Allumettes Suedoises (Camilla Lackberg en BD)

Les romans de Camilla Lackberg par Olivier Bocquet et Léonie Bischoff

Une bien jolie allumette suédoise

Une bien jolie allumette suédoise

par BRUCE LIT

VF : Casterman

Nous parlerons aujourd’hui d’un diptyque des aventures de Patrik Hedström et Erica Falck, des personnages bien connus des amateurs des best sellers de l’auteure suédoise Camilla Läckberg.

Ces adaptations sont signées Olivier Bocquet pour le scénario et Léonie Bischoff pour les dessins. Elles peuvent se lire indépendamment avec une fin en bonne et due forme pour chaque volume, même si une mini-continuité existe entre les albums. Un volume 3 était impatiemment attendu pour 2018 avant que ce qui semble être des problèmes avec l’éditeur ne vienne interférer avec la date de sortie. 

La Princesse des glaces (2014)

En Suède, l’amie d’enfance de notre héroïne Erica est retrouvée suicidée dans sa baignoire. Écrivain, Erica va s’improviser détective et découvrir avec son ami policier Patrik de sordides secrets de famille dans la famille de la victime, des apparences trompeuses et bien sûr un meurtre déguisé. La révélation du meurtrier sera aussi choquante qu’inattendue.

Revenez ! Ce n'est pas la Reine des neiges !

Revenez ! Ce n’est pas la Reine des neiges !

Le prédicateur (2015)

Erica et Patrik attendent un enfant. C’est le moment pour que réapparaissent les cadavres de jeunes femmes torturées et disparues depuis 25 ans. Lorsque de nouvelles victimes disparaissent aux alentours d’un camping, le doute n’est plus permis : le tueur d’origine ou son copycat sont de nouveau en activité. Patrik va devoir enquêter sur la mort de ces enfants tout en attendant le sien.

En préambule, je dois vous faire un aveu : je n’aime pas beaucoup les polars suedois ou tout du moins ce qui nous est vendu comme une marque de fabrique made in Millénium : des femmes toujours torturées et mutilées, des secrets de famille déboulant systématiquement sur des viols, incestes et enfants cachés.  Du Dickens mâtiné de Triller.  Pour ma part, ce genre de situations fait partie de ma routine professionnelle et je n’ai aucune envie de me replonger là -dedans après une journée de boulot.  D’autre part c’est un peu trop misérabiliste à mon gout : je n’ai pas lu les Millénium, mais la trilogie cinématographique m’aura souvent plus rire que frémir avec ses situations absurdes, ses scènes too much et son héroïne antipathique Lisbeth Salander.

Pour démêler les secrets de famille, mieux vaux une petite fiche technique. Ça tombe bien, les auteurs ont pensé à vous !

Pour démêler les secrets de famille, mieux vaux une petite fiche technique. Ça tombe bien, les auteurs ont pensé à vous !

Ce qui m’a convaincu de me lancer là dedans ? Ben, tout simplement le nom d’Olivier Bouquet qui m’avait enchanté avec son Transperceneige et qu’au hasard d’une librairie descent je trouvais son nom et les dessins jolis.  D’emblée, il convient de le préciser pour tous les amateurs hardcore de ces polars surgelés : à bien des égards, ce Prédicateur et cette Princesse des neiges les décevront.  Boquet  rend sympathique le personnage d’Erica notamment durant sa grossesse où dans le roman elle n’arrête pas de chouiner et de se montrer odieuse. Inversement, de nombreuses scènes concernant l’enfance et l’adolescence des victimes ont été ajoutées.

Chaque volume a  en préambule  une page de présentation des personnages pour que le lecteur s’y retrouve entre les personnages et leurs interactions. Ce n’est pas si ardu que Game of Thrones mais c’est parfois nécessaire car on sent parfois que Bocquet  doit faire vite pour conclure une intrigue de 300 pages dans les romans en moitié moins dans ses BD.  Un didacticiel pas si innocent que ça, car, nous allons le voir, les auteurs prennent une distance parfois ironique avec le matériel de base. Une manière un peut théâtrale de dédramatiser l »univers sordide de Lackberg.

The life was brighter, the days were sweeter...

The life was brighter, the days were sweeter…

Enfin, parlons du volet graphique : proche parfois des dessins de Sfar, les illustrations de Léonie Bischoff semblent souvent inappropriées dans ce qui est attendu de cette plongée dans le glaugue : alors qu’on pouvait s’attendre à une mise en scène lugubre à la Seven, les personnages de Bischoff sont rieurs, les couleurs chaleureuses, le trait est harmonieux, fin, bien dans sa page, parfois presque cartoonesque.

Mais si comme moi, vous vous fichez de ces polars comme de votre dernière savate ou si tout simplement vous êtes curieux et ouvert d’esprit, vous pourrez alors vous pencher sur les qualités de ces deux volumes. Poursuivons sur le dessin.  Bischoff dessine merveilleusement bien l’enfance, sa légèreté, son insouciance, sa poésie. La Princesse des neiges démarre sous des couleurs chaudes.  Erica et Alexandra enfants descendent une pente à vélo, croisent Patrik en patin à roulette : l’histoire commence sur une pente où le lecteur est amené à prendre de la vitesse : celle des souvenirs et de l’enfance lumineuse.

Erica et Patrik : deux enquêteurs atypiques et sympathiques qui savent profiter des bonnes choses

Erica et Patrik : deux enquêteurs atypiques et sympathiques qui savent profiter des bonnes choses

Que ce soit à vélo ou dans la mer, Bischoff trouve l’angle approprié pour rendre sa scène convaincante sans la transformer en cliché.  Elle réussit également à restituer cette part d’enfant chez ses adultes tout accablés soient-ils, notamment dans le premier volume où Erica est à la fois mutine, gourmande et sensuelle.

Enfin, et c’est la qualité majeure de ces deux albums, l’osmose entre le scénariste et sa dessinatrice semble totale : aucun ne semble vouloir surclasser l’autre et de nombreuses scènes muettes brillent de l’art de la mise en scène de Bischoff et de l’humilité de Boquet à ne pas vouloir caser ses mots à tout prix. C’est au contraire deux récits très simples où le lecteur prend plus de plaisir à suivre les interactions des personnages entre eux, les voir vivre, aimer, haïr, souffrir  qu’à suivre l’intrigue policière parfois lourdingue de Lackberg.

La peur muette

La peur muette

Bocquet est décidément un scénariste imprévisible !  Dans Terminus, il arrivait à distiller des touches d’humanisme et d’espoir dans un récit pas forcément joyeux, associé à Jean-Marc Rochette, un vieil ours à la misanthropie assumée.   Il restituait aux personnages du Transperceneige une humanité revenant progressivement à la vie après le dégel. Ici, (et c’est amusant, puisque dans le premier volume la glace joue un rôle prépondérant), c’est une vie qui refuse de mourir malgré les meurtres alentour.

Ce n’est pas une approche naïve, loin de là, mais au contraire une mise en parallèle chère à un Jason Aaron entre un événement heureux et son glacial contrepoint : les promesses de l’enfance face au vernis écorné de l’âge adulte, le corps d’Alexandra flottant léger dans l’océan  ensoleillé et son cadavre  gelé dans une baignoire,  son corps sensuel et odorant et son autopsie impitoyable, le chemin littéral parcouru entre deux soeurs dont l’une a été salie par ces meurtres et l’autre y a survécu.pred_2

Une mise en scène souvent brillante de l'avant/après

Une mise en scène souvent brillante de l’avant/après

Tout est double dans l’écriture de Bocquet : les lieux, les situations et les personnages qui ont souvent en l’autre le miroir inversé d’eux-mêmes. C’est aussi vrai dans les scènes de tortures et de meurtres qui, nous l’avons vu, n’ont rien d’effrayantes. En lieu et place de la peur,  Bocquet et Bischoff proposent une approche empathique de la victime, de sa peur et de sa solitude. Mais dans les méandres de l’enquête où l’on surnage dans des adultères, des avortements et des incestes, Bocquet trouve le moyen d’insérer des scènes d’une grande tendresse voire d’une certaines poésie : c’est Erica qui affamée de vérité se goinfre de gâteaux chez un suspect ou Patrik, enterré dans le sable par une enfant, qui répond au médecin légiste !

Ce sont ces pages inattendues qui confère à ces albums un charme absolu, le même que l’on trouvait chez Twin Peaks quand l’enquête s’effaçait au profit des personnages. Dans La Princesse des Glaces, chaque scène contient environ quatre pages pour développer ses personnages. Sur le papier, Bischoff leur donne toujours quelque chose à faire, une attitude à avoir. Le Predicateur a lui un rythme un peu plus saccadé mais la fascination de Bocquet pour l’avant/l’après reste toujours prédominante.

L'enquête de Patrik le mènera dans des situations extrêmes....

L’enquête de Patrik le mènera dans des situations extrêmes….

Voici deux thrillers bien atypiques : on y tremble jamais mais on y ressent beaucoup dans des jeux de miroirs habilement mis en scène et dessinés avec beaucoup de grâce.  Pour ma part, les quelques recherches comparatives entre les romans et la BD me font penser que je ne serai pas plus que ça client de la littérature de Camilla Lackberg. Mais attendrais avec impatience le troisième volume des aventures dessinées de Patrik et Erica prévu pour 2018.

Deux aventures insolites remarquablement dialoguées où la vie reste fragile, soumise à l’amertume et à la déception mais qui refuse de s’éteindre sur ces biens étranges allumettes suédoises.

Bon, un  peu de glaugue pour la fin ?  -Demagobruce...

Bon, un peu de glaugue pour la fin ? -Demagobruce…

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Vous aimez Millénium ? Les romans de Camilla Läckberg et les Thrillers venus de Suède ? Et bien, un autre spécialiste du froid Olivier Bocquet Monsieur Transperceneige les a transposé en bande dessinée pour un résultat…chaleureux et surprenant à découvrir chez Bruce Lit.

La BO du jour : Les Etrangleurs trouvent que la Suède, c’est le pays le plus chiant du monde.

16 comments

  • Manu  

    D’habitude je ne suis pas client de ce genre de dessins. Mais là je suis prêt à devenir plus curieux

  • Matt  

    « des femmes toujours torturées et mutilées, des secrets de famille déboulant systématiquement sur des viols, incestes et enfants cachés. »

    C’est systématique ça ? C’est le cas dans Millenium certes mais je ne savais pas que c’était ue « mode » suédoise.
    Moi j’aime bien les 3 film (ou plutôt les 6 épisodes de 1h30 de la série qui ont été découpés en 3 films avec pas mal de scènes supprimées) et je ne trouve pas Lisbeth Salander anthipatique du tout. Elle joue très bien la fille à problèmes qui en a chié et à des troubles sociaux.

    Mais sinon ces BD…why not ? Moi j’aime assez quand les dessins semblent en décalage avec la noirceur de l’histoire. Parfois même je trouve ça choquant car le style visuel ne nous prépare pas à voir certaines choses terribles. Et ça évite aussi l’abus de noirceur visuelle qui peut lorgner vers le matraquage pour mettre le lecteur mal à l’aise avec un trait déplaisant à regarder.
    Mais bon apparemment ce n’est pas fini donc…je passe pour l’instant^^

  • Présence  

    Comme je suis vieux, la référence pour les polars suédois à mes yeux, c’est les enquêtes de Martin Beck, écrites par Maj Sjöwall et Per Wahlöö (Mince ! En vérifiant sur wikipedia, je viens de découvrir qu’ils avaient été écrits entre 1965 et 1975… mais je les ai lus beaucoup plus tard). Mais qu’à cela ne tienne, la couverture de la princesse des glaces est vraiment magnifique.

    Le principe d’une page de présentation des personnages est très malin. Il me rappelle également la liste des personnages fournie en début d’un texte d’une pièce de théâtre. Dans le cas de la BD, il permet de les présenter plus rapidement et effectivement de fournir une page de référence au lecteur qui en a parfois besoin.

    C’est très intéressant cette analyse basée sur la dualité, sur les situations en miroir. J’ai longtemps été fasciné par les histoires de tueur en série, par la manière dont ils transgressent les tabous, sans explication véritablement rationnelle.

  • Tornado  

    Franchement, le sujet + le côté décalé et séduisant des illustrations pourraient vraiment me plaire. Hélas, au vu de ma pile de lecture, il faut à présent un coup de foudre pour déclencher l’achat !

    • Bruce lit  

      @Présence : je ne connais fichtre rien à cette littérature suédoise que tu cites.
      @Tornado : Je ne pensais pas que les illustrations te plairaient. Peut être une idée de cadeau pour Mme pour noël que tu pourras squatter :).
      @Matt : Les trois Millenium + les 3 Lackberg ont suffi à me faire une idée de ces thrillers sociaux peu ragoutants pour me lancer dans d’autres romans. Millenium 3 est un grand moment d’absurdie (le film) pour lequel je me rappelle avoir été étrillé sur amazon. Tiens, je ne regrette pas cette période.

      • Matt  

        On n’arrive pas à tomber d’accord en ce moment. Mais on va éviter de lancer encore un débat.
        Pour moi c’est des bons films, je ne vois pas trop ce que tu as trouvé absurde. Le procès ?
        Pour l’aspect peu ragoutant…bah…je ne lirais ni ne regarderais ça tous les jours, mais ce n’est pas pire que des films de meurtres en série. Ce n’est pas parce qu’il y a des violences sur les femmes et des viols que c’est pire que des histoires de gens qui en coupent d’autres en morceaux. Ce sont juste des thèmes différents. Et pour ma part j’ai trouvé ça bien que ça parle des trafics de femmes. Je ne connais pas trop d’autres films qui en parlent. C’est sûr qu’on ne se marre pas mai bon…c’est pas le but.
        Sinon je n’ai pas vu les versions courtes (les 3 films donc) mais le format original en série de 6 épisodes (ça fait 3h par film, soit environ 30min de plus par film par rapport aux version ciné)

  • Patrick 6  

    Pas mal du tout… Trash à souhait en tous cas ! La superposition des deux dessins, avec la fille allongée avec une pose vaguement lascive, puis allongée (nettement lascivement) sur la table de la morgue est vraiment une image choc ! Eros et Thanatos réunis en deux planches !
    Voilà qui a l’air fort intriguant, même si le couple a un petit coté Mulder et Scully qui me dérange un peu… Mais bref je tacherais d’y jeter un coup d’œil lors de mon prochain retour à Paris :)

    • Bruce lit  

      Attention Patrick.
      La séquence Trash est juste sur cette page avant/après. Pour le reste c’est comme dit dans l’article très grand public.

  • Jyrille  

    Je ne connaissais pas du tout : ni la bd, ni les romans. Je n’ai même pas fini de lire Millenium puisque je n’ai lu que les deux premiers tomes. J’ai vu les films, le premier adapté par Fincher reste ma préférence.

    Ici je ne suis pas fan du dessin et même si les histoires promettent d’être très divertissantes, je ne me sens pas pour le moment de tenter cette lecture… Quand je pense au nombre de bds que j’ai envie de m’acheter…. cauchemar.

    Merci pour la découverte en tout cas.

  • Jyrille  

    Ah tiens j’écoute ton titre des Stranglers et je trouve ça très bien. Je le sais pourtant que les best of ou les albums toujours mis en avant ne sont jamais vraiment la solution. Et là, de suite, cela me parle bien plus que La Folie.

    Même ce titre-là me donne envie de tenter plus loin : https://www.youtube.com/watch?v=flUxmdlhiHY

    • Eddy Vanleffe  

      Les six premiers albums des Stranglers sont une tuerie.
      surtout Rattus Narvegicus et The Raven (incroyablement riche et mélodique, fourmillant de trouvailles)

  • Bruce lit  

    Tous les albums de l’ère Cornwell sont bons. A l’exception de Aural Sculpture et ses sonorités atroces et « 10″.

    • Eddy Vanleffe  

      J’aime Aural Sculpture mais pas 10 que je trouve « indigne » du son Stranglers, je ne sais pas, il est trop simple…
      Ils ont souvent dit avoir gardé le mauvais mix (il rejettent la prod de Baker)

      Je dois dirte que j’aime les Stranglers jusque’à Giants… j’ai tout, tout les compil de faces B, les live où Cornwell est en prison, les live radio, les peel sessions…
      en fait je vois un un stranglers que j’ai pas, je le prends…
      bien sûr il m’en manque (un ou deux live…) mais sinon je suis un fou furieux… ^^

  • Eddy Vanleffe  

    le solo de JJ?
    non, Nosferatu, European Cometh non plus…

    • Bruce lit  

      Un jour parfait est vraiment….parfait !
      Un curieux mélange où Daniel Darc chanterait sur des musiques de Depeche Mode !

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