman et Wonder Woman continueront d’exister après ce récit. Cette histoire ne changera pas fondamentalement leur relation. Il a également conscience qu’il s’agit d’un récit de Wonder Woman, car c’est écrit dans le titre. Greg Rucka montre donc comment Diana réagit à cette nouvelle responsabilité qu’elle n’a pas demandée. De séquence en séquence, l’auteur fait la preuve de sa capacité à transcrire le caractère de son personnage. Il ne lui écrit pas de longs soliloques dans lesquels elle expliquerait son comportement, il montre ses réactions. Ainsi Diana prend très au sérieux les responsabilités découlant de l’Hiketeia, conformément à son éducation (mais aussi à la présence visible des Érinyes) et donc à sa culture.

Ensuite, il est intéressant de voir comment Diana se comporte vis-à-vis de sa protégée Danielle Wellys. Elle ne fait pas montre de réactions enfantines ou adolescentes ; elle se conduit en adulte ayant réfléchi à la situation. Le lecteur a le plaisir de découvrir une héroïne consciente de sa position privilégiée, mais aussi de ses responsabilités, du fait que sa protégée conserve toute son autonomie, sa liberté de pensée, et que son histoire personnelle (et donc ses motivations) ne lui est pas connue. Le lecteur se retrouve dans une position d’observateur privilégié à voir comment cette femme assume ses responsabilités, consciente du danger que cela fait peser sur elle (en cas d’échec ou de ratage les Érinyes ne seront pas tendres).

Greg Rucka, JG Jones, Wade von Grawbadger et Dave Stewart ont réussi le pari de raconter une histoire complexe de Wonder Woman, en assumant toutes les particularités étranges (mythologie, superforce, ambassadrice de paix n’hésitant pas à utiliser la force) et parfois contradictoires du personnage. L’histoire est d’autant plus réussie qu’il n’y a pas de supercriminels, pas de risque de destruction de la planète. Diana doit faire preuve de courage et de droiture morale pour pouvoir triompher d’une épreuve qui sort de l’ordinaire.

À genoux !

À genoux ! © DC comics

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Il s’est passé quoi pour que Batman serve de paillasson à Wonder Woman ? Découvrez l’Hiketeia, une histoire culte de Greg Rucka et JG Jones récemment réédité chez Urban. Et rejoignez Présence dans sa génuflexion devant cette histoire incontournable.

La BO du jour : tout le monde se traîne aux bottes de Diana. Et un jour ces bottes te piétineront toi aussi !

36 comments

  • Jyrille  

    Je viens de mater THE OLD GUARD sur Netflix avec Charlize Theron. Je ne savais pas que c’était une adaptation d’une bd de Greg Rucka. C’est sympa mais rien d’exceptionnel.

    • Eddy Vanleffe  

      Greg Rucka n’est clairement pas un nom qui me fait passer à la caisse… il n’a qu’un histoire et une héroïne.
      son premier run sur Wonder Woman est assez sympa quand même.

      • Présence  

        Je n’ai pas tout lu de Greg Rucka, loin s’en faut. Il y a quand même plusieurs de ses séries que j’ai trouvées excellentes : la moitié des tomes de Stumptown une partie de Gotham Central avec Ed Brubaker, Black Magic. Old Guard : sympathique, mais pas excellent. Lazarus : extraordinaire.

        J’attends avec impatience le recueil de sa série Lois Lane.

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