En franchissant la frontière… (Le Punisher de Gregg Hurwitz)

Punisher MAX – Girls in white dresses par Gregg Hurwitz et Laurence Campbell

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Sur les covers, Dave Johnson prenait la relève de Tim Bradstreet © Marvel Comics

Article de JP NGUYEN

VO : Marvel

VF : Panini

En 2008, après 60 numéros de Punisher MAX, Garth Ennis tirait sa révérence. Pour lui succéder, plutôt que de choisir un scénariste régulier, Marvel préféra miser sur une rotation d’auteurs ayant déjà fait leurs preuves en tant qu’écrivains de polars. Le premier à ouvrir le bal fut Gregg Hurwitz avec un arc en 5 numéros : Girls in white dresses , qui envoyait Frank Castle au Mexique, pour venir en aide à un village frappé par une série d’enlèvements et de meurtres de jeunes filles.

En VO, ce récit a eu droit à son inévitable TPB et a aussi été réédité dans le volume 5 du Punisher MAX – The Complete Collection. Il est sorti en VF dans le tome 15 de la collection Punisher MAX.

Lecteur, si tu franchis la frontière vers le sud de cet article, tu y trouveras quelques spoilers.

A cette époque, le Punisher MAX de Garth Ennis était devenu ma version de référence du justicier à tête de mort… et elle l’est d’ailleurs restée. Si les meilleures choses ont une fin, l’industrie de comics ne saurait s’en satisfaire, d’où la nécessité de produire de nouvelles histoires afin de perpétuer les franchises de l’éditeur. En bon lecteur compulsif, j’avais à l’époque enquillé plusieurs arcs du Punisher post-Ennis, sans vraiment y trouver mon compte, comme un fan d’Elvis qui n’aurait pas fait son deuil mais qui constaterait avec dépit que le quelconque sosie beuglant « Dont be cruel » n’est que l’ombre de l’ombre du King.

Et puis le Boss m’a proposé de parler de cet arc et je me suis demandé ce que j’en penserais, 10 ans après. Si je tiens toujours en très haute estime le run Ennisien sur Punisher MAX, j’ai (un peu) changé d’état d’esprit vis-à-vis des personnages du mainstream, en me faisant davantage à l’idée qu’il n’y en avait pas de version définitive, juste une succession de déclinaisons. Par exemple, MON Daredevil, restera celui de Miller-Janson-Mazzucchelli (avec une pincée de Nocenti/JR Jr) mais je peux concevoir (même si ça me fait très mal au cul) que certains lecteurs préfèrent la version de Charles Soule/Ron Garney (si, si, ça existe, je vous jure…) voire, hélas, celui de Netflix, vu que tête-à-cornes a accédé une plus grande célébrité grâce à cette série télé… Et d’ailleurs, si le Punisher de la série Netflix n’est pas celui de Ennis, ce n’est pas pour autant un personnage inintéressant. C’est une variation sur un même thème, qu’on aimera plus ou moins selon sa sensibilité, mais cela reste affaire de subjectivité.

Une famille disparue à jamais : les fondamentaux semblent respectés !  © Marvel Comics

Une famille disparue à jamais : les fondamentaux semblent respectés !
© Marvel Comics

Revenons-en à cette histoire du Punisher par Hurwitz et Campbell. Les Girls in white dresses du titre, ce sont les jeunes filles du village mexicain de Tierra Rota, qui sont enlevées puis rendues à leurs familles sous forme de cadavres mutilés. Les autorités locales se faisant graisser la patte pour regarder ailleurs, les villageois, probablement après avoir maté une rediff des Sept Mercenaires de John Sturges, vont chercher de l’aide au Nord de la frontière. Mais, sans doute pris par le temps, ils n’en engagent qu’un seul, de mercenaire, en l’occurrence Frank Castle. Ce dernier a beau clamer qu’il n’est pas un tueur à gages, il finit quand même par accepter la mission. Dans une courte scène muette, il reçoit même, passivement, les faveurs sexuelles d’une des femmes du village, désignée comme « cadeau » par le comité d’accueil.

Hem, hem… j’avais zappé ce détail lors de ma première lecture (ou je l’avais oublié) mais il ne contribuera pas vraiment à mon appréciation du Frank Castle version Hurwitz : un homme à la dérive qui est hanté par le massacre de sa famille à Central Park et qui, le jour du 30ème anniversaire de ce drame, contemple un verre de bourbon dans un bar glauque. Dans le verre, Castle ne perçoit pas la moindre perspective de réconfort, seulement l’image des cadavres des siens. Ce Frankie-là a plutôt l’alcool triste.

Un récit qui bande mou      © Marvel Comics

Un récit qui bande mou      © Marvel Comics

Et ça ne va pas s’arranger à la fin du second numéro de l’arc, où survient le rebondissement majeur de l’histoire : en examinant une planque des trafiquants locaux (bah oui, parce qu’on est au Mexique et qu’il va s’agir de trafic de drogue, comme c’est original…), le Punisher tire trop vite et une fillette subit un dommage collatéral… définitif !
David Lapham avait déjà utilisé le concept de balle perdue (pour l’auteur de Stray Bullets , quoi de plus normal ?) dans sa mini-série Daredevil/Punisher : Means and Ends . Mais la victime était un SDF qui survivait à sa blessure. Tandis que là, le Punisher de Hurwitz devenait un tueur d’enfant !!!

Pas de panique, on est chez Marvel et, comme dit plus haut, on a des franchises à exploiter. Il ne faudrait quand même pas déprécier les actifs au-delà du raisonnable. Du coup, au bord du suicide dans le troisième numéro, Castle se reprendra pour autopsier sa victime présumée et s’apercevoir que le calibre des balles ne correspond pas… Ouf ! Pupu n’a pas tué de gosse ! Il n’est qu’un tueur psychopathe ciblant les criminels ! Beaucoup plus fréquentable, non ? Ragaillardi, Frankie va pouvoir aller dégommer tous les sinistres sires à l’origine du complot dans les deux derniers chapitres de l’arc.

Et au fait, qui c’est-y le vilain pas beau qui avait ourdi ce plan machiavélique pour coller le bourdon à Frankie ? Un type qui le connaît vachement bien : Jigsaw ! Cet ennemi récurrent, ayant subi une déconstruction faciale sous le bistouri du docteur Castle, est issu de l’univers Marvel « classique ». Du coup, dans Punisher MAX, il fait un peu tâche. Pièce (de puzzle) rapportée, en quelque sorte. Certes, Ennis avait eu l’occasion de réutiliser certains méchants sur plusieurs arcs (le général Zakharov, Rawlins, Barracuda) mais ils avaient quand même plus de gueule… euh, je veux dire par là qu’ils avaient une vraie présence et un rôle bien défini dans l’histoire, ils n’étaient pas interchangeables. Ici, Jigsaw est dépeint avec un charisme se situant entre celui de la moule et de l’huître (ce qui n’est pas le cas du Boss Bruce, et ceux qui diraient le contraire ne font que s’adonner à la conchie-Lit-culture…)

Jigsaw, une pièce qui ne colle pas vraiment avec le reste © Marvel Comics

Jigsaw, une pièce qui ne colle pas vraiment avec le reste
© Marvel Comics

Résumons : nous avons donc un Castle dont la caractérisation ne me séduit pas des masses, plongé dans une histoire articulée autour d’un twist qui choque mais se dégonfle assez vite. Ajoutez à cela un Jigsaw bien fade et un règlement de comptes final très générique, ces Filles en robes blanches sont hélas assez mal fagotées. C’est plus fort que moi, j’ai beau vous avoir raconté que j’acceptais plusieurs déclinaisons d’un personnage, cette version-là est trop en décalage avec l’idée que je me fais du Punisher pour que j’y adhère.

Côté dessin, je serai un poil plus positif. Les planches très noires de Laurence Campbell dégagent une vraie atmosphère. Il montre assez peu les pupilles de Frank Castle ce qui confère une présence inquiétante au Punisher, au visage souvent mangé par les ombres, comme sur les couvertures que faisait Tim Bradstreet du temps de Ennis. Le découpage se fait quasi-exclusivement via des grandes cases horizontales et quelques pleines pages, c’est efficace mais un peu ennuyeux à la longue. La scène de « la balle perdue », avec la révélation de la « victime » du Punisher, est très bien racontée. Le champ-contrechamp de Frank et de la fillette illustre bien la symbolique d’un Castle qui passerait « de l’autre côté du miroir » en franchissant la ligne, le tabou ultime, le point de non-retour…
La colorisation de Lee Loughridge est bien dans le ton, elle aide à la lisibilité de certaines cases tout en préservant le côté crépusculaire des pages. Le soleil du Mexique, c’est plutôt au couchant qu’il éclaire notre sombre héros…

Le moment où tout aurait pu basculer…  © Marvel Comics

Le moment où tout aurait pu basculer…
© Marvel Comics

Au pays de la NRA, il était sans doute trop délicat de montrer que les armes tuent, sans discernement. Les auteurs ont donc privilégié la continuation de la légende du « bon » tireur face aux méchants tireurs. L’homme providentiel qui ne fait jamais d’erreur, ne commet pas de bavure. Celui que Trump et d’autres évoquent implicitement lorsqu’ils déplorent que les victimes du Bataclan n’aient pas pu être armées pour se défendre face aux terroristes (c’est vrai, dans la tuerie de Las Vegas, en octobre 2017, ça leur a vachement servi, aux américains, de pouvoir détenir des armes…).

Désolé de finir cet article sur une note acide… Je ne peux pas vraiment en vouloir à Marvel de ne pas avoir fait de Frank Castle un tueur d’enfant. Ce n’est pas non plus le genre d’histoire que je voudrais lire… Mais justement, puisqu’on sait tous qu’il ne peut pas en devenir un, à quoi bon baser une histoire sur ce twist ? On me rétorquera que ce qui compte, ce n’est pas le changement, mais l’illusion du changement et il y a sans doute du vrai là-dedans. Si la destination finale ne change quasiment jamais (un aller-retour vers le statuquo) le talent de certains auteurs rend le voyage plaisant tandis que d’autres vous font trouver le temps long. Bref, il vaut mieux que je m’arrête là ; je crois que ces filles en robes blanches sont suffisamment habillées pour l’hiver.

Le bodycount de Frank :
36 Morts
1 Requin
1 Enfant

Fais pas ça, Frankie ! Ça ne fera pas revenir Garth !  © Marvel Comics

Fais pas ça, Frankie ! Ça ne fera pas revenir Garth !
© Marvel Comics

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Lors d’une balle perdue, Le Punisher pense avoir provoqué la mort d’une enfant ? Résistera t’il à la tentation du suicide alors qu’il est en pleine mission sur un trafic de femmes ? JP Nguyen explore chez Bruce Lit Les Filles en robe blanche, premier opus du justicier post-Ennis.

La BO du jour :

Frankie est parti au Mexique rechercher des jeunes filles disparues, hélas, la magic touch Ennisienne a aussi disparu…

11 comments

  • Bruce lit  

    D’accord avec tout ce qui est écrit et bien entendu sur mon charisme inhumain….
    Comme toi l’histoire tient la route jusque au dévoilement de Jigsaw MAX.
    Après, j’ai mis de l’eau dans mon vin, puisque Jason Aaron fera de même avec Elektra, Bullseye et Fisk pour des histoires que j’ai aimées.
    Pour ma part, j’ai pris du plaisir à relire cette histoire pour les qualités que tu énumères. Je rajouterais la fatalité par requin interposé.
    L’offrande sexuel au Punisher m’avait aussi navré.
    Ce qui pêche dans cette histoire, c’est le rythme. J’ai lu cet été une histoire de Jim Starlin où le Punisher est indirectement responsable de la mort d’une trentaine d’enfants dans un car scolaire. Ca fait 48 pages, c’est bourrin au possible mais les remords de Castle sont plus intelligemment écrits.
    En tout cas, 36 morts sur le Bodycount. Il est nettement plus en forme que pour les deux histoires chroniquées hier.

    La BO du jour : comme on dit au cinéma, les goûts musicaux de l’auteur de cet article ne reflète pas ceux du patron de céans….

  • Tornado  

    Diantre, cette histoire a rendu notre JP moins enjoué que d’habitude…

    Je passe mon tour sans regrets. Il y a suffisamment de bonnes histoires du Punisher sur mes étagères.
    Et au fait, pourquoi avoir publié cet article en 2nde position alors qu’il est sorti avant les N° chroniqués hier ???

    • Bruce lit  

      Il faudrait demander à l’administrateur de ce site ! C’est n’importe quoi !

      • Tornado  

        Et ben ma bonne dame, tout part à vau-l’eau…

  • Présence  

    Cher Jean-Pascal,

    je pense que tu as poussé le bouchon trop loin (bien au fond de la gorge pour le coup). Même si je sais bien que les vertus cardinales à la mode pour chaque organisation/individu sont l’agilité et la souplesse, mon cerveau est absolument incapable de concevoir l’existence d’un lecteur préférant la version de Charles Soule/Ron Garney. Non… même en me forçant, je n’y arrive pas.

    Je suis tout de suite plus d’accord avec toi en ce qui concerne le pouvoir de séduction des planches de Laurence Campbell dont j’aime beaucoup le travail sur les épisodes récents de la série BPRD. Concernant l’histoire, tu m’as convaincu de ne pas y toucher et de rayer définitivement ces épisodes de la liste de mes lectures potentielles. Il est vrai aussi que Gregg Hurwitz et les 2 autres scénaristes d’hier ne luttent pas à arme égale avec Garth Ennis. Il ne dispose que d’une demi-douzaine d’épisodes pour mettre en scène Frank Castle. D’un autre côté, de ce que tu en dis et de ce qu’en a dit Bruce, rien n’est moins sûr qu’ils puissent en avoir eu plus à dire.

  • Jyrille  

    « Ouf ! Pupu n’a pas tué de gosse ! Il n’est qu’un tueur psychopathe ciblant les criminels ! Beaucoup plus fréquentable, non ? »

    Ah ah ! Rien que pour ces phrases ton article est nécessaire JP ! J’ai adoré toutes tes saillies et analyses, c’est super pertinent. D’ailleurs je reviendrai plus tard discuter de cette vision personnelle des personnages, ça m’interpelle.

    La BO : impardonnable. Moins 1000 points de mana, JiPi !

  • Matt  

    Pour ma part, tout ce que j’ai lu de Gregg Hurwitz c’est ses récits Batman.
    D’ailleurs je viens de lire la splendeur du Pingouin. Et…comment dire…si j’avais lu ça avant plein d’autres trucs, j’aurais trouvé ça chouette. Mais je crois que je sature avec ces origin stories toujours identiques;

    Tout plein de vilains de Batman ont la même histoire. Persécutés par leurs parents et raillés à l’école. ça en dévient vraiment gonflant.

    Le Joker ; persécuté par sa môman dans un récit de l’anthologie Joker
    two-face : maltraité par son père dans un récit de DeMatteis
    Pingouin : persécuté par son père et ses frères (Gregg Hurwitz)
    L’épouvantail : cobaye des expériences sur la peur de son père (Gregg Hurwitz dans la série « chevalier noir »

    J’sais pas, ça me gave en fait. Ok prises individuellement, ces histoires sont crédibles et fonctionnent. Mais si on prend du recul, on nous raconte toujours la même histoire pour tout le monde. En plus de briser le mystère de ces personnages, ça les rend tous similaires et génériques.
    Même Octopus chez Marvel, devinez quoi ? Il avait un père abusif.

    Y’a tellement plein d’autres traumatismes. Et puis c’est quoi ce besoin de créer de l’ampathie pour les méchants ? C’est pas forcément nécessaire. Et il y a d’autres histoires possibles. Certaines personnens sont au contraire trop choyées et surprotégées et ne savent pas s’adapter à la dureté du monde, et donc prennent des chemins vers l’illégalité. D’autres grandissent en fréquentant les mauvaises personnens qui les entraient dans des combines criminelles sans avoir été maltraitées. D’autres n’ont pas les moyens de leurs ambitions et sont constamment frustrés (ça, ça a été exploré pour l’origine de Clayface par Gregg Hurwitz pour le New52, c’était juste un mec sans charisme qui n’arrivait pas à devenir acteur)

    Bref j’en ai un peu ras le bol de ces origin stories qui utilisent toujours la même formule de la persécution durant l’enfance…

    • Eddy Vanleffe  

      J’ai lu un magazine spécial sur les serial killers et j’ai l’impression que la réalité n’a pas beaucoup d’imagination non plus…

    • PierreN  

      « Même Octopus chez Marvel, devinez quoi ? Il avait un père abusif. »

      Bruce Banner aussi. Dans ce cas-là, j’aime bien la façon dont ça a été géré, en revenant périodiquement et non de façon intempestive, et en apportant un nouvel éclairage sur l’origine du géant vert (la cause principale des différentes personnalités et donc des diverses facettes de Hulk).

    • Matt  

      @Eddy : Il n’y a pas que des serial killers dans tout ça, il y a aussi les barons du crime, les caïd mafieux, les tueurs à gages, etc.
      Et puis on est à Gotham avec des gens qui s’habillent en chauves souris ou en épouvantails, alors il pourrait y avoir plus d’originalité que dans la vie aussi non ? Parce que c’est du divertissement, et si c’est pour lire toujours les mêmes histoires…

      @pierre : Pour les héros c’est plus rare déjà, donc je ne râle pas forcément là dessus.

  • JP Nguyen  

    @Tornado : moins enjoué, moi ? J’ai quand même casé la « conchie-lit-culture » !

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