Fascinant comme un accident de la route (Stray Bullets)

 

Stray bullets par David Lapham

Un article de  PRESENCE

VO El Capitan, Image comics

VF : Bulle dog, Delcourt

Une présentation de couverture originale

Une présentation de couverture originale

Ce tome regroupe les épisodes 1 à 7 de la série « Stray Bullets », initialement parus en 1995, écrits, dessinés et encrés par David Lapham. Il les a autoédités en noir & blanc. Cette réédition de 2014 est publiée par Image Comics. La réédition de Delcourt couvre les 14 épisodes pour 460 pages de BD.

Episode 1 – A l’été 1997, Joey et Frank transportent un cadavre dans le coffre de leur voiture pour aller s’en débarrasser, alors que survient une crevaison. Joey tient des propos un peu bizarres qui attestent d’une forme de maladie mentale légère. Episode 2 – Le même été à Baltimore, 2 petites frappes dessoudent un indicateur dans une ruelle. Ginny une petite fille a tout vu, mais sa sœur l’empêche d’en parler car elle l’a laissé le temps d’aller voir son amoureux dans sa voiture. Episode 3 – En 1980 à Baltimore, 2 petites frappes foirent un casse. Puis, ils se rendent à une soirée au cours de laquelle le petit Joey voit sa mère s’envoyer en l’air.

Episode 4 – En novembre 1978 dans le Maryland, Ginny fugue et se fait prendre en stop par un homme qui la regarde bizarrement. Episode 5 – Au printemps 1981 à Baltimore, Orson (17 ans) voit un automobiliste faucher un piéton. Rose (une femme dans la quarantaine) le réconforte et lui propose de la raccompagner. Episode 6 – Amy Racecar est à bord de sa capsule spatiale. Elle a rencontré Dieu (il ne ressemble pas du tout à l’idée que l’on s’en fait). Elle a longtemps été la voleuse de banque la plus douée de sa génération. Episode 7 – Septembre 1982, Ginny (Virginia) et sa belle-mère ne s’entendent pas du tout. Son père doit partir sur la route pour son métier de routier.

Une voiture, la nuit, un pneu crevé : le début des emmerdes (c) Image Comics

Une voiture, la nuit, un pneu crevé : le début des emmerdes
(c) Image Comics

Dès le premier épisode, le lecteur comprend que David Lapham s’y connaît en roman noir et qu’il maîtrise sa narration. Il utilise une mise en page assez inhabituelle de 8 cases par page, à raison de 4 rangées de 2 cases. Cela donne une impression de lire rapidement chaque ligne, mais qu’il y a beaucoup de lignes par page. Lapham réalise des dessins avec un encrage un peu irrégulier qui rend bien compte des surfaces et de l’ombre, dont l’irrégularité donne une impression de dessins réalisés rapidement, induit une forme de spontanéité un peu malhabile.

Avec un peu de recul, le lecteur constate que cette apparence est superficielle. Lapham intègre un fort niveau de détail, sans en donner l’impression. Il prête une attention particulière aux tenues vestimentaires pour qu’elles soient d’époque, et aux arrières plans, pour que l’action se déroule dans un endroit consistant. Les accessoires ordinaires (du frigo et ses bouteilles de bière, au milieu urbain et ses façades) sont représentés avec soin et minutie, sans aller jusqu’à l’obsession du maximum de détails.

Les personnages sont immédiatement identifiables. Leurs expressions de visage vont de l’ordinaire normal, à la légère exagération reflétant l’intensité d’un état émotionnel. Le lecteur est par exemple saisi par la justesse de l’expression libidineuse de Rose observant Orson, ou par le regard malsain que porte le conducteur sur Ginny (à peine 10 ans). David Lapham passe avec aisance de la normalité à l’obsession, ou de la placidité à la névrose sortant du cadre de la normalité.

Le colis dans le coffre : un cadavre. (c) Image Comics

Le colis dans le coffre : un cadavre.
(c) Image Comics

Ce mode de représentation illustre à merveille la nature du récit. David Lapham écrit un polar noir, où les individus s’engluent dans des situations dont la seule issue est la violence. Dès le troisième épisode, le lecteur prend conscience qu’il ne s’agit pas d’une suite d’épisodes indépendants, mais que certains personnages sont récurrents, à différentes époques.

Chaque épisode peut être lu indépendamment, mais la somme des épisodes dessinent une image plus large. Lapham utilise avec rouerie le désordre chronologique pour que les épisodes suivants viennent soit expliquer le comportement d’un personnage dans un épisode précédent, soit indiquer par le biais d’une courte apparition dans une séquence, ce qu’il est devenu.

Attention ! Les individus qui peuplent « Stray bullets » ont tous un grain, ils sont tous sortis d’un comportement normal. Le premier épisode ne fait pas de mystère à ce sujet. Joey a un système de valeurs faussés, et une comprenette limitée. Son empathie est déréglée et se fixe sur une femme dans un état inhabituel. Sa morale est limitée à un code qu’il est le seul comprendre, et qui ne comprend pas le respect d’autrui.

Un découpage à base de 8 cases par page. (c) Image Comics

Un découpage à base de 8 cases par page.
(c) Image Comics

Le lecteur comprend bien le mode de fonctionnement de Joey, compatissant à sa détresse, sans pouvoir le pardonner pour les actes qu’il commet. Dès que la voiture de police s’arrête derrière la voiture au pneu crevé, le lecteur a bien compris que la situation va dégénérer, sans pouvoir prévoir quelle direction va prendre le récit ou quelles seront les conséquences forcément funestes.

Quand Ginny monte dans la voiture du monsieur, le lecteur assiste impuissant à son boniment qui embobine la jeune fille en deux temps, trois mouvements. Il sait que ça finira mal, sans savoir qui paiera le plus cher. Il est placé dans la situation du témoin d’un accident de voitures qui ne peut pas s’empêcher de regarder l’accident survenir, sans pouvoir rien faire pour arrêter le déroulement de la catastrophe. Il sait qu’il devra regarder le massacre qui en résultera.

Il manque peu de chose à chaque personnage pour être normal, mais chacun présente une névrose aggravée par un traumatisme dont il a été la victime. À la fois ces individus sont assez proches pour que le lecteur ressente de l’empathie pour eux ; à la fois ils sont un peu partis ce qui assure que tout tournera mal. Lapham fait preuve d’une grande maîtrise dans son dosage, pour que ces individus ne deviennent pas des monstres abjects étrangers à l’humanité. Il sait rester mesuré pour que le récit conserve un degré de plausibilité terrifiant.

Un bon fils comme il faut, au mauvais endroit, au mauvais moment. (C) Image Comics

Un bon fils comme il faut, au mauvais endroit, au mauvais moment.
(C) Image Comics

Dans cet aéropage de paumés et de meurtris par la vie, il n’y a que personnes crédibles. Oui, c’est possible de croiser un tel individu au système de valeur décalé de peu, juste assez pour qu’il devienne nocif pour la société et pour tous les citoyens normaux. En cela, les personnages de Lapham renvoie un reflet à peine déformé du lecteur, juste assez pour être dangereux, pas assez pour que le lecteur se sente assez éloigné de ces gugusses.

L’auteur ne se contente pas de mettre en scène des individus au comportement imprévisible sur les bords, il construit également des intrigues à la mécanique redoutable de précision. Bien malin qui pourra deviner l’issue de chacun de ces épisodes !

Ce premier tome est une réussite magistrale, au cours de laquelle le lecteur reste fasciné devant ces individus asservis à la poisse, ou à leurs pulsions, qui courent à leur perte, quel que soit le comportement qu’ils adoptent. Il ne peut qu’assister impuissant à leurs actions aux répercussions néfastes, à leurs comportements à risque, jusqu’à l’accident final, fasciné comme devant une catastrophe inéluctable.

Le père, viril et rassurant, la seconde épouse jalouse de la fille. (C) Image Comics

Le père, viril et rassurant, la seconde épouse jalouse de la fille.
(C) Image Comics

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Tout aussi malsain le thème de CRASH, l’un des chefs d’oeuvre de Cronenberg.

18 comments

  • JP Nguyen  

    Cette série m’avait échappé à l’époque où je lisais beaucoup de comics noirs. 100 bullets, Scene of the crime, Criminal… C’était bien ma came à l’époque.
    Les scans montrent un dessin mieux foutu que mon vague souvenir de feuilletage en rayons… Pourquoi pas un de ces jours, quand je serai disposé à des lectures moins « feel-good »…

    • Présence  

      Je confirme qu’il s’agit d’une lecture qui remue. Il est impossible de rester de glace devant ces personnes dont la vie est conditionnée par leur milieu, leur histoire personnelle, la souffrance (comme tout le monde en fait), pour qui l’auteur fait apparaître qu’ils ne peuvent pas échapper à leur nature, qu’ils sont irrémédiablement englués dans leur condition se dirigeant vers une collusion inéluctable avec la violence destructrice (pas forcément comme tout le monde).

  • Eddy Vanleffe  

    Cette fois je vais me le faire. Lapham se situe dans les écrivains de roman noir dans le peloton de tête parmi les Frank Miller, Brian Azzarello et Ed Brubaker(oserais-je rajouter Philippe Tome ou Fabien Nury?).

    Je suis un grand fan de Murder me dead et Silverfish…
    Bravo Delcourt
    Bravo Présence…

    • Présence  

      J’ajouterais également Youg Liars pour Vertigo. Dans l’abject, il a fait très fort pour ses 2 premières histoires de Crossed, trop fort de l’avis de Bruce.

      Jean-Pascal a également commenté son histoire de Batman Dark City, sur le site.

      brucetringale.com/dark-city/

      • Eddy Vanleffe  

        j’aimerais que Urban le réédite ça…

  • Bruce lit  

    C’est rigolo en fait, la thématique sous-jacente de la semaine pourrait être quand, comment et pourquoi éprouver de l’empathie pour des personnages fictifs.
    Moi aussi j’ai révisé en vue de l’article à paraître et je n’ai pas accroché plus que ça. Attention, c’est vraiment bien, nettement mieux que ce que Lapham a pu signer pour CROSSED. Mais je n’ai pas ressenti grand chose pour les personnages et souvent les chutes tombent à plat. Lapham comme souvent se montre assez sadique avec ses personnages et les traîne dans la merde sans pitié. Seule exception : les histoires avec Ginny effectivement où l’on entrevoit l’être humain derrière le scénariste.
    Dans ces moments, Lapham est effectivement en état de grâce absolue avec cette chute impitoyable lors de sa ballade en voiture. Tout le reste m’a moins touché.
    Ceci dit je réalise que j’ai pas mal de choses de lui à la maison que j’ai aimé : son DD, Young Liars et ses deux chefs d’oeuvre : Murder me dead et surtout Silverfish que j’ai relu ce matin et qui est fantastique. C’est aussi un dessinateur très capable et je préfère nettement son travail sur PL et Silverfish justement. Sa marque de fabrique : ses larmes en formes de lâmes de couteau.

    • Eddy Vanleffe  

      Silverfish est une tuerie! concentré tout ce qu’il faut.

    • Présence  

      Pour pouvoir être sans pitié pour ses personnages, pour qu’ils souffrent aux yeux du lecteur, il faut quand même que leur créateur ait assez de sensibilité pour savoir ce qui les fait souffrir, pour connaître la corde sensible. En tout cas, ça marche super bien avec moi, sa façon de montrer en quoi chacun d’entre eux est prisonnier de sa condition, de son milieu.

  • Tornado  

    Je ne savais pas que David Lapham -l’artiste- avait un aussi bon niveau professionnel. Ses planches me paraissent extrêmement bien découpées, avec une savante narration.

    On en revient à ce qui nous plait plus ou moins à tout un chacun. Pour moi, les personnages (comment ils sont, ce qu’ils pensent, ce qu’ils font, ce qu’ils disent), ça passe vraiment au second plan car ce qui est important c’est la manière avec laquelle le récit est raconté. S’ils ne sont pas attachants mais que l’histoire est bien racontée, c’est va très bien passer.

    Bref, voilà du comics qui pourrait certainement me plaire.
    Merci pour cette découverte car jusqu’ici le nom de Lapham m’était associé à des trucs que j’avais détestés. Et je n’avais jamais été interpellé par cette série.

    • Matt  

      Moi je suis plus partagé. Si le récit est hyper creux et aucun perso n’est intéressant ni attachant, même si on me sort du J.H Williams 3, ça risque de me gonfler.
      Ben le truc de Morrison sur les persos DC par exemple là, je pense qu’aussi joli que ce soit, ça repartirait au bac à soldes^^
      Après pas besoin de faire une étude psychologique hyper profonde, mais ressentir un minimum d’empathie ou se sentir concerné par l’histoire, c’est bien quand même.^^

    • Présence  

      En allant chercher ce qu’il avait écrit, j’ai découvert que David Lapham a commencé sa carrière professionnelle de dessinateur en 191 pour Valiant Comics. Puis il a suivi Jim Shooter quand il a fondé Defiant. Il a donc déjà 4 ans de carrière lorsqu’il entame Stray Bullets. En outre, j’avais découvert cet auteur avec une série ultérieure Youg Liars, donc j’avais déjà une assez bonne idée de ses qualités de dessinateur.

  • Kaori  

    Bon, ce n’est pas mon domaine : je n’aime pas franchement les séries noires, et je ne suis pas fascinée par les accidents de voiture (tiens ça me rappelle l’époque où mon fils nous demandait ce genre de vidéos à longueur de journées sur YouTuble…)
    Effectivement, ça a quand même un côté malsain.
    Et en fait, j’ai du mal à cerner l’intérêt de ce genre de choses, ou du moins le message de ce type de récit.

    Mais merci pour l’article, j’en apprends tous les jours ici :)

    Et j’aime cette BO. Plus que le film en tout cas !

    • Présence  

      Ces récits jouent effectivement sur une fascination malsaine. Pour moi (mais ça n’engage que moi), c’est comme un film d’horreur (mais avec d’autres codes), ça permet de se confronter à ses émotions, à ses réactions, à la sensibilité de nos valeurs quand on le voit ainsi bafouées. Ce genre de récit sert de révélateur sur nos convictions.

      • Tornado  

        Et bien c’est de la Série Noire en fait. Et effectivement ça fonctionne un peu comme un film d’horreur : C’est un exutoire et au final, comme tu le dis bien, un bon « révélateur de nos convictions ».

  • Eddy Vanleffe....  

    ATTENTION CHEF D’OEUVRE!

    même si c’est un peu cliché de le préciser, la narration chronologiquement destructurée rappelle la façon de faire d’un Tarentino,
    on lit une première histoire qui nous plonge aux confins de la folie, puis un autre qui n’a rien à voir puis on continue de faire des sauts de puces temporels, devinant de ci de là un fil conducteur invisible. c’est lorsque l’auteur est à la limite de nous perdre avec son histoire de dieu dans une capsule spatial, qu’il parvient à raccrocher les wagons avec une certain pool de personnages récurrents venant affirment la maîtrise d’un story telling infaillible dans ses choix de cadrages, ses lieux choisis, ses délires assumés et le destin de cette gamine dont l’agression favorisera une vision romancée de la réalité.
    C’est dans les mines de charbons noirs qu’on trouve de pareils diamants…

    • Présence  

      Whouah !!! Quel éloge. Qu’as-tu pensé de la mise en page en 4 lignes de 2 cases ?

      • Eddy Vanleffe....  

        la mise en page est très personnelle et donc riche, faire du gaufrier un truc dynamique ou émotionnel façon coup de poing comme dans l’épisode de la maladie du papa… c’est…tellement un tour de force…la raison pour laquelle je lis de s bds…

        • Présence  

          Merci pour cette appréciation car j’ai parfois un peu de mal avec ces 4 lignes me donnant l’impression d’un empilage. Je garde ton point de vue à l’esprit pour mieux apprécier les tomes suivants.

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