Consacrer sa vie à une épreuve (L’âme du Kyudo)

L’âme du kyudo par Hiroshi Hirata

Un article de  : PRÉSENCE

1ère Publication le 12/04/14 -MAJ le 13/06/20

VF : Delcourt

Les coulisses de l'exploit

Les coulisses de l’exploit©Delcourt

 

Il s’agit d’un récit complet et indépendant de tout autre, en 1 tome unique. Le récit a été publié initialement en 1969/1970. Il est en noir & blanc, écrit dessiné et encré par Hiroshi Hirata.

Ce tome comprend également 4 pages de glossaires, un texte de 2 pages d’un descendant d’un inspecteur du fief du seigneur Owari, 11 pages d’interview du responsable éditorial de l’histoire lors de sa prépublication, 2 pages de commentaires de Junzô Ishiko, un court texte d’Hiroshi Hirata et une biographie d’Hirata.

L’histoire s’ouvre avec une présentation du temple de Rengeôin (appelé Sanjûsangen-Dô) à Kyoto, et en particulier de sa galerie ouverte de 120 mètres de long, sur le côté Est, protégée par un auvent. En 1606, Asaoka, un archer, s’installe à l’une des extrémités de cette galerie et réussit à envoyer 51 flèches à l’autre extrémité. Cette épreuve est institutionnalisée par différents fiefs et est baptisée Tôshyia. Elle dure 24 heures. Au fil des années, détenir le record de flèches ayant traversé devient une marque de prestige pour le fief duquel dépend l’archer.Chaque seigneur de la région instaure donc un programme de recrutement et de formation à l’art du tir à l’arc, Kyudo en japonais.

Il revient à chaque fief qui présente un candidat de financer l’épreuve qui se déroule chaque année au temple Sanjûsangen-Dô. Le père de Kanza est tué par accident par un archer à l’entraînement. Kanza (samouraï de basse classe) réussit à se faire patronner par un seigneur de haut rang du fief qui l’inscrit à la préparation au défi Tôshyia.

À la fin des années 1950, certains mangakas (auteurs de manga) décident que les mangas peuvent également pouvoir raconter des histoires à destination d’un public adulte. « L’âme du Kyudo » s’inscrit dans ce courant. Hiroshi Hirata écrit l’équivalent d’un roman historique, racontant l’histoire d’un personnage fictif, participant à une épreuve ayant réellement existé.L’entrée en la matière déconcerte.

Le récit commence par un dessin pleine page montrant la perspective de la galerie ouverte (le lieu de l’épreuve du Tôshyia), puis une autre vue du temple minutieusement détaillée sur 2 pages, puis une autre image sur 2 pages comprenant 36 statues de Bouddha pour évoquer le millier de statues abritées dans le temple, puis encore 2 dessins en double page, montrant les détails architecturaux de la charpente de la galerie.

Soutènement de la charpente

Soutènement de la charpente ©Delcourt

Après ces dessins montrant dans le menu détail l’environnement de l’épreuve Tôshyia, l’histoire introduit les premiers personnages, Asaoko et son assistant. Au premier abord, les images dessinées par Hiroshi Hirata semblent faites à la va-vite, avec des visages dessinés à gros traits, des postures un exagérées pour mieux faire passer le mouvement et l’état d’esprit des personnages, des expressions de visage un peu forcées, et une apparence générale qui donne une impression de dessins réalisés rapidement, d’un premier jet qui n’a pas été retravaillé et qui n’a pas été peaufiné.

Pourtant le regard repère des détails et constate une grande cohérence visuelle. Il n’y a aucun doute sur l’authenticité des tenues des personnages, sur la véracité de l’architecture, sur les accessoires divers et variés (de la vaisselle au harnachement des chevaux). D’un côté, l’apparence rugueuse des dessins confère un aspect naturel et spontané qui facilite la lecture et en augmente le rythme. De l’autre côté, alors que les pages se tournent très vite, le lecteur constate qu’il assimile un grand nombre d’informations transmises de manière visuelle.

Authenticité des costumes et des accessoires

Authenticité des costumes et des accessoires©Delcourt

Il ne s’agit donc pas d’un dessinateur qui s’économise, mais d’un artiste qui choisit chaque trait pour l’information qu’il apporte, et qui a sciemment fait le choix d’une esthétique âpre, en cohérence avec la nature du récit. Une fois habitué à cette esthétique, le lecteur constate l’efficacité peu commune de la narration sur le plan visuel.

Au premier niveau, le lecteur découvre l’histoire de cette épreuve singulière et de ce jeune homme qui voue sa vie à devenir « Premier dans le ciel », le titre décerné à tout nouveau détenteur du record. Sur ce plan-là, Hiroshi Hirata raconte l’apprentissage d’une discipline, de ses valeurs, par un jeune homme au fil des semaines, des mois et des années.

Il l’a pourvu d’une motivation complexe qui évolue au fil du temps passant d’une forme de vengeance de son père à une ascèse sportive devenant le sens de sa vie. En parallèle l’histoire du Tôshyia se confond avec les luttes d’influence des fiefs, et l’évolution des techniques d’archerie. Au fil de ces 422 pages, l’auteur aborde de nombreux aspects du Kyudo.

Perdu dans ses motivations

Perdu dans ses motivations…©Delcourt

Il montre comment cet art martial se trouve transformé en compétition sportive. L’enjeu pour un fief est tel qu’il s’installe une course à la préparation de nouveaux champions, avec la conception d’aire d’entraînement toujours plus sophistiquées (jusqu’à reproduire la galerie ouverte du temple), avec des sessions de recherche et développement sur les arcs, les flèches et les gants du kyudoka.

À un deuxième niveau, le lecteur peut douter de la réalité de ce code de l’honneur rigide et exigeant des différents participants (les perdants allant jusqu’à se faire seppuku), des sommes englouties (au détriment de la population) par les seigneurs pour présenter un nouveau champion.

Le savoir faire d’Hiroshi Hirata lui permet de rendre vivant ces codes moraux, au travers d’individus plausibles et réalistes. Une fois plongé dans ces us et coutumes, le lecteur prend alors conscience de l’analyse pénétrante que l’auteur effectue. Il y a donc la fonction régulatrice du Tôshyia accaparant beaucoup de ressources des fiefs, mobilisant les dirigeants et leur population, la compétition sportive remplaçant les batailles.

Entre esquisse et détails

Entre esquisse et détails©Delcourt

Il y a les stratégies développées par les seigneurs pour disposer d’un champion, leurs calculs pour savoir qui inscrire à l’épreuve afin d’avoir le plus de chances (sans jamais prendre en compte les aspirations des kyudokas). Au fur et à mesure de l’augmentation du record, ils doivent prendre en compte qu’un archer devra la tenter plusieurs fois, ce qui décale d’autant le bénéfice de leur investissement.

Hiroshi Hirata se montre encore plus perspicace et émouvant avec les interrogations qui assaillent Kanza. Au début, celui-ci s’interroge sur la dureté de l’entraînement qu’on lui fait subir, ce qui l’amène à réfléchir à sa motivation et à son implication. Il s’agit de thèmes souvent rabâchés dans les mangas pour adolescents. Au fur et à mesure de des mois passés à s’entraîner, Kanza va approfondir sa réflexion, constater que toute sa vie est organisée pour parfaire sa technique afin de décocher le plus de flèches possibles en 24 heures dans la galerie ouverte du temple.

D’un côté, il devient un expert de cette technique à un niveau exceptionnel, de l’autre sa vie n’a de sens que dans le contexte du Tôshyia. Tout événement extérieur indépendant de sa volonté remettant en cause la tenue de l’épreuve remet également en cause sa raison d’être.

L’épreuve sportive n’a plus de sens que pour elle-même, c’est-à-dire qu’un détenteur du record du Tôshyia n’est capable de faire que ça (envoyer le plus de flèches possible sur 120 mètres en 24 heures). Son adresse n’a aucune application pratique, et certainement pas sur un champ de bataille où les conditions d’affrontement n’ont rien à voir avec une compétition policée.

Le récit d’Hiroshi Hirata fait apparaître toute l’absurdité existentielle à consacrer sa vie dédier sa vie à un tel objectif, mais aussi toute la force spirituelle (et l’apprentissage qui va avec) nécessaire pour réussir cet exploit. Au travers de « L’âme du kyudo », Hiroshi Hirata a réalisé une fresque historique, une analyse des relations de pouvoir des seigneurs de la région de Kyoto, un portrait pénétrant de la position des athlètes de haut niveau, une histoire passionnante et émouvante.

Une dramatisation parfois accentuée

Une dramatisation parfois accentuée©Delcourt

 

2 comments

  • Bruce lit  

    Pour tes grands débuts en manga, tu n’as pas été chercher ni le plus simple, ni le plus populaire !

    Se pourrait t’il que Frank Miller ait lu cela ? Sur la planche « perdu dans ses motivations » , cela semble flagrant !

    Je crains malgré tout que cela soit « trop contemplatif » pour moi !

  • Présence  

    Si mes souvenirs sont bons, Frank Miller a découvert les mangas lors d’un séjour au Japon. Il a en particulier été fortement influencé par Lone Wolf & Cub. Il a même réalisé les couvertures des premiers tomes de l’édition américaine qui ont également été reprises pour l’édition française.

    Je ne suis pas sûr que les ninjas de Daredevil viennent de là. Par contre l’inspiration pour « Ronin », c’est sûr.

    Comme te le montre les images, tout n’est pas contemplatif.

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