Franquinstein

Première publication 9/06/15- Mise à jour le 01/08/17

Franquin broie du noir

Franquin broie du noir

Idées noires par Franquin

AUTEUR : CYRILLE M

VF : J’ai lu, Fluide Glacial, Dupuis

Idées noires est une série en deux tomes (dont un en format à l’italienne en A5) ou une intégrale, ayant fait l’objet de plusieurs éditions, chez Fluide Glacial, J’ai Lu ou Dupuis. 

La préface est signée par Marcel Gotlib. Delporte appose avant chaque gag un aphorisme ( un peu casse bonbon Ndlr).

Après sa dépression qui le poussa à arrêter sa série phare Spirou et Fantasio, Franquin, en parallèle à sa série principale Gaston, commença à dessiner pour le supplément du magazine Spirou nommé Le Trombone illustré. Dans les pas de leurs confrères de Fluide Glacial et Métal Hurlant, partageant également les interventions de Gotlib, ce supplément de huit pages mettaient en scène une bande dessinée plus adulte, acerbe et caustique.

Tout comme Hergé avant lui qui connut une grave crise qui le poussa à faire sa catharsis avec Tintin au Tibet, Franquin ne pouvait plus dessiner de décors, ni s’occuper de ses personnages : vingt ans de Spirou, qu’il avait tellement enrichi, avaient eu raison de sa motivation.

Tomp tomp tomp, le bruit de la réussite

Tomp tomp tomp, le bruit de la réussite

Griffonnant des monstres de cauchemars lorsqu’ils s’ennuyait en réunion, et désirant rompre avec tous les canons de la bd franco-belge, les Idées noires s’imposèrent dans cette période sombre et pessimiste de la fin des années 70 : crise pétrolière, mouvement punk, fin des trente glorieuses…

Sous des formats divers, allant du strip à la planche complète, Franquin y crée Les idées noires, une série sans héros ni personnage récurrent (à une exception près) mais possédant une bible graphique minimale et immédiatement reconnaissable : des dessins à l’encre de chine la plus noire, de larges aplats noirs, des décors presque inexistants et aucune couleur.

 Franquin n’est pas le seul scénariste des Idées noires, comme on peut le voir dans ce strip signé Luce

Franquin n’est pas le seul scénariste des Idées noires, comme on peut le voir dans ce strip signé Luce

J’ai oublié à quand remonte mon premier contact avec cette série, mais elle arriva si tôt que son impact est indélébilement gravé en moi. Car le trait de Franquin y est celui des derniers Gaston, fourmillant de détails et plein d’énergie, mais coupé de tout relief rassurant. Pour un auteur de bd jeunesse, ce mariage d’un style longuement affiné à celui d’un humour dévastateur et dérangeant réussit magistralement à faire passer des messages forts mais également très désabusés.

La guerre et son nerf

La guerre et son nerf

Les idées noires présentent comme son nom l’indique des situations comiques sous le signe de l’humour noir, uniquement. Les chutes font mal, le bien ne triomphe jamais, la galerie ici décrite décline tout ce que la race humaine peut engendrer de pire : violence, injustice, bêtise, irrespect de la vie, des êtres et de la Terre, capitalisme inhumain, manque d’empathie, multiplication de l’égoïsme, de l’hypocrisie, de l’ignorance.

Grand amoureux des animaux, Franquin les met en scène avec beaucoup de cruauté. Il leur offrent une vitrine revancharde sur le genre humain tout en fustigeant ceux qui les idéaliseraient : le chien qui pleure sur la tombe de son maître n’a pas compris qu’il ne le reverrait plus, mais attend patiemment que quelqu’un lui rende la baballe prisonnière du cercueil…

Parlons donc de la peine de mort et accessoirement de l’inutilité de la religion

Parlons donc de la peine de mort et accessoirement de l’inutilité de la religion

Défouloir autant que réflexion sur une société liée au pétrole, à la peine de mort et au surarmement, les Idées noires restent pourtant d’actualité, aucun travers dénoncé n’ayant disparu de nos jours. En fait, il en manque même de nouveaux tant les moyens de se comporter inhumainement se sont développés depuis une quinzaine d’années.

Pourtant, ces strips se lisent et se relisent à l’infini, la qualité de ces blagues s’élevant au meilleur niveau des gags de Gaston. Et puis, malgré tous leurs défauts, tous les humains représentés ont des réactions absolument naturelles : dans leurs mouvements, leurs trognes, leurs dialogues, tout sonne vrai bien que le trait exagère tout.

On achève bien les jockeys

On achève bien les jockeys

Un boxeur qui décolle du sol sous les coups de son adversaire entend son entraîneur lui parler de son jeu de jambes : c’est irrésistible de non-sens et d’idiotie. Un vendeur d’armes qui, après avoir déclamé son catalogue de missiles anti-missiles et anti-anti-missiles, se demande pourquoi certains lui achètent encore des missiles ; le bon chasseur utilise la cartouche PANDAN-LAGL (lire « la gueule ») ; la pollution, la science et l’utilisation de l’atome sont le cœur de plusieurs gags sans jamais être répétitifs.

Les monstres des contes prennent vie dans l’obscurité des forêts comme dans la jungle urbaine. Franquin et ses comparses (Delporte, Roba, Gotlib entre autres) traquent les moindres insanités dans un monde en négatif : décors blancs et personnes noires.

La mort de De Mesmaeker

La mort de De Mesmaeker

Même si cela est vierge de toute actualité politique et de caricature de personnes vivantes, ces planches auraient eu leur place dans Hara-Kiri, voire dans le Charlie Hebdo de nos jours. La bêtise humaine n’ayant pas été éradiquée, les Idées noires restent des rappels lucides et méchants de nos pires travers, des aberrations du monde moderne et des peurs universelles.

Relire les Idées noires, c’est aussi être toujours épaté par l’optimisme de Franquin. Il a beau ne pas prendre de gants avec les chasseurs et les militaires, il parvient à nous faire rire et à faire vivre ses personnages à usage unique, à les rendre vivants en distillant des détails triviaux mais nécessaires. Malgré l’aspect aride de ces planches, elles fourmillent d’informations et prouvent qu’un artiste est surtout un spectateur et observateur. Mais à la longue, cela peut rendre cynique…

Publicité non mensongère

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Les vacances, ça n’empêche pas les Idées Noire, si ? Surtout quand elles sont signées Franquin et que Cyrille M vous en décortique la magnificence chez Bruce Lit. 

La BO du jour : Les idées noires de Franquin et la mauvaise humeur de Jacques Higelin. Jacno Future !

26 comments

  • Matt & Maticien  

    Grinçant et dans la suite du précédent article. .. humour vache ;) Merci.Ps. Très bon le titre!

    • Jyrille  

      Merci mais rendons à César ce qui est à Cléopâtre : le titre est de Bruce !

  • Patrick 6  

    Avec cette BD Franquin a marqué toute une génération de dépressif ! Du grand art ;)

  • Matt  

    Ah ! Des chroniques sur des BD franco-belge, c’est sympa.
    Tiens d’ailleurs pourquoi vous n’en faîtes pas plus souvent ? Des trucs modernes je veux dire, je sais que vous avez tout de même chroniqué des classiques. Question de goûts ? Simple question hein, ce n’est pas une critique^^

    Bref…
    J’avoue ne jamais avoir lu ces idées noires. Bien que j’en ai entendu du bien. Je suppose que j’avais peur que ça me mine le moral dans ma jeunesse. Ou que ça ne me parlait pas encore assez ces vannes sur le monde du travail. Mais ça ne semble pas si noir que ça. Enfin d’après ce que j’en lis ici, je m’attendais à pire.
    J’suis bien tenté d’essayer maintenant.
    Très bon article. J’ai bien aimé le titre aussi. Merci.

  • Brucinblack  

    depuis le temps que je voulais voir les idées noires ici !! Merci Cyrille, ces trois jours passés avec Franquin furent un enchantement.
    « J’ai oublié à quand remonte mon premier contact avec cette série, mais elle arriva si tôt que son impact est indélébilement gravé en moi » : il semblerait que tous ceux qui ont lu les Idées Noires subissent le même symptôme : oubli impossible.
    Je me rappelle avoir lu ça au collège. C’était en format poche chez  » J’ai Lu ». Le bouquin circulait sous le manteau 1 / parce que il avait des messieurs tous nus dans le livre, 2 / parce que le graphisme si noir de Franquin incitait à la clandestinité. Mon gag préféré était le requin qui met un faux gamin sur son aileron pour jouer avec un enfant avant de le bouffer. Et celui du gars qui va se faire bouffer par les loups.
    J’aime bcp moins les aphorismes au dessus qui diminue l’impact du gag.

    @ Matt : si tu aimes la chanson « le poinçonneur des lilas » cet album est pour toi. De la désespérance plutôt drôle , même si je trouve les gags moins bons en fin de course.

    • Jyrille  

      Merci Bruce, et encore bravo pour le titre… Pour les gags, je ne suis pas certain d’avoir un préféré. Peut-être celui avec les missiles (scan dans l’article) qui est sur deux pages. Je suis d’accord avec toi pour les aphorismes, ils nous font sortir du gag et de l’ambiance le plus souvent.

  • Présence  

    Merci pour cet article qui a ravivé des souvenirs encore très vivaces. Comme Cyrille M, je ne me rappelle de la première fois que j’ai lu ces 2 tomes, mais ils sont à jamais gravé dans ma mémoire. Plus de 20 ans après cette lecture, je peux encore citer mes 2 gags préférés.

    Le premier montre l’enterrement de l’inventeur du mouvement perpétuel dont on a pas retrouvé l’invention (alors qu’une sphère sur un ressort n’en finit pas de rebondir en arrière-plan).

    Le deuxième correspond au monsieur qui avait inventé le dispositif à écouter ce qui disent les autres, une fois qu’on est partie de la fête. Noir de chez noir.

    • Jyrille  

      Merci Présence ! Je remarque que tes gags préférés sont très subtils et sans aucune démonstration horrifique. Ils pointent plutôt du doigt un comportement totalement amoral des personnes impliquées, quelque chose de vicieux, qui ne se voit pas. Cela ne m’étonne pas. En fait, je pense que je n’ai pas assez insisté sur l’absurdité de certains gags, qui sont de réels exutoires sans aucun sens (comme la jument qui abat le jockey, et celles des chasseurs), et qui côtoient des gags (enfin…) plus noirs encore comme ceux que tu cites.

  • JP Nguyen  

    J’ai découvert cet album plutôt sur le tard, vers 25 ans. J’ai du le lire 2-3 fois. J’ai le souvenir d’une série de gags assez drôles avec un dessin caricatural hyper-maîtrisé mais… sans plus (aïe, aïe, deuxième fois d’affilée que je fais le rabat-joie, je suis bon pour le goulag Brucien ;-) )
    Même si je suis plutôt d’accord avec les idées exprimées (et encore pas toutes), le discours m’est apparu parfois un peu simpliste. Par exemple, pour les chasseurs, je préfère le sketch de la télé des Inconnus plutôt que celui montré dans l’article (oui, ça n’a rien à voir, pas les mêmes media, format etc, mais le sujet est quand même pareil : critiquer ces « cons de chasseurs… »)
    Je suis plus réceptif à certaines images comme celle des personnes qui réussissent en marchant sur les autres et encore, je trouve l’image réussie mais pas forcément drôle.
    Sinon, l’article en lui-même est très bien et permet bien de se faire une idée du contenu de l’oeuvre.
    Et le titre aussi est très bien, même si il est de Bruce ;-) (aïe, je vais vraiment prendre cher, moi…)

    • Jyrille  

      Merci JP ! Tu as remarqué que mes articles sont courts, ils ont aussi cet avantage… ^^ Cela dit, comme le disait Présence sur l’article d’hier, l’humour est très personnel et on ne le ressent pas tous de la même façon. Comme je l’ai dit à Présence, les gags sur les chasseurs des Idées noires sont totalement absurdes (qui achèteraient ces cartouches ?) et servent d’exutoires sans donner le moindre argument. C’est ça qui est drôle, c’est un parti-pris gratuit et méchant : des idées noires, veules, vicieuses, sans fondement, mais qui, une fois exprimées, nous font sentir mieux, étrangement.

      Moi non plus je ne les trouve pas tous marrants. Mais la raison est simple : c’est du vrai désespoir parfois.

      • Bruce lit  

        Je ne trouve pas absurde que quelqu’un traversant une dépression s’attaque à tout ce qui s’oppose à la vie : les chasseurs, les militaires donc. C’est même plutôt très sain de la part de Franquin, une belle pulsion de vie.

        • Jyrille  

          Je ne sais pas exactement où il en était dans sa dépression à ce moment-là car elle avait débutée bien dix ans avant a priori. Mais ce qui est sûr c’est qu’il était encore déprimé.

  • Tornado  

    Ben moi c’est pire que JP : Jamais lu un Gaston. Et jamais lu Idées Noires. Chaque fois que j’ai essayé, le graphisme m’a rebuté. Je ne suis jamais arrivé à « rentrer » dedans.
    Je sais ce que vous allez me dire : « Il faut », « il faut absolument »…

  • Tornado  

    Sinon, la lecture de l’article : Vachement chouette. Clair, concis et pourtant riche. La classe !

    • Jyrille  

      Je vais rougir… Et moi j’aimerai tellement écrire des articles aussi longs et enflammés que les tiens !

      Sinon bien sûr que tu dois essayer encore de lire ce classique. Peut-être en commençant par lire les derniers Gaston, très proches graphiquement ou du moins dans le style du trait des Idées noires. Ou alors commencer par les premiers Gaston, très différents !

  • Lone Sloane  

    La balade de Jyrille dans le bad trip cher à Bernard Lavilliers et André :-)
    Comme son compère et préfacier (Gotlib a vraiment un talent protéiforme) je trouve que le dessin de Franquin trouve toute sa vigueur et son expressivité dans le noir et blanc. Comme Gotlib, c’est également un dessinateur animalier formidable qui s’approprie son bestiaire avec tendresse (comme dans le Meuuuhhhfin Focus de Bruce hier) ou cruauté (des animaux il faut aussi attendre le pire).
    C’est amusant, car si la liaison avec Larcenet et le combat ordinaire (je suppute), est habile pour continuer d’aborder la dépression dans la BD, quand je voie les dessins de Franquin j’ai une pensée pour Reiser et ses personnages si grossiers, rigolards et desespérés (le Gros dégueulasse qui finit par s’ouvrir les veines).
    Et Reiser, c’est vraiment le Matisse de la BD avec un seul trait pour dessiner de belles femmes épanouies…
    Merci les gars pour les 3 jours Franquin

    • Jyrille  

      Merci pour ce magnifique commentaure Lone ! Il faudrait que j’écrive sur Reiser.

  • Yuandazhukun  

    Formidable article ! Merci beaucoup ! Il est vrai que de temps en temps un peu de franco-belge ça fait du bien ! un peu plus serait même le bienvenu ! J’ai sur mes étagères l’intégrale mais pas encore lu (et ça fait des années ! va falloir que je m’y mette y a trop de bds à lire dessus, j’ai pas envie de ressembler à Tornado moi…)

    • Bruce lit  

      @ Yuandazhukun : c’est l’avantage d’avoir des retours de lecteurs : répondre dans la mesure du possible à leur desiderata ! Pour ma part, étant donné que Marvel se suicidera sans moi avec leurs crossovers et leur remise à plat de 10 jours, il y a de très forte chance que les mois à venir, mon pognon relance l’industrie française indeed…..

      • Tornado  

        Ouaaais pareil !!!

  • Sandra  

    Album très rigolo en effet !

  • Matt  

    Il est mort une 2ème fois Franquin ? Pourquoi tous ses articles ressortent aujourd’hui ?^^
    Bon depuis l’autre fois j’ai fini par lire ses idées noires.
    Je crois qu’un de mes gags préférés c’est le mec qui est emmené à la potence (ou la guillotine) et qui glisse sur du verglas. Ils paniquent tous pour bien s’assurer qu’il n’est pas mort parce que dis donc hein c’est pas dans le protocole…pour finalement être soulagé de le retrouver en vie et pouvoir…l’emmener à la guillotine.

    • Jyrille  

      Cool Matt ! Oui, excellente cette idée noire.

  • Matt  

    « le poinçonneur des lilas » ? Euh…oui. Après j’espère que les idées noires sont plus drôles quand même^^
    C’est marrant ce constat sur ce qui attire les lecteurs. C’est pas la tendance inverse en terme de popularité pourtant ? Quand on voit la tronche des rayons comics dans les librairies, les pauvres sont noyés sous le franco belge lui-même noyé dans les mangas.

    Sinon c’est grave docteur si je ne connais pas Manu Larcenet ?

  • Jyrille  

    Pour Manu Larcenet : oui. Il y a des articles sur le blog si tu veux te faire une idée (si ce n’est déjà fait).

  • Matt  

    Des idées noires, j’en ai moi-même en ce moment. Pas sûr de vouloir me plonger dans celles des autres pour l’instant. C’est contagieux le désespoir.

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