Exquis

 Young Gods & friends par Barry Windsor Smith

 AUTEUR : PRÉSENCE

Première Publication le 2 avril 2014 / Mise à jour le 06 mars 2015

Rousse avec un bikini métallique : ce n'est pas Red Sonja.

Rousse avec un bikini métallique : ce n’est pas Red Sonja.©Fantagraphics Books

Ce tome reprend les épisodes parus dans Storyteller 1 à 9 d’octobre 1996 à juillet 1997, ainsi qu’un prologue intitulé « The pizza story » mettant en scène Adastra, les épisodes 10, 11 et 12 (inachevé pour ce dernier), des annotations de Barry Windsor-Smith, un début de tentative de clore le récit, le synopsis de la fin de l’histoire, et un début d’histoire parue avant, mais se déroulant après.

Pizza story – Adastra (une déesse du panthéon Orgasma) s’est réfugiée sur terre et se lance dans la livraison de pizza à domicile. Malheureusement, le pizzaiolo est arrêté par la police suite à un malentendu, et l’aide qui arrive pour rédiger d’étranges invitations perd tous ses moyens devant la beauté d’Adastra.

Épisodes 1 à 12 – A une autre époque, dans le palais des dieux, Heros est songeur, il doit épouser Celestra le lendemain, la fille de la reine d’un autre panthéon de dieux. Il discute de son malaise avec Strangehands, son meilleur ami.

Pendant ce temps là, une flopée de chérubins conçoit la tenue de la mariée sur Celestra qui papote avec Adastra, sa soeur. Alors qu’Heros et Strangehand ont décidé d’aller boire un coup avant d’aller chasser les dragons (pour enterrer la vie de garçon d’Heros), ils croisent Adastra en train de gesticuler comme une folle, pour se débarrasser d’un chérubin caché dans sa chevelure rousse flamboyant.

Ils décident d’aller boire ensemble tous les trois. Ailleurs, Otan, le père tout puissant du panthéon d’accueil, rappelle à son Grand Vizir l’importance capitale de l’union de son fils Heros avec Celestra. Sur ces entrefaites, la reine Organa (la mère de Celestra) arrive pour exiger la présence du futur époux auprès de la promise qui se languit. Il s’agit essentiellement d’une comédie mettant en scène des dieux archétypaux, avec une femme n’ayant pas la langue dans sa poche, dans un environnement onirique, avec un soupçon de romantisme.

Dès le premier épisode, la personnalité d’Adastra rayonne de chaleur et domine le pauvre Aran complètement empêtré dans son système de valeur. Adastra a acquis un parler légèrement argotique et très terrestre, alors qu’Aran s’exprime en termes choisis et fleuris dans un parler shakespearien.

Il adore la déesse Isis, et il idolâtre Adastra comme une déesse (mineure par rapport à Isis, mais déesse quand même). Or les voeux de chasteté qu’il a prononcés font mauvais ménage avec la sensualité d’Adastra. Il sensuit un dialogue savoureux entre les 2, irrésistible grâce à la mise en scène et au langage corporel d’une expressivité redoutable. La candeur et la jeunesse irradient du visage d’Aran, alors que la compassion et l’agacement agitent le visage d’Adastra de manière contraire.

L'importance du mot juste (dickless + shithead)

L’importance du mot juste (dickless + shithead)©Fantagraphics Books

Après cette entrée en matière piquante et sophistiquée, l’histoire commence pour de bon dans un lieu évoquant un croisement entre des temples grecs et New Genesis des New Gods de Jack Kirby (d’ailleurs chaque épisode commence par la même dédicace à Jack Kirby). Dans ce panthéon fictif composé de dieux imaginaires, Heros est un individu tout entier dévoué à ses devoirs, et très sérieux. Le caractère de Strangehand est plus difficile à cerner au départ, si ce n’est qu’il joue le rôle de confident et d’ami sûr. Dès son apparition, Adastra accapare la scène par son caractère bien trempé et expansif.

Car il s’agit bien d’une scène, les personnages (sauf Adastra) s’expriment comme dans une pièce de théâtre et leur jeu de scène révèle une grande sensibilité de la part de Barry Windsor-Smith quant au jeu des acteurs. Le lecteur pense au théâtre du fait de l’aspect littéraire des textes qui évoquent le langage dérivatif créé par Stan Lee pour faire s’exprimer les dieux d’Asgard, ou les dialogues un peu empesés des New Gods ou des Eternals écrits par Jack Kirby, mais en plus vif, plus alerte et plus enjoué. Et l’avantage de la bande dessinée, c’est que les costumes peuvent être aussi exubérants qu’imaginatifs, et les décors aussi bien classiques qu’Art Nouveau. Les personnages peuvent évoluer à leur guise sans les limites physiques d’une vraie scène. Et de temps à autre, Windsor-Smith se lâche le temps d’une pleine page magnifique qui marie la délicatesse, avec les détails, une capacité surnaturelle à rendre les textures et les jeux de lumière.

Celestra : une princesse comme il faut.

Celestra : une princesse comme il faut.©Fantagraphics Books

De la même manière que le théâtre peut mettre en évidence la nature humaine par des biais artificiels (jeu légèrement exagéré des acteurs pour passer la rampe, costumes inexistants ou au contraire plus riches que nature, décors en carton-pâte, textes très travaillés), Windsor-Smith utilise une partie de ces artifices pour faire exister ses personnages au-delà du papier.

Après avoir refermé ce livre, je me suis surpris à repenser à plusieurs reprises à ces personnages extraordinaires habités par des émotions très humaines, doté d’un humour léger et touchant. BWS manie un humour léger et élaboré qui se manifeste aussi bien par la juxtaposition d’émotions antagonistes, que par de minuscules chérubins facétieux. Bien sûr, cette lecture vaut plus par le voyage qu’elle propose que par sa destination. Cela tient lieu d’abord à la nature de la publication originelle en courts épisodes mais aussi à la fin de cette aventure éditoriale.

Barry Windsor-Smith (BWS en abrégé) insère plusieurs pages de textes expliquant le contexte de cette histoire. Il estimait en se lançant dans Storyteller, un magazine mensuel de 32 pages de bandes dessinées, qu’il apportait une vision neuve au monde des comics et l’opportunité de séduire un public plus mature. Après 9 numéros, l’éditeur originel a informé Windsor-Smith que ce projet n’était pas économiquement viable et qu’il cessait la publication de cette série.

Adastra : un garçon manqué

Adastra : un garçon manqué©Fantagraphics Books

Malgré plusieurs tentatives, BWS n’a jamais réussi à se réinvestir dans ces personnages pour mener à terme leurs aventures. Cette édition comprend un synopsis d’une page qui explique la fin prévue à l’épisode 17. Il comprend également une histoire appelée « The party » dans laquelle les héros de Young Gods, de Freebooter et de Paradoxman se croisent à une soirée pour commenter sur l’arrêt prématuré de leurs aventures. Il comprend la tentative avortée de 5 pages de terminer l’histoire. « Young gods & friends » est un récit à nul autre pareil qui évoque un croisement entre une pièce shakespearienne, un comics cosmique de Jack Kirby et une comédie sophistiquée de Frank Capra (L’Extravagant Mr Deeds) ou même la gentille dérision de Jacques Tati (M. Hulot fait apparition remarquée dans l’épisode 5).

Les illustrations évoquent aussi bien Jack Kirby, que l’Art Nouveau ou les peintres préraphaélites tels Dante Gabriel Rossetti. Barry Windsor-Smith fait siennes les valeurs des préraphaélites : aimer ce qui est sérieux, direct et sincère dans l’art du passé, rejeter ce qui est conventionnel, auto-complaisant et appris dans la routine, faire du beau, faire des dessins minutieux privilégiant les détails, naviguer entre la littérature et la poésie. Les personnages existent comme rarement. Chaque personnage livre un numéro d’acteur éblouissant. Et si l’on ne peut être que navré que Barry Windsor-Smith n’ait pas pu terminer son oeuvre, la magie du voyage proposé transporte le lecteur dans un monde onirique enchanteur. Une deuxième série de Storyteller a eu droit à une réédition : The Freebooters. Adastra a été mise en vedette dans Adastra in Africa.

6 comments

  • Bruce lit  

    La couverture est irrésistible ! Une déesse livreuse de pizzas, un pitch à lui tout seul. Dommage qu’il n’y ait pas de fin !

  • Tornado  

    Magnifiques, ces images !

  • Présence  

    La publication du magazine « Storyteller » d’octobre 1996 à juillet 1997 (par Dark Horse) fut incroyable, voire miraculeuse avec le recul. Tous les mois, Barry Windsor Smith réalisait (scénario, dessins, une majeure partie de l’encrage et mise en couleurs) 3 courts épisodes de chacune des séries Freebooters, Young Gods et Paradoxman, soit entre 20 et 30 pages de comics.

  • Présence  

    Freebooters est dans ma pile de lecture également. Pour le seul magasin de comics que je fréquente à Paris, il me semble qu’Album avait soldé ses derniers tomes de « Young Gods » et qu’il ne s’est pas réapprovisionné (ou alors il leur reste 1 exemplaire en solde). Je vérifierai la semaine prochaine lors de mon passage. Le plus simple est peut-être de les appeler, ils donnent ce genre de renseignement au téléphone. Sinon, comme Bruce l’indique, il en reste sur amazon.

  • Sim Theury  

    J’ignorais que ces recueils existaient. J’ai toujours cru avoir loupé les derniers épisodes de BSST.
    Les neufs premiers sont des vraies merveilles. Il FAUT que je choppe la suite.
    Merci pour l’article et la découverte Présence !

    • Présence  

      Content de découvrir un autre admirateur de cette série hors du commun. Je me demande encore comment Barry Windsor Smith a pu tenir 9 mois à ce rythme.

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